POUR AVOIR TROP PLU
Ce fut vers minuit, heure extraordinairement indue dans les habitudes portu::;aises, que s'en allèrent les trois ou quatre cents illustres invités du duc de Villa-Réal ; ceux dont ."^deline, à force de tourmenter sa mémoire, avait fini par retenir les noms.
K Etes -vous content de moi? demanda-t-elle au duc, dès qu'ils se trouvèrent seuls dans leur appartement. Me suis-je bien souvenue de tous ces noms en OS et en as?
— Parfaitement mon amie.
— Vos nobles compatriotes ont aussi paru assez contents de ma manière de jouer du piano.
■ — Ils seraient très-difficiles, s'ils n'étaient pas contents.
— Et quand j'ai chanté, car il fallait faire quelque chose pour les désennuyer, j'ai cru remarquer que leurs fronts se déridaient. J'étais en voix ce soir, n'est-ce pas?
— Vous avez divinement chanté.
— Comme vous êtes froid en me disant cela! Je croyais, je ne vous le cachs pas, que vous alliez me féliciter, m'embrasser après mes efforts
pour égayer vos salons, et je vous arrache avec peine des éloges qua je suis obligée de dicter moimême. »
Adeline ôta avec tristesse les fleurs qu'elle avait dans s;s cheveux.
« Vous vous fâchez?
— Moi? non! ma's j'aime qu'on soit juste, indulgent; vous n'êtes que poli...
— Allons! voilà la furie française qui s'empare de vous. Vous ne donnez pas aux gens le temps de parler, de s'expliquer.
— Ah! vous avez une explication à donner ? dit Adeline, répondant à la politesse parla froideur... Donnez-la, donnez-la vite !
— Vous êtes comme moi d'origine noble?
— Eh ! mon Dieu ! oui ; et je n'y avais jamais si souvent pensé.
— Mais la France ne ressemble pas au Portugal, quant à l'éducation que reçoivent les gens de qualité.
— C'est possible, mais pourquoi?. .
— Chez vous, permettez-moi de continuer, une femme de qualité s'efforce le plus possible de lutter de goiît, d'élégance, d'esprit et de coquetterie avec la simple femne du monde; tandis que chez nous, les gens de qualité ne prisent, n'estiment que la qualité. Pour eux, briller, chanter, danser, avoir du succès de salon, c'est l'affaire des...
— Achevez! dit Ad-line.
— Des actrices! acheva de Villa-Réal.
— Des actrices ! Ainsi quand, ce soir, je faisais
des efforts inouïs pour remuer ces blocs de marbre, quand j'ai touclii du piano, cliantC-, ri, toujours pour vous, pour eux, je passais à leurs veux, aux vôtres, pour une actrice!... Vous m 'avertissez bien tard! dit Adeline avec la suprême ironie de la Parisienne froissée. A l'avenir, rassurez-vous, je serai Portugaise dans toute la force du terme et comme vous desirez que je sois...
— Ce n'est pas moi qui veux cela, Adeline; vous manquez de justice en ce moment. Changerai-je ces traditions domestiques de quinze cents ans? Je le vois maintenant, j'ai eu tort de croire que vous seriez plus heureuse ici qu'à Paris, où nous aurions dii rester. Après tout, ma faute est excusable : je ne l'ai commise que dans une intention louable. Vous en convcn.'z, du moins... »
La réponse d'Adeline, souverainement dépitée, allait partir de ses lèvres, quand un domestique apporta une lettre sur un plat d'or.
« Monseigneur, elle a été apportée trop tard pour qu'elle vous fût remise dans la soirée. Monseigneur était au salon. »
Le domestique se retira.
De Villa-Réal allait rompre le cachet.
« Qu'allais-je faire! Cette lettre est pour vous, madame.
— Pour moi ?
— • Voyez, elle est écrite de Lisbonne même. » De Villa-Réal remit la lettre à Adeline. « Qui donc peut vous écrire ici, où personne, excepté moi, ne vous connaît ?
— C'est ce que je ne sais pas encore, dit Adeline,
dont la pâleur subite indiqua qu'elle mentait. Elle avait reconnu l'écriture.
— Qu'avez-vous ? lui dit le duc. Qu'avez-vous? vous tremblez, vous avez pâli.
— C'est une erreur...
— Je veux savoir...
— Que voulez-vous savoir, monsieur le duc?
• — Pourquoi cette lettre vous trouble-t-elle si fort?
— Elle ne me trouble pas, puisque je ne l'ai pas lue, puisqu'elle est encore cachetée.
— Alors, lisez-la !
• — Est-ce un ordre que M. de Villa-Réal me donne?
— Une prière...
— Comme là lettre ne peut intéresser que moi, je la lirai plus tard.
— Vous savez donc qui vous l'écrit?
— Est-ce qu'en Portugal il est aussi d'usage, — il y a tant d'usages en Portugal ! — que les hommes sachent ce que l'on écrit aux dames?
— Je me retire, dit le duc en baisant la main à Adeline. Croyez, madame, que je ne veux pas savoir ce qu'il y a dans cette lettre...
— Ni moi non plus, dit Adeline en approchant la lettre de la flamme d'une bougie qui la consuma avant que le duc eiit le temps de dire :
« Que faites-vous? »
Le baiser que le duc avait posé sur la main remonta jusqu'à la joue d'Adeline.
« Nous sommes deux véritables eufants, ajouta le duc; nous ne sommes jamais si près de redou-
ARISTIDE FROISSART. Sp/
bler d'affection que lorsque nous avons quelque petite bataille. »
Adeline regagna son appartement en disant :
« Je lui avais pourtant recommandé de ne plus m'écrire. »
Le duc de Villa-Réal rentra dans le sien en disant avec rage entre les dents :
« Oui! ces paroles de regret qu'elle fit entendre en quittant Paris, ce cri qu'elle laissa échapper le premier jour de notre voyage, le jour où nous arrêtâmes pour déjeuner; cette lettre qu'elle vient de recevoir, qu'elle n'a pasvoulu lire, qu'elle n'a briilée que parce qu'elle savait ce qu'elle renfermait... Adeline me tromperait-elle? ce n'est pas possible! Oh! non! Mais cette lettre!... Supposer qu'un amant l'a écrite... Ce serait arffreux ; si c'était un amant... il serait donc ici? »