Acharniens
3. On sait la légende de la mort d*Eupolis, noyé par ordre d'Alcibiade, à cause de la comédie des Baptes; cf. dans Dcmosthène, Midienne, 147, Thistoire du peintre Agatharchos et du cborôge Taureas.
des prisonniers de Sphactérie, et les propos injurieux qu'Aristophane lui fait tenir dans les Guf*pes sur une créature de Cléon *, Théoros, prouvent qu'il n'était pas encore entré dans le camp démocratique.
La grande influence politique d'Alcibiade ne commence véritablement qu'après la paix de Nicias. Cléon était mort; la place de chef du parti démocratique était à prendre. On vit alors Alcibiade pousser activement à la guerre, se faire élire stratège, dénoncer Lacédémone comme parjure, conclure un traité avec les grandes villes continentales, Argos, Mantinée, Elis, se poser ouvertement eu rival de Nicias. L'alliance momentanée de ces deux hommes ne fut qu'une manœuvre dirigée contre Hyperbolos; quand celui-ci fut exilé, Alcibiade redevint démocrate. C'est alors qu'il décida le peuple à voter Texpédition de Sicile, mettant en avant son nom, la gloire de sa famille, ses victoires olympiques, la coalition qu'il avait su former contre Sparte, et se présentant comme le futur conquérant de la grande île. Tous ces actes étaient contraires aux vues du parti aristocratique; Alcibiade prenait hardiment position au milieu des plus avancés des démocrates; sa politique était plus téméraire encore que celle de Cléon. Qu'en disait Aristophane? Nous n'en pouvons rien savoir; c'est de 421 à 414, de la paix de Nicias à la guerre de Sicile, que la série des comédies d'Aristophane est interrompue. Si Alcibiade a été attaqué par Aristophane dans les pièces parues à cette époque, il est étonnant qu'aucune trace de ces attaques ne soit restée dans Plutarque et dans les compilateurs; il est donc permis de croire que le poète comique avait alors, comme auparavant, gardé le si-
i Guêpes, Ai.
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lence sur Alcibiade, mais il est impossible de l'afQrmer. Le départ d'Alcibiade pour la Sicile ayant été suivi de son rappel et de son exil, c'est à ce moment que furent représentés les Oiseaux, en 414. Alcibiade avait succombé, comme autrefois Périclès, devant une coalition de démocrates et de conservateurs. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir entraîné le peuple à la guerre ; les autres redoutaient en lui un tyran. Mais du jour où il fut frappé d'une sentence d'exil, il devint l'ennemi acharné de la démocratie, à qui il imputait surtout sa ruine, et il offrit à Sparte, son nom, ses talents et sa haine contre les Athéniens. Cette trahison dut lui ramener un certain nombre de conservateurs, les plus passionnés parmi les laconisants. La comédie des Oiseatix ne nous apprend malheureusement rien sur les sentiments d'Aristophane et de son parti : le décret de Syracosios l'empêcha sans doute de parler librement. Les tentatives ingénieuses et variées qu'on a faites pour découvrir dans les fantaièiés des Oiseaux des allusions précises aux événements du jour, sont des jeux d'esprit; aucune discussion sur ce point ne peut aboutir. Pour moi, je ne vois point de ressemblance entre le joyeux, avisé et triomphant Pisthétère, et Texilé Alcibiade, arrêté par un coup subit de la fortune dans le cours de son ambition, au moment où il croyait en toucher le prix; à la fois traître et victime, digne, pour un citoyen d'Athènes, d'exécration et de pitié. Les Oiseaux ne contiennent que deux vers qui se rapportent évidemment à Alcibiade; encore l'idée qui les a inspirés est-elle très enveloppée. Les deux Athéniens Pisthétère et Evelpide veulent fonder une ville, et ils se demandent quel endroit ils choisiront, c Que ce ne soit pas au bord de la mer, dit Evelpide, où un beau matin apparaîtrait la trière salaminienne , amenant un ro-
ARl&TOI'HA^B. 1 1
io2 ARISTOPilANb:.
cors *. » La Iriôrc salaminienne avait été envoyée à »Ia poursuite d'Alcibiade. Cette plaisanterie sur la façon brutale iont les Athéniens l'avaient rappelé, laisse tout au plus entrevoir une certaine sympathie du poète pour rexilé.
