‹ Aristide froissartChapitre 73 sur 79 · RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN

Le prospectus est dislrihué gratis à l'hôtel du grand colle'ge ttobiliaire de France,

La question des meubles causa quelque embarras, mais le chevalier de Sainte-Croix parvint à les lever en disant au concierge qu'il aimait mieux vivre entre quatre murs et dormir sur la terre que d'acheter des meubles modernes. Encore quelques jours et son mobilier archéologique serait déposé à sa porte par le roulage. Il fit de l'art avec le concierge, qui se borna à lui demander naïvement si ses chevaux aussi étaient du quinzième siècle.

Quoi qu'il en soit, la cloche était fondue : le chevalier était installé, non pas dans ses meubles, mais sans ses meubles.

Son premier soin fut de clouer à chaque porte des plaques de cuivre taillées en griffons, dans le ventre desquels on lisait :

Salle d'attente, Salon de réception, Salle du conseil, Pièce des nobles. Cabinet de M. le chevalier de Sainte-Croix, Conseil, Caisse.

Celte dernière pièce était fausse; derrière était le mur : tout moellons.

Quelques jours après cette magnifique inauguration, le riche locataire rentra chez lui suivi d'un homme discrètement vêtu de noir, suivi à son tour d'un commissionnaire portant une table et des liasses de vieux papiers enfumés.

Ces papiers étaient sa bibliothèque, les archives et le trésor de la maison, et cet homme , qui n'était autre que son ami, la Dernière Guitare,

représentait un domestique, un commis, un introducteur et un garde des sceaux ; il n'en était pas plus gras.

Il est temps de dire ce que promettait le prospectus, auquel renvoyaient les annonces dont il a été parlé.

V^oici les parties les moins obscures de ce prospectus :

« Un collège nobiliaire a été fondé à Paris, dans le but d'offrir un foyer de communication, un centre de réunion à toutes les personnes titrées du royaume.

« Elles y trouveront des éclaircissements qu'elles chercheraient vainement ailleurs sur leurs familles leurs races, leurs anciens privilèges, leurs titres, leurs devises, etc.

« Un billard est attaché à l'établissement.

<( A l'aide des pièces précieuses qui seront communiquées aux membres de cette association, ils pourront reprendre dans le monde le rang auquel ils ont droit par leur naissance.

<( On reçoit tous les journaux dans l'établissement.

« Quelque universel que paraisse le mépris des générations nouvelles pour les distinctions nobiliaires, il n'est pas moins vrai que beaucoup de familles ne s'allient qu'à des personnes revêtues d'un titre ou honorées d'un nom ancien.

<■ Chaque membre n'est imposé que pour la somme de quatre-vingts francs par an, payables d'avance.

« Les personnes non titrées ne sont pas appelées à faire partie dudit cercle.

AUI3TIDE FROISSART.

« Pour connaître plus amplement l'esprit et le but de la société, s'adresser à M. le chevalier de Sainte-Croix, à son hôtel, rue de Grenelk-Saint- Germain.

« (Affranchir). »

A ne voir que l'écorce de ce prospectus, on n'y trouvait rien que de parfaitement semblable à tous les prospectus passés et futurs; mais sous ce prospectus visible en était un autre moins innocent, et celui-là s'explique par une des premières visites que reçut l'établissement.

« M. le chevalier de Sainte-Croix?

— Dans son cabinet. »

L'inconnu, qui avait la vue très-basse, se dirigea à tâtons dans une pièce obscure, « M. le chevalier de Sainte-Croix?

— Moi-même. Veuillez prendre la peine de vous asseoir. »

Froissart recula : c'était son père qu'il avait devant lui.

« J'ai plus d'une raison de croire, morfsicur le chevalier de Sainte-Croix, que j'appartiens à une race noble.

— J'en suis convaincu, répondit Froissart en déguisant sa voix.

— Mes aïeux eurent le tort de négliger cette prétention.

— C'est très-regrettable !

— Moi ! je m'en suis souvenu,

— Vous avez bien fait!

26a ARISTIDE FROISSART.

— Vous dire depuis quand je suis gentilhomme, c'est difficile.

— Vous vous perdez dans la nuit des temps.

— Comme vous dites. Mais je voudrais sortir de cette nuit.

— J'entends.

— Je voudrais être noble, plus autlientiquement noble, pour me marier avec une vieille dame de qualité; et, aussi je ne vous le cache pas, afin de ne plus passer pour le père d'un fils que j'ai, un homme sans mœurs, sans respect, sans... Je voudrais enfin un nom, un titre et des armes.

— C'est beaucoup, dit Froissart.

• — Je le sais.

— Comment vous nommez-vous?

— Jean Cascaret Froissart.

— En vérité?

— Monsieur, je ne suis pas ici pour mentir.

— C'est que moi je suis ici pour cela. Quels noms vous avez ! D'abord il faut que vous renonciez à deux de vos noms, pour n'en conserver qu'un : celui de Cascaret.

~ Soit !

— Oui! mais il faut encore établir que vous vous appelez ainsi par corruption. Quel pays habitaient vos parents?

— Grenoble.

— Eh! monsieur Cascaret, vous êtes d'origine bretonne. Vous vous appeliez autrefois Kaskarouët. Vous avez perdu deux/tA enémigrant dans le Dauphiné.

— Vous croyez !

