‹ Aristide froissartChapitre 75 sur 79 · PROFESSION DE FOI DES RÉDACTEURS DU PURGATOIRE · texte numérisé non relu

PROFESSION DE FOI DES RÉDACTEURS DU PURGATOIRE

« Nous ne croyons à la probité ni au talent de personne, et nous venons courageusement le dire à la face du pays, qui attendait depuis longtemps cet aveu d'hommes assez désintéressés pour le

faire. Sans haine ni envie, nous avouerons que l'ignorance et la mauvaise foi régnent partout et triomphent impuncment.

« Quand aucun organe de la publicité n'ose dJinasquer tant ds fourbes, tant d'apostats, tant d'intrigants, nous nous présentons, nous, jeunes hommes sans souillure dans le passé, pour remplir cette mission.

« Nous ne désignerons pas, nous ne toucherons pas avec le bout du gant, nous écraserons avec le bâton! Que les traîtres, les fripons, les usurpateurs de renommée tremblent, le Purgatoire les réclame; c'est à eux de se consulter pour savoir s'ils doivent ou non se racheter des tortures qu'on leur prépare.

« Comment se rachèteront-ils ? Par une meilleure conduite, par la restitution de ce qu'ils ont volé, et surtout par les conseils que notre loyale rédaction, assistée d'un des premiers avocats du barreau de Paris, pourra leur donner. »

« Très-bien! dit Grandier, voilà qui est net et clair comme un poignard : en n'admettant personne au bénéfice de l'exception, nous jetons tout Paris dans les transes...

— Mais cependant, dit Froissart, dont cet exposé de principes n'était pas plus l'œuvre que celle de ses trois amis, il n'y a pas que des fripons et des imbéciles à Paris; personne ne croira à cette profession de foi.

— Il s'agit bien de savoir, répliqua Grandier, ce que l'on croira ou ce que l'on ne croira pas... D'ailleurs, tu te trompes, Froissart, la plupart

ARISTIDE FROIfSART. sOj

des gens sont ainsi faits qu'ils sont parfaitement heureux lorsqu'on attaque tout le monde, excepté eux.

— Mais le jour où on les attaque, ceux- là, cependant ?

— Ils chantent alors, comme les autres dont ils se sont moqués, et que voulez-vous? faire chanter, toujours faire chanter.

— Quel Jupiter olympien! murmura Lacervoise. Fais sur lui un romance, ajouta-t-il en se tournant ironiquement du côté de la Dernière Guitare noa moins étonné.

— Passons maintenantau second article du journal, reprit Grandier. Il est encore de moi. Je vous le recommande et vous le donne pour un modèle du genre, mes pigeons. Formez-vous le cœur et l'esprit en le lisant :

BIOGRAPHin DES B A N Q U I E R S DE PARIS.

Jean Bern...

« Fils d'un colporteur de l'Alsace, le banquier Jean Bern... montra de bonne heure les mauvais instincts de son organisation.

« Encore jeune homme ou pour mieux dire enfant, il lut sur; ris plusieurs fois mettant le feu à des granges et à des meiles de b!é.

« Fournisseur aux armies, sous la République,

il n'incendia plus les foins, au contraire, il les donna avec tant de parcimonie à la cavalerie française que, le jour d'une bataille livrée aux Autrichiens, nos chevaux se trouvèrent si faibles qu'ils tombèrent épuisés à la première charge et que la bataille fut perdue.

« Enrichi par ses rapines dans les fournitures, il vint s'établir à Paris, oii il épousa la fille d'un émigré dont il avait précédemment acheté tous les biens pour un morceau de pain.

« Ce fut pour couvrir et consacrer cette spoliation qu'il conclut ce mariage dont il a eu deux fils, l'un, le chef aujourd'hui de sa maison de banque, l'autre qu'il a fait recevoir avoué afin de pouvoir soutenir gratis tous les procès qu'il intente ou qu'on lui fait.

a Ajoutons qu'il a laissé mourir son père de faim et que sa mère n'a pour vivre qu'une pension de douze cents francs qu'il a été condamné à lui servir.

