‹ Aristide froissartChapitre 76 sur 79 · THEATRES DE PARIS · texte numérisé non relu

THEATRES DE PARIS

« Effrayants mystères des coulisses de l'Opéra: amant volé par une amie à son amie.

« Bon mot d'une actrice égrillarde sur les succès et les hanchis d'une rivale.

« Histoire de la dent de M"^ Hortensia.

« Confessions d'une ouvreuse.

« Scandale donné en plein foyer par un musicien jaloux.

« A combien sont cotées M"^ Julie X... Euphrosine W.

(i Les bains de trois coryphées.

« Souper de M"« N... avec un ambassadeur du Nord, qui met sur le compte du melon les trahisons de sa constitution usée.

(( Un empoisonnement distingué.

« Les loges à deux pendant qu'on est quatre.

« Comment une troisième danseuse paye les termes qu'elle ne paye pas quand elle figure dans le corps du ballet sans être payée.

B Noms et demeures de toutes les danseuses de l'Opéra chez lesquelles on peut se présenter sans être présenté. »

Comme si sa plume de fer eût été rougie au feu, la Dernière Guitare la jeta loin de lui, renonçant à écrire sous ces titres les histoires ou plutôt les fables scandaleuses que Grandier allait lui dicter pour lui enseigner comment il fallait traiter l'article théâtre dans le Purgatoire.

« Tu recules pour si peu? lui dit Grandier.

— Ma foi! oui. Je n'ai pas l'habitude.,, que veux-tu?...

— Poules mouillées ! que vous êtes tous les quatre. Je ne m'étonne plus si tant de gens de mérite meurent sur le pavé. Ayez donc la force de prendre ces pavés et de les jeter à la tête de ceux qui passent.

— Ne t'imagines-tu pas, après tout, dit Froissart avec quelque humeur, que toutes ces femmes déchirées, souffletées dans notre journal, vont, pour nous faire taire, nous apporter chacune vingt-cinq louis? Est-ce qu'elles les ont jamais dans leur bourse?

— ' Elles ne les ont pas, répondit Grandier, et si elles les avaient, il est encore vrai qu'elles ne nous les donneraient pas, mais ces dames et ces demoiselles sont en possession d'amants riches ou de quelque aisance; dès qu'elles se sentiront ainsi piquées ou pour mieux dire poignardées, elles feront passer une vie si dure à leurs amants jusqu'à ce que ceux-ci nous aient adoucis, que nous obtiendrons d'eux ce qu'il eiàt été déraisonnable, absurde, j'en conviens , d'espérer d'elles seules. Avez-vous compris, mes agneaux?

— Nouç avons compris, répondit Frojssart pour

ARISTIDE FROISSART. 2"ç

tous ses camarades qui, ainsi que lui, baissèrent le front.

— Pour cette fois donc je me chargerai de la riîdaction de l'article théâtre, ajouta Grandier en allant ramasser dans la poussière la plume abandonnée par son trop timide collaborateur. »

Une demi-heure suffit à rinfernalc facilité de Grandier pour mettre en pratique la théorie dont il avait déroulé les principes à ses élèves.

« Voilà qui est fini, s'écria Froissart avec une sorte de satisfaction, quand il vit Grandier quitter la plume.

— Fini ! dit celui-ci avec moquerie. Vous oubliez donc les autres classes de la société qui sont nos tributaires naturels. Vous êtes des créanciers accommodants. A toi, Lacervoise! prends-moi cette plume, car j'ai le poignet fatigué, et écris. Vous allez voir si c'est fini; quant à vos articles, je vois avec regret qu'ils sont à refaire. Au panier! au panier! »

Lacervoise prit la plume, et le maître dicta :

« S'il est parmi les chapeliers de Paris une réputation usurpée, c'est, de l'aveu de tout le

monde, celle du fameux D , fabricant du

faubourg Saint-Honoré, célébrité de réclame et d'annonces.

« Etoffe usée, mauvais goût dans la forme, cherté excessive dans les prix, telle devrait être sa devise.

« Nous venons troubler dans sa gloire ce voleur de réputation, qui, à la vérité... »

— Remarquez le correctif, s'interrompit Grandier.

SpO ARISTIDE FnOISSART.

