‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 120 sur 242 · Aristote, Politique, II, t · texte numérisé non relu

Aristote, Politique, II, t

libres^ aflranchissement de la femme — dans Aristophane ce sont elles qui gouvernent, — la parenté étendue et dénaturée, tous les enfants ayant autant de pères qu'il y a d'hommes d'un âge déterminé. Mais, tandis que Platon n'applique son système qu'à une caste choisie de l'État, dont il faut à tout prix conserver la pureté, en la soumettant aux épreuves les plus dures et aux règles les plus minutieuses, Aristophane l'étend à l'ensemble des citoyens et le tourne au désir effréné de la jouissance. Ce qui était tout à l'heure un effort, illusoire d'ailleurs — Platon le reconnaît lui-même — vers un idéal inaccessible de haute moralité, devient dans Aristophane un rêve de débauche. Rien ne semble plus éloigné de la cité de Praxagora que celle de Platon, et rien, par conséquent, ne serait plus injuste que la satire anticipée d'Aristophane. C'est cependant Aristophane qui a raison ; son bon sens a vite fait de trouver le point faible de ces théories et d'en montrer le danger. Le peuple, qui n'en peut comprendre la grandeur et le but véritable, n'y verra jamais que la légitimation de ses penchants les plus bas, sous prétexte de justice et d'égalité.

Le partage des biens, en le supposant possible, ne serait qu'une duperie. D'ailleurs, ce qui choque la raison 2i le bon sens populaires, ce n'est pas qu'il y ait des riches et des pauvres, c'est surtout que la pauvreté soit e lot des honnêtes gens, tandis que la fortune favorise iCs coquins. On admettrait bien plus volontiers Tinégalité des conditions si la richesse était la récompense do

]a vertu au lieu d'ôtre la proie du vice. Et comme la richesse est, pour le plus grand nombre, la meilleure garantie du bonheur, la répartir inégalement, au profit des méchants, n'est-ce pas couronner l'injustice? Et si rinjustice habile est la vraie condition du bonheur, tandis que la droite justice conduit au mépris, à la ruine, par quel raisonnement persuadera-t-on aux simples d'éviter le crime qui les enrichit, pour suivre la vertu qui les perd? On voit combien le problème s'élargit et à quelle haute question de morale nous sommes maintenant arrivés. Ce problème inquiétait alors les «sprits. On le devine à Tinsistance avec laquelle Platon y revient dans la plupart de ses dialogues, à Ténergie ■éloquente avec laquelle il combat la morale de Tintérôt. Ainsi, le problème des rapports de la richesse et de la pauvreté se ramène, en dernière analyse, à une question morale, à la question morale elle-même, la question du bonheur.

Quels rapports y a-t-il entre la richesse et le bonheur? On peut poser en ces termes la question . Plusieurs poètes comiques l'ont sans doute traitée. Épicharme avait intitulé VEspérance ou la Richesse une de ses comédies, malheureusement perdue. Nous ne savons ce qu'étaient les Plutus de Cratinus, le Plutm d'Archippos ou celui de Nicostrate, mais nous avons conservé le Pluttis d'Aristophane qui reste le type le plus ancien du genre. La question que nous venons d'indiquer est bien celle qui préoccupe le poète, et qui se fait jour au milieu des développements de convention et des trivialités obligées de la comédie ancienne. Le bonhomme Chrémyle s'est toujours conduit en honnête homme, et il a toujours été malheureux, pendant que les fripons, autour de lui, prospéraient. Las d'être dupe, il a demandé à l'oracle

s^'il ne devrait pas élever son fils d'après les principes tout différents, et lui enseigner la fourbe par laquelle on réussit, au lieu de la droiture par laquelle on se fait moquer de soi. L'oracle, comme réponse, lui envoie Plutus, un vieillard aveugle. Si l'injustice règne sur la terre, c'est que Plutus n'y voit pas; qu'on lui rende la vue, et le dieu saura distribuer plus équitablement ses dons. Ghrémyle conduit donc Plutus au temple d'Esculape où, grâce à une cure merveilleuse, les yeux de l'aveugle divinité sont dessillés. Dès lors les hommes justes représentés par Ghrémyle redeviennent riches et heureux, tandis que les méchants, sous la figure d'un sycophante, dépouillés des biens qu'ils ont volés, sont en outre roués de coups. C'est le règne de la justice sur la terre. Ghrémyle le dit lui-même : « Tout le monde, sans exception, ce me semble, reconnaît qu'il est juste que les hommes de bien soient heureux, et les méchants et les impies, au contraire, malheureux... Or, si Plutus y voit clair et cfsse d'errer au hasard, en aveugle qu'il est, il ira trouver les honnêtes gens et ne les quittera plus, tandis qu'il fuira les méchants et les impies; alors, grâce à lui, tous les hommes de bien seront à la fois riches et pieux. Peut-on imaginer rien de meilleur pour les hommes?... En effet, la vie telle que nous la voyons aujourd'hui n'est-elle pas le comble de la folie et de la démence? Un grand nombre de coquins jouissent d'une fortune injustement acquise, et beaucoup de très braves gens sont malheureux, meurent de faim et passent presque toute leur vie avec toi*. » Voilà la théorie soutenue par Ghrémyle, dans sa querelle avec la Pauvreté. On regrette qu'Aristophane ne l'ait pas discutée,