Le doïibîe rôle joué par Alcibiade pendant la conjuration des Quatre-Cents lui avait définitivement aliéné le parti conservateur. Appelé à la conduite de la flotte de Samos, il était devenu le chef de cette démocratie qu'il avait, quelque temps auparavant, voulu détruire. Faut-il voir un indice des sentiments du parti conservateur à regard d'Alcibiade dans les outrages du TriphalèSy comédie d'Aristophane représentée en 410 ? Ce ne serait qu'une conjecture, d'ailleurs assez mal établie. Ce héros du priapisme, au triple phallus, qui est le principal personnage de la pièce, est-il véritablement Alcibiade ? On serait tenté de le supposer, et la plupart des critiques y consentent, mais la preuve n'est pas faite.
Cependant les événements se précipitaient. On vit en quelques années le succès momentané et l'échec final dé la conjuration des Quatre-Cents, la victoire d' Alcibiade à Cyzique, son élection comme stratège en 407, son retour triomphant à Athènes, sa dictature éphémère, puis sa disgrâce subite après l'insuccès de Notion, sa déposition, son second exil, la victoire de Gonon aux îles Arginuses. Athènes, ayant perdu dans Alcibiade le chef en qui elle avait contiance et qui seul paraissait capable de vaincre Lacédémone, ne savait plus où se prendre. Les modérés étaient au pouvoir depuis les élections de 406, mais ils n'avaient pas réussi à faire la paix; leur chute était imminente, et dans les stratèges mêmes de celte année, on
i. Oiseaux, 146 ci suiv.
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comptait Tbrasylle le démocrate et Adimante qui avaient commandé la flotte avec Alcibiade et qui étaient comme lui partisans de la guerre. Adimante est cité avec Cleophon dans les Grenouilles comme un des fléaux de la cité^ Quant à Alcibiade, son nom était dans toutes les bouches ; en ce moment critique, Athènes était prête à subir un maître, pourvu qu'on en finît avec cette guerre sans fin.
Aristophane se décida donc à introduire dans sa comédie des Grenouilles quelques vers sur Alcibiade, mais avec de telles précautions qu'il est difficile d'y voir avec certitude l'opinion vraie du poète. Voici ce passage, à la fois très connu et très obscur. Pour mettre à l'épreuve la sagacité d'Eschyle et celle d'Euripide, Dionysos, avant d'adjuger le prix à l'un d'entre eux, leur pose une dernière question, celle que se posaient alors tous les Athéniens, f Que chacun de vous me dise d'abord son opinion sur Alcibiade, car la ville n'accouche pas. — Eur. Et quelle opinion a-t-elle de lui? — D. Son opinion? Elle le désire, et elle le déteste, et elle voudrait le posséder. Mais dites vous-mêmes ce que vous pensez de lai. — Eur. Je hais le citoyen que l'on voit lent à servir sa patrie, mais prompt à lui faire du mal, habile à se tirer d'affaire lui-même, mais impuissant quand il s'agit de la république. — D. Parfait, ô Poséidon ; et toi, quelle est ton idée ? — Es. Je dis qu'avant tout il ne faut pas élever le lion dans la cité^ mais quand on l'a élevé, il faut lui obéir. — D. Par Zeus sauveur, je ne sais comment choisir; Fun a parlé savamment, mais l'autre clairement». » Gomment ne serions-nous pas aussi embarrassés que Dionysos en présence de ces deux jugements
i. GvetwuiUes, ialO et suiv.
i. Grenouilles, M±l et suiv.