« Eh bien ! c'est cet homme couvert de boue, mauvais fils, presque parricide, dilapidateur, mauvais citoyen, qui a l'audace de se mettre sur les rangs de la députation dans un des départements du Nord.

— Un instant! dit Froissart, qui avait frémi en écoutant la lecture de cet acte d'accusation, et qui maintenant aurait voulu imaginer un prétexte pour le faire supprimer du journal. Un instant! j'ai deux questions à t'adresser... d'abord les faits que tu avances dans cette biographie sont-ils vrais?

«— Encore une fois, ce n'est pa§ notre affaire,

rîlpondit Grandier; c'est à l'accusé à prouver qu'ils ne le sont pas.

— Mais les tribunaux?

— Le personnage n'est pas nommd, de quoi se plaindrait-il? Il manque plusieurs lettres à son nom. »

Froissart ne parut pas plus convaincu qu'édifié de l'explication.

« Quelle est ta S2Conde question? demanda Grandier. Parle!

— La seconde question est celle-ci : Ne crainstu pas d'aller directement contre tes intentions, contre ton but, qui est de faire chanter, en attaquant si brutalement du premier coup un homme mis à jamais dans l'impossibilité d'entrer en composition avec toi? Avec plus de ménagements...

— Ne va pas plus loin, dit Grandier, c'est inutile. Je n'ai pas besoin de ménager, répondraije, celui dont je n'attends rien. Le banquier Bern..., immolé dans cette biographie, ne viendra assurément pas à prix d'argent nous empêcher de parler, puisque nous avons tout dit sur lui ; mais l'exemple de son supplice épouvantera les autres banquiers ses confrères, et voilà ce que nous voulons. Il suffira de la menace de faire un article sur eux pour les amener à nos pieds. Ils chanteront avant même que nous levions l'archet. Je l'ai si bien prévu, que nos mesures sont prises. Tenez, lisez, mes chers associés, les lignes placées immédiatement au-dessous de cette biographie.

On lisait en effet :

« Nous promettons à nos lectsurs pour les nu»

méros suivants du Purgatoire, la biographie des banquiers O... H.... Z et F »

Cet avertissement suffit. Di;main, vous verrez venir ici les s.'crétaiies particulirs de tous ces banquiers, et nous traiterons avec eux de puissance à puissance.

Passons maintenant du commerce aux beauxarts. Il faut tâter les théâtres, quoiqu'on les ait mis au pillage depuis bien longtemps. — Voyons ton article, dit Grandier à l'un de ses colLiborateurs; voyons comment tu as troussé le poulet dramati lue.

L'article de la Dernière Guitare, chargé de la partie : Beaux-Arts et Théâtres, commençait ainsi :

« Le temps, ce grand maître en fait de goijt comme de justice, a vengé les dieux éternels de notre belle littérature des attaques des pygmées du romantisme. »

— Tiens! liens! dit Grandier en cessant de lire à haute voix, pour parcourir d'un oeil ironique l'article de la Dernière Guitare... nous faisons donc de la haute critique littéraire? Combien cela nous rapportera-t-il? Plaisanterie à part, tu es fou, notre très-cher collaborateur. Qu'est-ce que cela nous fait qu'on divinise ou qu'on écharpe Racine et Corneille? Nous avons bien d'autres chiens à fouetter. Prétends-tu faire chanter Racine et Corneille? Non! Laissons-les donc en paix. Tu vois que ton article ne peut pas servir. Je vais t'ensigner comirunt l'articl.' tlicâtre Joit se traiter dans notre très-spirituel journal. D'abord

il faut soigner tes titres, les rendre trcs-piquants, n'eût-on rien à mettre sous ces titres pour les justifier.

Et Grandier dicta à la Dernière Guitare les titres suivants qui furent aussitôt compos(is.

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