Boeckh, Staatsh., note
iOl^ ARISTOPHANE.
modernes, à cause de la douceur du climat, de la sobriélé des habitants, et dans tous les cas, isolée, éparse, ne réunissant pas, comme dans nos grandes cités, une multitude compacte de misérables grandis dans la haine des riches.
La différence des fortunes n'entraînait pas des diffé^ rences trop sensibles dans la manière de vivre. Entre l'existence d'un millionnaire et celle d'un prolétaire de nos jours, il semble qu'il y ait un abîme. A Athènes c'était tout autre chose. Le luxe intérieur comptait peu pour des gens qui vivaient au dehors; Tartisan souffrait moins de loger dans une mansarde, ou même dans un de ces réduits dont parle Aristophane, nids de vautour ou trous de lézard, quand les plus opulents de ses concitoyens n'avaient que des maisons encore très modestes. Le temps n'était pas arrivé où quelques particuliers auraient des demeures plus somptueuses que les édifices publics. La fortune des citoyens était employée à Tembellissement de la ville et au service de l'État; les pauvres en profitaient tout autant que les riches, davantage même, parce qu'ils n'y contribuaient pas de leurs deniers. Cet argent était dépensé surtout dans les fêtes publiques, qui étaient bien les fêtes de tout le monde. Le citoyen le plus pauvre, qui avait le droit de prendre place à l'Assemblée et d'y voter, de faire partie d*un tribunal et d'y rendre son verdict, pouvait aussi assister aux Panathénées, aux représentations dramatiques, et s'ébattre librement dans toutes ces fêtes locales que dans chaque dème avait inventées la piété populaire. Enfin les gens do la condition la plus humble avaient le goût des belles choses, le sentiment des formes, des couleurs et des harmonies; ils jouissaient à leur aise de la vue des temples et des statues qui couronnaient l'Acropole et ornaient
rintéricur de la ville, du spectacle des pompes qui se déroulaient par les rues; la beauté des édilices et du paysage qui les entourait entrait à leur insu dans leur âme et la rendait plus légère, plus confiante, plus libre; quelque chose de la gaieté et de la limpidité du ciel et de l'air se mêlait à leur esprit et l'empêchait de se livrer longtemps aux rêves tristes et jaloux. Que leur manquait-il donc, si à ces plaisirs plus nobles on ajoute les commérages du quartier, le vin peu coûteux, et, dans les bois la fuite peu farouche de la fagotière Thratta* ? , Ainsi, le parti aristocratique n'avait à craindre aucune entreprise de la foule, en dehors des compétitions électorales. Les mesures financières prises par les chefs de la démocratie, comme P^riclès et Cléon, tout en pesant lourdement sur les riches, étaient inspirées par la politique. Elles ne tendaient point à égaliser les fortunes, mais à permettre aux pauvres TexerciCe de l'égalité politique. Les plans de réforme sociale ne sortaient pas de l'imagination de leurs inventeurs pour arriver à un commencement d'exécution; on ne concevait pas sérieusement d'autre état social que celui oiîi il y a des riches et des pauvres. Ces diverses raisons expliquent la bonne humeur sans malice avec laquelle Aristophane parle des pauvres. 11 n'a pour eux ni pitié ni sympathie profonde et attristée, car leur condition lui parait supportable; il n'a contre eux ni haine ni colère, parce que l'aristocratie ne redoute pas leur révolte. Sa verve insolente, cruelle tout à l'heure, quand il s'agissait des ambitions politiques de la démocratie, s'adoucit et s'égaie avec bonhomie pour peindre son existence laborieuse et besogneuse. La plupart des personnages d'Aristophane sont d'humble
i. Achamiens, 271 et suiv.
condition et de petite fortune ; ils paraissent pourtant s'en contenter sans trop de peine; on ne sent pas que le poète les plaigne ou les méprise. Ceux-là môme qui ont tout juste de quoi manger et de quoi boire, n'en ont pas l'air ulcérés. Les paysans qui entourent Chrémyle dans le Pluttis, pauvres hères, rompus à la fatigue, nourris d'oignons crus S ne gémissent ni ne s'indignent de la vie monotone et dure qu'ils mènent, et bien qu'ils en sentent le fardeau, on ne voit pas qu'ils en veuillent à ceux qui ont plus de loisirs et font meilleure chère. Quand on leur annonce l'arrivée de Plutus, ils sautent de joie, ils accourent, d'un pas lourd ; et, dans leur empressement naïf, ils oublient de ramasser les plants d'ail sauvage qui se trouvent sur leur chemin '. Demain, désabusés, ils en feront leur régal. C'est la pauvreté résignée, soumise à son destin, rêvant d'un eldorado, mais ne songeant pas à le prendre de force.
Ce n'est pas qu'Aristophane ignore l'existence d'une misère plus triste et plus laide; il l'a vue et il nous la montre. C'est « une troupe de petits enfants et de vieilles criant la faim; une nuée de poux, de moustiques, de puces qui vous tourmentent en bourdonnant autour de votre tête, vous réveillent et vous disent : tu auras faim, mais lève-toi. Et puis, en guise de manteau on n'a qu'une guenille, pour lit un grabat plein de punaises où l'on se retourne sans pouvoir dormir, pour couverture un paillasson pourri, pour oreiller une grosse pierre où Ion appuie sa tête; on mange au lieu de pain des racines de mauve, au lieu de gâteau des feuilles de raves desséchées ; au lieu d'escabeau, on s'assied sur un dessus de cruclnî cassée ; pour pétrin on prend le fond d'une barrique brisée
i. Plutus, !2a3.