Oiseaux, 1297, scol
porte-bouclier, roi des barbus » — est un démocrate de race. 11 s'est fait envoyer comme ambassadeur auprès du grand roi, et là, il a reçu des présents de toute sorte, des vases d'or, des tablettes d'argent, des coupes; il s'est enrichi par la trahison*. Théoros, l'ambassadeur, à la tête de corbeau, est un parjure, un flatteur de la populace; sa principale occupation est de cirer les souliers des juges*. Terminons par Gléonyme, un autre démagogue contre lequel Aristophane s'est particulièrement acharné, et qui était sans doute un ennemi personnel. Gléonyme ne nous est connu que par Aristophane; on le retrouve dans toutes les pièces du poète, depuis les Acharmens jusqu'aux Oiseaux. C'est le type de la lâcheté, on l'appelle Idche-bouclier. Dans chaque comédie, Aristophane invente sur la poltronnerie légendaire de Gléonyme de nouvelles plaisanteries^. En voici une, à titre de spécimen : « Il y a un arbre extraordinaire, situé à quelque distance du cœur; on l'appelle le Gléonyme; il ne sert à rien et il est aussi lâche que grand. Au printemps il lui pousse des sycophantes en guise de bourgeons; en hiver il laisse choir des boucliers en guise de feuilles*. »
A cette énumération il faudrait ajouterions les inconnus que les poètes comiques désignent d'un mot expressif, saluent d'une épithète malveillante ou obscène, et qui sont évidemment des adversaires politiques. Toutes les comédies en sont remplies ; les insultes personnelles y pullulent comme les moucherons dans un rayon de
1. Platon, fr. 119, 120, 121, 122; Strattis, 10; Assemblée des femmes, 71.
2. Achai-niens, lîU; Chevaliers, 608; Nuées, 399; Guêpes, 42, 599. *S, Acharniens, 88, SU; Nuées, 353, 672,680; Guêpes, 15, o02;
Paix, ii6, 672 et suiv., 1298; Oiseaux, 279 et suiv. i. Oiseaux, 1473 et suiv.
iZi) ABISTOPHAXB.
soleil. Si l'on parcourt cette exhibition de tons les héros de la démocratie athénienne pendant la guerre du Péloponnèse, on ne voit que ûgures grimaçantes, masques enluminés, tailles difformes; on n'entend que menaces, vociférations, boniments charlatanesques débités en patois hétéroclites; c'est un ramassis d'étrangers et de va-nu-pieds qui se sont fait une fortune des malheurs publics et ont exercé le patriotisme comme une industrie. Voleurs, menteurs, ruffians et satyres, ils se sont abattus sur Athènes pour en extraire le sang et s*en nourrir. Rien n'a pu retenir leur ambition insatiable, et (]uand il n'y avait plus ni un hoplite sur la frontière, ni une trière dans le port, ni un talent dans le trésor, eux, los auteurs de cette ruine, ils osaient parler pompeusement de Marathon et de Salamine, et pour jouir quelques jours de plus d'un pouvoir éphémère, ils poussaient encore contre Lacédémone le peuple à bout de forces, de môme que le cavalier conduit sa monture, les yeux bandés, pantelante et rendant les entrailles^ au devant du taureau quirattend,les cornes baissées.
Heureusement, pour l'honneur de la démocratie athénienne, cette peinture n'est pas exacte. Nous avons sous les yeux une collection de caricatures; n'allons pas la prendre pour une galerie des portraits du siècle. Aristophane a saisi sur le vif la difformité de chacun, sa tare physique ou morale, mais il Ta exagérée au point de rendre l'original presque méconnaissable. Il a donc travesti l'histoire; dans quelle mesure, c'est ce qu'en rétat des documents nous ne pouvons pas déterminer. 11 faut seulement remarquer qu'entre tous ces personnages de valeur si inégale, les poètes comiques ne font presque pas do différence. Il suffit qu'ils aient tous servi la démocratie pour qu'ils soient tous dignes d'un égak
mépris. Tandis que Thucydide place Périclès à part sur une hauteur d'où il domine tout son temps, dans une attitude de t génie et de majesté », les poètes comiques le mêlent à la foule des démocrates dont il a tous les vices et qu'il dépasse seulement par le talent. Que penserions-nous de lui cependant si Thucydide n'avait pas écrit? Quel odieux sophiste serait pour nous Socrate, si nous n'avions, pour le venger des outrages d'Aristophane, les Dialogues de Platon? Il est donc sage et équitable de suspendre au moins notre jugement à propos de ces hommes qui ont vécu dans une tempête, et qui ne nous sont connus que par leurs ennemis implacables. Ce qui fait véritablement le mérite des hommes, ia valeur morale de l3urs intentions, nous échappe. Peutêtre y eut-il parmi ces victimes de la satire aristophanesque plus d'une âme généreuse qui croyait servir la vérité, et que les facéties d'un littérateur en quête de mots spirituels ont condamnée injustement à notre mépris.
