Platon, Timée, p. 2i
tLOO AUISTOPUANE.
gageure *. La fantaisie des poètes s'égaie en inventions puériles et saugrenues dont le seul intérêt pour nous est de nous faire connaître les sentiments du public à qui elles étaient destinées. Sans doute, il ouvrait de grands yeux en entrevoyant cette terre chimérique; il se félicitait d'y penser, même sans y croire. L'attrait de ce bonheur impossible agissait si fortement sur lui qu'il en aimait jusqu'à l'illusion; Teau lui en venait à la bouche.
Mais ce bonheur est-il vraiment impossible? N'y a-t-il pas des gens qui en jouissent, qui ne connaissent ni la faim, ni la soif, ni la fatigue, et qui sont pourtant des hommes? Ainsi, le désir de la richesse et du bien-être conduit bientôt le pauvre à envier le voisin qui en profite, et à supposer que le seul obstacle à son bonheur est le bonheur d'autrui. Est-ce en effet la terre qui se refuse à l'homme? N'est-ce pas plutôt l'homme qui ne sait pas se servir de la terre? Tout le mal ne vient-il pas de ce que les uns ont tout, les autres rien, de ce que la loi a laissé les forts opprimer les faibles, les riches abuser des pauvres, et les malins se moquer des sots? Rien ne manque à ce banquet de la vie auquel tous les hommes pourraient prendre part, mais quelques-uns seulement s'y attablent et s'y régalent. Imaginez une loi mieux faite, une cité mieux ordonnée, et tous les hommes de-
1. Les poètes qui ont développé ce lieu commun sont : Cratinus {les Plutus), Gratés {les Bêtes) ^ Téléclide {les Am/thiclyons), Phorécrato (les Mineurs, les Perses), Aristophane (les Dcjeuueurs), MùtQgènc (Thouriopersai), Nicophon (les Sirènes); cf. Athénée, VI, p. 2l)7<«-270a
viendront honnêtes parce qu'ils n'auront plus la tentation de mal faire, justes parce qu'ils n'auront intérêt à tromper personne, heureux parce qu'ils ne manqueront de rien et qu'ils auront tous une même part de la fortune de tous. Le dos abrité par un bon manteau de laine, les pieds dans de bonnes chaussures, assis à la table commune, ils passeront leur temps dans une fête perpétuelle. Il n'y a qu'à partager la terre plus également pour qu'elle suffise à tous les appétits.
Telle est la plaisante et grossière utopie qu'Aristophane a spirituellement raillée dans VAssemblée des femmes. Il suppose d'abord, pour en faire mieux ressortir la légèreté, que ces inventions viennent d'une femme. Praxagora a sans doute été émue à la vue de la misère, et, avec l'ardeur de prosélytisme qui anime si aisément les femmes, avec cette ignorance et ce mépris des obstacles qui leur donnent tant de force et les exposent à tant de folies, elle a résolu de changer de fond en comble l'état social. Voici en quels termes elle fait part de ses desseins à son mari Blepyros; c'est le résumé du discours qu'elle tiendra dans l'Assemblée le jour où elle prendra la parole pour soutenir son projet de réforme sociale, f 11 faut, dirai-je, que tous les citoyens aient leur part de tous les biens mis en commun, et en vivent. On ne verra plus, ici des riches, là des misérables; celui-ci cultiver de vastes domaines, pendant que celui-là n'aura même pas de quoi se faire enterrer; les uns commander à de nombreux esclaves, les autres n'avoir pas même un serviteur. Je ne fais plm qu'une existence commune à tous et pareille pour tous^. » A ce discours qui respire à la fois le charlatanisme solennel du faiseur politique et la con-