‹ Aristide froissartChapitre 71 sur 79 · L'USURIER D'UN USURIER · texte numérisé non relu

L'USURIER D'UN USURIER

Il n'était pas encore -jour le lendemain que Malastre sortit de chez lui. Il s'enfonça dans le faubourg Saint-Germain ; les boutiques commençaient à s'ouvrir.

Malastre s'arrêta à l'entrée de la rue des Mauvais Garçons, une des plus ignobles et des plus vieilles rues du vieux Paris ; il frappa trois coups

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à une petite porte basse, perdue sous une voûte surbaissée. Le marteau de la porte était un biscaïen rouillé, percé et retenu par une ficelle à l'intérieur de la maison. La porte était en chêne peint en rouge sale, bardée de fer et semée de clous ; chacun de ces clous pleurait un ruisseau de rouille. Poétique fantaisie de l'ouvrier! une demi-douzaine de fers à cheval étaient fixés à cette porte. Le biscaïen s'abattait sur une grosse tête de clou. Cela faisait un bruit plat : ce bruit éveillait un chien, le chien éveillait un homme.

L'homme vint ouvrir.

Claude Malastre s'enfourna dans cette tanière.

« C'est donc toi Claude?

— C'est moi, Girofflac.

— Entre dans le salon. »

Le salon de Girofflac était un véritable montde-piété, atrocement mêlé par un coup de vent. Tout s'y entassait. C'était riche et curieux, triste et bouffon à voir. Aux murs pendaient sur une corde des habits, des épées, des pistolets de luxe; armes, habits, ornements laissés en g-ige, il est inutile de le dire, par des emprunteurs oublieux. Dans une zone de cette étrange pièce, on apercevait une collection d'animaux empaillés, également laissés en garantie de la promesse de leur maître: lions, tigres, léopards, hyènes, chacals, tous portant dans leur gueule le bordereau où étaient écrits le jour du prêt et la valeur du prêt. Girofflac chercha au milieu ds tous ces rois de la création, rembouiTés de paille, un siège où faire asseoir son ami. Il ne trouva qu'un ours.

« Asseyons-nous là-dessus, dit-il à son confrère; je n'ai presque rien prêté sur cet objet, c'est un boni. Quel bon vent t'amène?

— Tiens, tu as un beau tombeau, lui dit Malastre, avant de lui apprendre le motif pour lequel il se présentait de si bonne heure chez lui. »

Girofflac lui repondit:

H C'est le gage d'un jeune fou qui adorait une demoiselle Sainte-Balue, comme tu peux le voir sur le ci-gît. Le chagrin de l'avoir perdue fut en lui si violent qu'il voulut éterniser sa douleur. Il co iimanda un tombeau en marbre, en granit et en bronze. Cela coûte. De dépense en dépense, il était déjà arrivé à quatorze mille francs, lorsqu'il fut arrêté tout net par l'argent. Il en manqua, non-seulement pour continuer le tombeau, mais pour vivre, si bien qu'on aurait fini par l'y mettre lui-même, s'il ne se fijt pas ravisé. Il vint me trouver. Je lui prêtai cinq cents francs, et il me laissa, comme de raison, son tombeau en gage. Si dans trois jours il ne s'est pas libéré, je vendrai le tombeau pour le poids de la matière. Je suis à peu près sûr de rentrer dans mes avances. C'est comme tu peux le voir, de la bonne marchandise.

— Très-bien, dit Malastre. Maintenant voici pourquoi je viens. Il me faut quatre mille francs.

— Prends mes lions, mais ne me demande pas de l'argent. Je n'ai pas un petit écu sonnant chez moi. Veux-tu deux cents selles de cheval, — tout cuir du Brésil ?

— Il me faut quatre mille francs. Je t'en rends cinq mille dans six mois. Cela te va-t-il?

— Tu a donc d<;coiivert une mine?

— Non, mais sur les quatre mille francs, au cas où je pourrais les prêter, j'ai un bénéfice égal à celui que je te propos:.

— Finaud! tu en gagnes au moins quatre mille sur quatre mille, si tu n'en gagnes pas huit mille. Je te connais comme Phanor, mon chien. »

Phanor aboya; il crut que son maître l'appelait. « Veux-tu, Girofflac?

— Mille sur quatre mille pour six mois. Non, j'en veux deux mille.

— Mais c'est le capital au bout d'un an.

— Je l'entends bien ainsi. »

Malastre se leva pour partir.

(c Voyons, Malastre, ne sois pas si dur envers le pauvre monde. Si c'était pour toi, je te prêterais pour rien, au denier dix. Mais je te prête la charrue, et tu moissonnes de l'or : remplis mon petit sac. d

Malastre allait sortir.

— Ecoute, Malastre, si tu veux faire affaire avec moi, je te cède par-dessus le marché le tombeau que voilà et ma collection d'animaux ; c'est une collection superbe, c'est vivant. Tout cela pour dire que je fais une affaire avec toi.

— Va donc me chercher les quatre mille francs, terrible homme.

— Attends-moi donc, répondit Girofflac, et en m'attendant amuse-toi avec la collection, w

Girofflac était déjà dans la rue.

l'usurier de l'usurier de l'usurier.

Il n'alla pas loin. Sur les marches de Saint-Sulpice était accroupi un mendiant goitreux, déguenillé, aveugle, hideux ; araignée d'église. Au moment oii, en larmoyant, il disait à une riche dévote: La charité, s'il vous plaît! Girofflac lui frappa sur l'épaule.

Le mendiant comprit.

Tous deux entrèrent furtivement dans l'église. A l'ombre d'un gros pilier, Girofllac dit au mendiant :

« Il me faut quatre mille francs.

— Tout de suite? demanda le mendiant.

— Tout de suite.

— Et qu'aurai-je pour mes prières ?

— Deux cents francs, clairs comme tes yeux, quoique tu fasses l'aveugle.

— Pour combien de temps?

— Pour six mois.

— Les noyaux sont rares en ce moment, objecta le mendiant, et mes fonds voyagent.

— D'accord, mais consens-tu ?

— Je veux cinq cents francs.

— Comme tu chantes haut ! est-ce que nous sommes à vêpres ?

— Décide-toi, Girofflac. J'ai déjà perdu trois sous depuis que tu me tiens là.

— Soit, cinq cents francs. Mais tu recevras les

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cinq cents francs, moitié en argent, moitié en perruques. J'ai pour deux cent cinquante francs de cette marchandise.

— Et ces perruques sont-elles neuves ?

— Elles viennent do la succession d'un ancien sénateur.

— Attends-moi, dit à son tour le mendiant à Girofflac. Tu vas avoir ta somme.

— Va. »

Le mendiant revint sur ses pas.

« Tu me donneras dix sous pour compenser les aumônes que tu m'as fait perdre, en me tenant si longtemps à confesse.

— Gourmand! lui dit Girofflac en lui tirant doucement l'oreille. Tu les auras. Va! mais va donc! »

Enfin l'argent arriva à Froissarl et à ses trois amis de cette manière :

Les quatre mille francs avaient coûté cinq cents francs à Girofflac donnés au mendiant; deux mille francs à Malastre, donnes à Girofiîac ; quatre mille francs à Froissart, à donner à Malastre.

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