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que le poète oppose Tun à l'autre, comme s'il avait voulu résumer l'opinion des partis sur Alcibiade, sans donner la sienne? Les uns, les démocrates peut-être, représentés ici par Euripide, considéraient Alcibiade comme un ambitieux égoïste; les autres, les conservateurs, au nom de qui parle Eschyle, jugeaient que dans la situation actuelle il était le tyran désigné pour le salut d'Athènes. Cette tyrannie pour laquelle la démocratie avait toujours manifesté tant d'aversion était devenue nécessaire par ses fautes. A cette heure, un bras fort pouvait seul tirer Athènes deTablme; il fallait se soumettre ou périr. Si Ton réfléchit qu'Eschyle est dans les Grenouilles le porte-parole d'Aristophane, que la pièce se se termine par son apothéose, et qu'il est envoyé sur la terre pour donner aux Athéniens de salutaires conseils, on est conduit à supposer que l'opinion exprimée par Eschyle est celle d'Aristophane. Le poète aristocrate pensait donc qu'il fallait rappeler Alcibiade de l'exil et lui abandonner une seconde fois la dictature. Aussi bien, ici encore, le jugement d'Aristophane se rapproche de celui de Thucydide. D'après l'historien, c'est pour n'avoir pas voulu s'en remettre à Alcibiade du soin de la sauver, que les démocrates ont perdu Athènes. La politique de guerre inaugurée par Périclès, continuée maladroitement et violemment par les chefs du parti démocratique, devait logiquement aboutir à une dictature ou à la ruine. La démocratie avait à la fois gaspillé les finances et perdu l'empire ; pour ressaisir quelques débris de sa fortune et de sa puissance, il lui fallait maintenant sacrifier la liberté.
Tel est le dernier mot d'Aristophane sur Alcibiade. En résumé, pendant la jeunesse d'Alcibiade, de 427 à 421, Aristophane écrivit la brillante série de ses pièces poli-
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tiques sans presque jamais le nommer; de 414 à 405, pendant la période la plus agitée et la plus dramatique de la vie d'Alcibiade, il se contenta encore de quelques allusions discrètes. 11 éprouvait donc quelque embarras à parler de lui. Soit crainte, soit amitié, il a gardé vis-àvis de lui une réserve tout à fait contraire aux habitudes de la comédie. Peut-être, tout en désapprouvant ses opinions, avait-il pour lui une sympathie que la nature même d'Alcibiade explique aisément. Nul homme, en elTet, parmi les Grecs, si ce n'est peut-être Alexandre, n'a eu autant de prise sur Tâme de ses concitoyens. Par ses qualités comme par ses défauts, il était le type même de l'Athénien, tel que l'avait fait l'éducation nouvelle : Aristophane qui combattait avec tant de vivacité les principes de cette éducation, mais qui en était imbu luimôme à son insu, ne pouvait se défendre d'un secret penchant pour celui qui la représentait si brillamment par sa beauté, son esprit, son courage et son peu de bcrupules. C'est du moins l'impression qui se dégage pour moi de la lecture des comédies d'Aristophane, mais je ne me sens pas le droit d'aller au delà d'une impression, peut-être trompeuse.
Cependant la réserve d'Aristophane vis-à-vis d'Alcibiade n'en est pas moins instructive. Elle ne nous instruit pas, comme nous le voudrions, sur les relations de ces deux hommes que devaient unir tant d'affinités d'esprit et de goûts, mais elle nous apprend autre chose. Comparée avec Tacharnement que le poète met à injurier et à diffamer des démocrates comme Cléon et Cléophon — ce dernier surtout, qu'il souhaitait de voir mis à mort dans la même pièce où il salue presque Alcibiado tomme un futur sauveur — cette modération calculé'.'! à regard d'un homme qui fut autant qu'eux avide de
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popularité, autant qu'eux partisan égoïste de la guerre et des entreprises aventureuses, et qui fut en outre un modèle d'impiété et de corruption élégante, donne la mesure des sentiments conservateurs d'Aristophane et de cet esprit de justice dont il se vantait si volontiers.