i. Plutus, 489 et suiv.

2t0 AniSTOPDANE.

du moins dans la pièce telle qu'elle nous est parvenue; il lui a suffi de l'indiquer. Il a l'air de donner raison à Chrémyle au dénouement, en faisant entrer chez lui Pliitus guéri et bienveillant. Chrémyle et les siens élèvent une statue au dieu, devenu l'instrument de la justice, au lieu d'en être l'ennemi.

Aristophane semble donc n'être pas sorti de la morale vulî^aire qui fait résider le bonheur dans la possession de la richesse. On désirerait autre chose. Ce qui est dû en effet à Thonnéte homme, si quelque chose lui est dû, ce n'est pas l'argent, mais le bonheur. Il n'aurait droit à l'argent que si le bonheur en dépendait; or le bonheur n'est point là. La pièce eût été bien plus intéressante et plus neuve si l'auteur avait osé suivre les conséquences de l'action de Plutus, faire voir ce que devenait cette famille d'honnêtes gens où l'argent était entré, et prouver que la justice n'a rien à voir dans cette répartition de la richesse. Après avoir montré que le monde, d'après la morale populaire, est mal fait, parce (fieiiBs bons sont pauvres et les méchants riches, il pouvait au contraire mettre sous nos yeux ce monde renouvelé dans lequel l'argent serait le partage des bons à l'exclusion des méchants. Les choses en iraient-elles mieux? Ou bien les méchants s'empareraient de l'héritage des bons, car il est dans la nature des uns de voler et dans celle des autres d'être volés, et le monde retournerait ainsi à la perversité primitive, ou bien les bons, corrompus par l'argent, deviendraient méchants à leur tour, et il n'y aurait rien de nouveau sur la terre que beaucoup de méchants de plus. Ce point de vue plus original n'a pas échappé à Platon. Un de ses personnages, Glaucon, dit dans la République : t Donnons au juste et à l'homme injuste le pouvoir de faire ce qui leur plaira. Suivons*

LA QUESTION SOCIALE. 2lf

les ensuite, et voyons où la passion les conduira l'un et l'autre. Nous ne tarderons pas à surprendre le just(ï marchant sur la trace de l'homme injuste, entraîné comme lui par le désir d'avoir plus que les autres; désir dont la nature poursuit l'accomplissement, comme d'une chose bonne en soi, mais que la loi réprime et réduit par la force au respect de la légalité*. » Pareillement, dans le même dialogue, Platon explique pourquoi dans sa république idéale, ceux qui composent la classe des guerriers, c'est-à-dire les citoyens les plus forts et les plus justes, ne posséderont rien en propre; c'est afin que, des défenseurs de l'État, la propriété et le bien-être n'en fassent pas des ennemis et des tyrans.

Mais ne refaisons pas à notre manière le Plutus d'Aristophane. D'ailleurs, il n'est pas si loin de Platon qu'iï paraît au premier abord. Le dénouement de la pièce est banal, ractioi^s^^H|kitérêt, mais ce n'est ni par le dénouementBB^SS^Wrinci dents de la fable qu'Aristophane exprime sa pensée. Elle se rencontre le plus souvent au centre de la comédie, dans une scène, qui paraît être un hors-d'œuvre, où l'auteur met aux prises ses propres idées avec celles de ses adversaires. Dans le Plutus, cette scène est celle où la Pauvreté vient ellemême plaider sa cause et vanter ses bienfaits. Tout en laissant Plutus entasser dans la maison de Chrémyle du blé, du vin, de Thuile, des parfums, un riche mobilier, le poète ne manque pas de signaler par avance Terreur où ce dénouement de convention pourrait entraîner les spectateurs. La pièce devait avoir une conclusion heureuse, en rapport avec les désirs du public, mais la

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