« Qui, à la vérité, pourrait, s'il le voulait, car il a une cert line habieté, occuper le premier rang dans sa profession. Mais le vouJra-t-il? n

— Quel est le but ds ce parajraphe-chapcau? demanda Froissart,

— Son but est de nous faire avoir des chapeaux au même prix que vous alle/C souper dans un quart d'heure. Trop heureux de nous amortir au prix de quelques chapeaux, le fameux fabricant du faubourg Saint-Honoré sera ici dans la semaini, vous pouvez y compter. — Maintenant au tailleur, au bottier et au marchand de meubles; trois paragraphes, et je vous habille, je vous chausse, je vous meuble. Mais oui, c'est ainsi qu'on arrive avec un journal rédigé comme je l'entends, avec le chayitage, la plus complèie et la plus franche expression du journa isme.

— J'en ai assez, murmura Lacervoise, renonçant à immoler d'autres victimes, et se disant encore plus bas : Voilà où l'on en arrive quand, au lieu de sculpter ou de gagner laborieusement sa vie, on s'abandonne à la paresse. »

Enfin, à trois heures après minuit, le Purgatoire fut composé, imprimé et tiré à cent cinquante exemplaires, nombre fort restreint, car le timbre est une limite aux excursions de ces écumeurs, mais nombre suffisant toutefois, ces sortes de feuilles empoisonnées n'étant guère lues que par ceux à qui elles sont audacieusement envoyées.

Et pourtant c'est devant ces pamphlets inconnui invisibles, introuvables, sans abonnés, sans lecteurs, si introuvables; si invisibleSj si inconnus,

ARISTIDE FKOISSART. 2^1

qu'ils échappent presque touiours à l'œil de la justice elle-même, que tremblent, que s'humilient lâchement, que capitulent non-ssulement les faibles, mais les forts, ceux qui ne reculeraient ni devant une balle, ni à rencontre d'une épée,

« Messieurs, je vous devance, dit Grandier à ses collaborateurs. Tandis que vous plierez le journal, seul et unique travail utile que vous aurez fait cette nuit, ce dont je ne vous fais pas un trop vif reproche, sachant que la profession de journaliste ne s'apprend pas en un jour, je vais voir si rien ne manque au souper. »

Grandier partit, laissant les quatre amis chargés de plier le journal et de coller les bandes.

Fatigués de leur glorieuse tâche, le compositeur, le pressier et l'apprenti ingénu dormaient dans un coin.

Dès que Grandier fut sorti de l'imprimerie, Froissart se croisa les bras et dit à ses trois compagnons :

« Décidément le métier de voleur serait plus de mon goût.

— Et du mien.

— Et du mien.

— Et du nôtre,

— J'ai bien faim, mais j'aimerais mieux manger ma belle-mère, M"'* de Neuvilette, que de goûter au souper de notre ami Grandier. Mais c'est infâme!

— Mais le classique est mille fois plus honorable, plus respectable, plus aimable, dit Lacervoise.

— Votre avis est donc, reprit Froissart, que nous quittions au plus vite cette caverne d'imprimeur?

— Mon avis, dit le sculpteur Lacervoise, est de tuer le premier homme que nous rencontrerons, pour nous laver de la souillure que nous avons commise en passant la nuit ici. A côté de ce que nous avons vu faire et de ce que nous avons failli faire, le meurtre est une bonne action.

— A la garde de Dieu! reprit Froissart, allonsnous-en.

— Partons.

— Nous ne partirons pas aussi simplement, dit Lacervoise. Le numéro du journal ne causera la mort de personne, si vous le voulez.

— Comment csla?

— D'abord je prends l'édition entière entre le doigt et le pouce comme vous \i voyez, et je la m;ts dans ma poche. Je la supprime.

— Et moi, je me charge d'empêcher Grandier d'en tirer une autre édition augmentée et corrigée, » dit à son tour Froissart, qui s'empara des deux formes. D'un coup de pied il poussa les caractères et les répandit sur le parquet, ce que les compositeurs, d'imprimeiie appellent dans leur langue pittoresque : mettre en pâte.

Cette bonne petite vengeance accomplie, les quatre amis quittèrent la caverne typographique de la Boule-Rouge.

Que devint Froissart après ce second essai d'existence, aussi malheureux que celui qu'il avait déjà tenté en créant, comme les rois, des nobles à

volonté? on ne saurait le dire avec la précision de l'histoire. Il ne lui restait en ce moment sous le ciel que sa philosophie, son esprit et sa haine pour sa belle-mère.

Page 1