Platon, République, II, p. S^O
leçon se trouve dans le discours de la Pauvreté. Chrémyle €t Blepsidôme ne voient rien de sérieux à objecter à son apologie ; de guerre lasse, ils répondent qu'elle ne les persuadera pas, quand même elle les persuaderait. N'est-ce pas lui donner raison? La Pauvreté, quoique chassée par eux, a donc raison contre eux; c'est ce qu'a voulu Aristophane, et c'est l'impression du spectateur. Chrémyle ne sera nullement plus heureux après que Plutus aura élu domicile chez lui ; nous ne le voyons pas, mais nous le prévoyons. Il faut supposer en effet que les faveurs acccordées à Chrémyle le seront aussi è. d'autres. Et c'est alors que la Pauvreté triomphera, et triomphera d'autant plus qu'il y aura plus de riches. Du jour surtout où tout le monde sera riche, ce sera comme si tout le monde était pauvre. Personne ne voulant travailler, puisque personne ne manquera d'argent, tout le monde sera condamné au travail, car l'argent n'est rien sans le travail^AM^onséquent, la richesse universelle équivaut à nJ^B^eflflàauvreté, et le partage des biens équivaut à l'anéanti^Snent de ces biens eux-mêmes. Ou l'humanité sera, les riches comme les pauvres, esclave de ses besoins, contrainte au labeur et à l'effort, ou elle sera pareille à cet avare qui meurt de faim sur des sacs d'écus. Tout le monde étant riche, et personne ne voulant travailler, il n'y a plus ni métiers, ni arts, ni commerce; c'est le retour è. la barbarie primitive, c'est le travail forcé, à moins que ce ne soit la mort. Encore, n'est-ce pas tout. La pauvreté, mère du travail, n'est pas seulement * une maîtresse qui force l'ouvrier, par le besoin et par l'indigence, à chercher de quoi vivre » ; son rôle est plus noble encore; elle est la gardienne sévère de la santé et des mœurs; elle rend les hommes meilleurs, plus
forts et plus beaux *. Le Pluttts^ cette apothéose de la richesse, aboutit à Téloge de la pauvreté.
Ainsi Aristophane s'est élevé de degré en degré jusqu'à une idée morale assez haute. Après avoir, comme tous les autres poètes comiques, fait miroiter aux yeux des hommes leur rêve réalisé, la terre pareille à une table chargée de mets, il montre la sottise de cette imagination, puis l'impossibilité d'un partage égal entre tous, car les plus scélérats violeraient les conventions établies et prendraient la part des autres ; enfin l'antinomie insoluble contenue dans ces deux termes, richesse et universelle ; par conséquent la nécessité de la pauvreté ; mieux encore, son excellence. Ces deux lieux communs qui se rencontrent si souvent dans la littérature grecque depuis Hésiode jusqu'à Théocrite, d'un côté les miracles de l'âge d'or et le mirage d'une répartition égale des fortunes, de l'autre l'utilité de la pauvreté, instigatrice des arts, ressort de la vie, Aristophane les a rapprochés, éclairés l'un par l'autre et en a tiré un enseignement qui subsiste encore aujourd'hui, après tant de systèmes, d'utopies et de savants calculs. Ou plutôt c'est nous-mêmes qui tirons cet enseignement de son œuvre, car vivante, variée comme elle l'est, on n'y trouverait pas la suite et la rigueur dogmatique qui ne conviennent pas à la comédie. Aristophane ne veut point moraliser, il ne cherche qu'à amuser le public.
Nous venons de voir combien, en dépit des apparences, il se rapprochait de Platon. Ils entendent de la même manière le rôle de la pauvreté dans la société humaine. Tous les deux la distinguent avec soin de la misère. Le pauvre, d'après Aristophane, est celui c qui