CHAPITRE V
LA QUi:STIOX SOCIALE : LES RICDES ET LES PAUVRC&
La lutte des riches et des pauvres avant le v^ siècle. — Garactêro de cette lutte à Atiiènes après l'établissement de la démocratie. — L'âge d'or dans la Comédie attiquo. — Exposition et critique du communisme. — La justice sociale; rapports de la richesse et du bonheur; Aristophane et Platon,
Dès qu'il y a eu des riches et des pauvres, c'est-à-dire dès qu'il y a eu des hommes, ils se sont ligués les uns contre les autres et se sont fait la guerre. L'histoire de l'antiquité n'est que l'histoire de ces ligues et de cette guerre, t Tout État, disait Platon, en renferme pour le moihs deux qui se font la guerre, l'un composé de riches, l'autre de pauvres.* » Ainsi, ce que nous appelons la question sociale se rencontre à l'origine des sociétés et se retrouve à leur déclin. Les formes de cet antagonisme ont changé ; le principe est resté le même : égoïsme et ambition d'un côté, besoin et convoitise de l'autre. Que la lutte éclate dans une cité ou dans une nation entre la plèbe et le patriciat ou entre le travail et le capital, ce sont toujours les mêmes passions que l'on voit aux prises,
i. Platon, République, IV, p. i22*.
usant des mômes armes. Il n'est donc pas étonnant que les écrivains et les poètes de l'antiquité aient été frappés de cette rivalité des deux puissances qui gouvernent le monde, et qu'ils nous en aient dit leur sentiment; il n'est pas étonnant non plus que leurs impressions nous paraissent semblables aux nôtres. Le rapprochement est ici imposé par la nature des choses, car les forces élémentaires engagées dans cette guerre n'ont beaucoup varié ni dans leurs rapports ni dans leurs effets. C'est pourquoi les comédies dans lesquelles Aristophane touche à cette question de la richesse et de la pauvreté nous semblent plus voisines de nous.
Il jmporte toutefois de distinguer les lieux et les époques. A Athènes môme, et dans les cités grecques, les querelles sociales ont, avec le temps, changé de caractère. Au moment des luttes décisives de la démocratie contre l'aristocratie, l'antagonisme des pauvres et des riches avait une violence dont nous trouvons la preuve dans les écrivains du temps. Nous voyons, par exemple, à Mégare, un noble dépouillé de safortiineparune révolution, exprimer avec amertume et désespoir sa haine profonde pour la plèbe et l'humiliation de son appauvrissement. Théognis tient à la richesse quand il la possède et la regrette quand il l'a perdue, non seulement pour les jouissances qu'elle procure, mais parce qu'elle est la seule garantie de la liberté et de la dignité de l'homme. L'homme dompté par la pauvreté ne peut rien dire ni rien faire; 8a langue est enchaînée*. Au contraire, la richesse, la plus belle et la plus désirable des divinités, fait de l'homme riche, fût-il un misérable, un honnête homme ^. La pauvreté pousse les malheureux aux résolutions funestes.