ARISTIDE FKOISSART. 2(5 j

— J'en suis sûr ! DiJsormais signez iiardiment Kaskarouët, et vous êtes noble comme les Kerliabou, les Kerkararaec et les Kerkangourou. Plus de Cascaret. Quel est le titre qu'affectionne monsieur Kaskarouët de Kaskarouët? Chevalier, c'est joli, c'est musqué. Puis, il ne faut pas effaroucher. Baron, c'est inquiétant; marquis, appelle l'attention ; chevalier, cela va tout seul. Essayons! on annonce :

« M. le chevalier Kaskarouët de Kaskarouët. Cela fait bien n

On vous écrit. Essayons :

Monsieur

Monsieur le chei'alier Kaskarovët de Kaskarouët.

Comme cela plaît à l'œil! Vous mourez. Essayons :

« Encore un vieux nom qui s'est éteint! Hier est mort dans les bras de la religion le chevalier Kaskarouët de Kaskarouët. »

C'est superbe! Ce nom et ce titre remplissent toutes les conditions. Vous voilà donc chevalier d3 Kaskarouët! s'écria Aristide Froissart, en s'inclinant avec respect devant son père qu'il venait d'anoblir.

— Sans doute, répondit celui-ci; mais oii sont mes titres, mes preuves?

— Attendez! jusqu'où voulez-vous remonter?

— Jusqu'à saint Louis.

— Pas possible. Contentez-vous d'Henri IV.

— Soit.

— C'est djjà raisonnable.

— Malaga! Malaga! c'est le nom de mon secrétaire, dit Froissart, qui avait donné ce nom à la Dernière Guitare. Il ajouta : C'est aussi un gentilhomme. Il descend du fameux Cid de ce nom.

— Je ne connaissais que le fameux vin de ce nom.

— Malaga! une lettre d'Henri IV à un aïeul de monsieur; Monsieur est un Kaskarouët.

— Oui, monsieur le chevalier.

— Courte et expressive. Le grand roi l'écrivit après la bataille de Dreux, Style du Béarnais. Entends-tu?

— Oui, monseigneur.

— Va ! »

La Dernière Guitare sortit pour remplir les ordres de son maître.

« En attendant qu'Henri IV ait écrit sa lettre à M. votre aïeul, monsieur le chevalier Kaskarouët de Kaskarouët veut-il que nous composions ses armes?

— Je les veux magnifiques.

— D'or plein. Les voulez-vous d'or plein?

— Ce n'est pas assez varié. Je veux des lions.

— Ah! gourmand!

— J'en veux deux.

— C'est dangereux. Beaucoup de familles allemandes ont deux lions.

— Mettez en trois.

— Trois lions! c'est monstrueux, trois lions!

— S'il y a de ia place...

— • Va pour trois lions. Composons donc : « Vous portez d'argent. »

— Sur moi, voulez-vous dire?

— Non, dans vos armes.

— Oui, « je porte d'argent. »

— <( Vous portez d'argent aux trois lions de gueule, superposés, léopardês, griffés de même. »

— Ah! monsieur, c'est bien beau!

— N'oublions pas la devise, grand Dieu!

— C'est ici le point difficile.

— La voilà trouvée! s'écria Froissart. « II en est un quatrième! « Le quatrième lion, c'est votre aîi;ul, c'est vous, ce sera un de vos descendants. Il y aura toujours eu des lions dans votre famille, c'est à supposer. Mais voici Malaga.

— Lisez, monsieur le chevalier, cette lettre écrite sur papier du temps et adressée à votre aïeul après la bataille de Dreux :

« A mon brave Kaskarouét dj Kaskarouët.

« Je te sçavois brave, mais je ne te sçavois pas plus brave que moy.

« C'est à Paris que je te veux embrasser.

« Ton Roy,

« Henry. »

i — Avec ceci, vous casserez le nez à tous les Rolian et à tous les Montmorency du monde. Malaga, rédige, scelle et jaunis.

266 ARISTIDE FROISSAIIT.

— Oui, monsieur le chevalier. »

Une seconde fois la Dernière Guitare alla se livrer aux fonctions d'archichancclier.

Notre affaire est complète, reprit Aristide Froissart. Nous avons changé votre nom, vous avez des titres, vous avez possédé une terre ; un Kaskarouët a été affectionné par Henri IV, Vous pouvez aller avec cela. Du diable! du diable! si l'on vous prendra pour le père de votre fils.

— Maintenant, dit à son tour le chevalier de Kaskarouët, que dois-je à monsieur le chevalier de Sainte-Croix?

— Vingt mille francs.

— Vingt mille francs! s'écria le vieux Froissart, en laissant tomber ses lunettes.

— Pas un sou de moins, monsieur mon père.

— Quoi!... c'est vous!,..

— Moi-même, M. le chevalier Kaskarouët de Kaskarouët.

— C'est là la profession que vous faites, imfàme !

— C'est là la conduite que vous tenez, monsieur mon père! Mais revenons aux vingt mille francs que vous me devez. Vous me les donnerez ou je dirai que vos titres de noblesse sont faux. Je vous tiens, papa!

— Et mol, je dirai que vous les avez fabriqués. Je vous tiens aussi, »

Le père et le fils se regardèrent avec un merveilleux étonnement; puis ils se séparèrent : le fils en riant de la bonne scène de comédie qu'il venait

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de jouer â son père, celui-ci honteux et irrité d'en avoir été le héros.

Hélas! c'est le seul profit que Froissart retira de sa trop spirituelle industrie.

Au bout d'un mois, le cercle nobiliaire était fermé. Froissart, qui n'avait pas pu en payer le loyer, était en fuite. Il disparut ou se cacha pendant quelque temps.

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