En face de ces démagogues ridicules et stupîdes, qui ont perdu Athènes, comment Aristophane a-t-il jugé les \ partisans de l'aristocratie? Il y avait dans l'aristocratie, i dans le grçupe de ceux qu'on appelait les riches, les puis- I sants, les honnêtes gens, les gens raisonnables ', plusieurs catégories. 11 y avait d'abord ceux qui considéraient la démocratie comme un gouvernement d'agités et de fous dont il fallait à tout prix se débarrasser^. Parmi ceuxlà il faut compter la plupart des chefs de la conjuration
i. 7i>oy(Tioi, ôuvaToi, xp'JQ^roi, (Twçpovîç. 2. Démosthène, Ambassade , 314.
172 APilSTOPHANE.
des Quatre -Cents, et ceux qu'on vit ensuite à la tête du gouvernement des Trente, Antiphon, Phrynichos, Haqnon, Aristarque, Charmide, Chariclès et d'autres. Toutes les armes leur étaient bonnes pour arriver à l'anéantissement de la démocratie, même l'illégalité, même le meurtre, même la soumission à Lacédémone et la reddition des murailles. C'étaient les élèves des sophistes, les interlocuteurs ordinaires des Dialogues de Platon, gens d'esprit, quoique incapables de comprendre la raison d'être de la démocratie, ambitieux du pouvoir, à la condition de le posséder sans partage et sans contrôle. Puis venaient d'autres personnages de la même origine,,aussi distingués et plus habiles, non moins ennemis de la-démocratie, mais persuadés qu'il fallait compter avec elle, la dominer en paraissant la reconnaître, et l'annihiler par les moyens légaux plutôt que de chercher à la détruire par la violence, hommes de juste milieu, que tout le monde appelait traîtres parce qu'ils ne se mettaient au sei'vice de personne. Le plus éminent dans ce groupe était Théramène. iljr avait encore — et c'étaienLjes plus nombreux — les conservateurs proprement dits, citoyens que leur éducation, leur fortune, leurs relations etJeïirs habitudes d'esprit rapprochaient du parti aristocratique, mais qui acceptaient la démocratie avec une honnête résignation^ la servaient sans l'aimer, cherchant à s'y assurer le rang qui convenait à leur fortune et à leur nom. De ce nombre était Nicias. Enfin, il est juste de réserver une place aux plus remuants, aux plus intelligents, aux plus sceptiques des gens d'origine aristocratique qui, méprisant également tous les partis, se sentaient capables de se servir de tous pour être les maîtres de l'État. L'ambition et la confiance en euxmêmes étaient l'unique règle de leur conduite; ils accep-
taient tous, les chemins, pourvu qu'ils menassent au faîte. Alcibiade était le roi de cette élite.
Des premiers, il n'est pour ainsi dire pas question dans les fragments de la comédie ancienne. A peine y tr ouvet-on deux naots sur rayarice du rhéteur Antiphon — il esTpossîEle que sa profession de logographe déplût aux aristocrates* — un mot d'Eupolis sur Aristarque *, un sur Ghariçlès ', et rien de plus. Quant à Aristophane, il n'a jamais prononcé le nom de ces hommes qui, même avant la révolution des Quatre-Cents, jouaient un rôle dans la cité, et qu'il lui aurait été facile d'attaquer, s il Tavait jugé à propos. Son silence prou ve^n amitié pour eux ou sa dépendance. Une seùleTois, après la chute des Quatre-Genls, le poète cite Phrynichos, pour attribuer à ses intrigues cette tentative avortée *. En flétrissant la conduite de Phrynichos, il paraît s'associer au sentiment populaire, le nom de Phrynichos ayant été déclaré infâme. En réalité, le poète voulait, en sacrifiant Phrynichos qui était mort, sauver les autres qui n'étaient que proscrits. Il est vrai que Phrynichos avait été assassiné et qu'il y avait queiquebassessedela part d'Aristophane à outrager sa mémoire, mais il n'y regardait pas de si près.
Phrynichos n'était pas le seul auteur de la conspiration des Quatre-Cents. Parmi ceux qui y avaient pris le plus de part,(On comptait, Théramène,.flls d'Hagnoqt Théramène était un de ceux qui voulaient fonder un gouvernement où les formes démocratiques seraient à peu près respectées, où l'Assemblée et le Sénat seraient conservés,