LIVRE SECOND CHAPITRE \I
Rôle de la religion dans la vie des Athéniens. — État des esprits à Athènes, vis-à-vis de la religion. — Rapports de la religion et de la comédie ; dans quel esprit Aristophane a-t-il parlé de 1# religion. — Les comédies mythologiques; rôle de Dionysos, d'Héraclès et de Cypris dans la comédie. — Dieux protecteurs d'Athènes : Poséidon, Athéna. -- Rôle de Zeus dans la comédie; hardiesse de la critique religieuse dans Aristophane. — Critique du culte; les prêtres, les devins, les oracles, les présages, les sacrifices, les prières. — Les dieux étrangers : Rendis, Kotytto, Isis, Gybèle, Adonis. SaSazios. — Respect de la comédie pour les divinités des mystères, lacchos, Déméter, et pour le culte? des morts.
Dans les chapitres qui précèdent, j'ai montré d'après Aristophane le jeu des institutions politiques, le rôle des hommes chargés du gouvernement, les relations entre les riches et les pauvres, tout ce qui constituait la vie extérieure des Athéniens; j*ai insisté sur le mélange de clairvoyance et d'exagération, de justice et de mensonge, de partis pris réactionnaires et de sentiments patriotiques qui caractérise son jugement sur les hommes et sur les
i. M. Jules Girard a traité le même sujet, mais d'une manière plus générale, et en insistant plutôt sur Tart d'Aristophane, dans deux belles études publiées en août et en novembre 1878 dans la Revue des Dcux-MonUet*
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ehoses. Je voudrais le suivre maintenant dans une analyse plus délicate, celle des croyances, des idées et des mœurs, et pénétrer avec lui dans la vie morale et intellectuelle de ses contemporains. La comédie, malgré sa légèreté, ne s'est pas bornée à une satire gouailleuse ou violente du gouvernement et des hommes de la démocratie; elle a eu la prétention de connaître les ùmes et de mettre en pleine lumière le vice profond d'où venait tout le mal, l'esprit de doute et de liberté, cause natupelte de la décadence morale.
La première question qui se rencontre au début de cette analyse est la question religieuse. La religion avait jusqu'alors façonné l'âme antique; c'est d'elle qu'étaient nées les institutions, les coutumes, les idées; si les esprits avaient changé, si les institutions s'étaient perverties, c'est donc que la religion avait perdu de son empire, ou qu'elle s'était transformée elle-même. Avait- ,elle donc cessé de gouverner, comme elle faisait auparavant, les moindres actes de la vie publique et privée, ou, sans renoncer à aucune de ses pratiques, les Athéniens avaient-ils cessé de s'inspirer d'elle, et étaient-ils émancipés de son joug? Quels sont enfm les changements que la révolution démocratique avait apportés à l'esprit religieux, et comment Aristophane les jugeait-il?
La religion n'avait pas cessé de tenir dans la vie des Athéniens la première place ; les témoignages à ce sujet abondent dans la littérature et ne manquent pas dans la comédie même, t Citoyens, je vais tenir un discours utile à la ville, et cela est bien juste, car elle m'a élevée dans l'éclat et la somptuosité de ses fêtes. Dès l'âge de sept ans, j'étais arrhéphore; à dix ans, je broyais l'orge pour Pallas archégète; plus tard, vêtue d'une robe safranée, j'étais Ourse dans les Brauronies; enfm, devenue
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jeune fille et belle, j'étais canéphore et portais un collier de figues sèches. Ne dois-je pas en retour donner à la ville de bons conseils*? » Ces paroles des femmes qui composent le chœur de Lysistrata montrent comment les femmes, dès leur enfance, appartenaient au service des dieux. Étrangères à la politique et à la direction des affaires publiques, c'est surtout par leur rôle religieux qu'elles se rattachaient à la vie nationale et qu'elles contribuaient à la grandeur et à la prospérité de l'État. Quant aux hommes, s'il est vrai que, depuis le moment où ils avaient atteint leur majorité, la politique leur prenait une grande part de leur existence, on peut dire que la religion, dès leur enfance, leur en prenait une plus grande encore. D'ailleurs, en servant les dieux, ils servaient aussi la République; leurs devoirs politiques et leurs devoirs religieux se confondaient; nul ne passait pour bon citoyen, s'il n'avait régulièrement rempli les uns et les autres. Le poète qui voulait représenter sur le théâtre la vie publique, rencontrait donc partout les dieux et leurs cultes; son œuvre en devait être remplie, comme la cité même qu'il s'efforçait de peindre. Lo double caractère politique et religieux, que j'ai signalé aux origines mêmes de la comédie, se retrouve donc naturellement dans la plupart des pièces d'Aristophane et de ses contemporains.
Et comment auraient-ils pu négliger une matière si riche? Le spectacle de la vie religieuse des Athéniens était plus brillant, plus varié, que celui de leurs agitations politiques, et il intéressait les plus humbles autant que les plus hauts personnages. Le poète comique y trouvait des motifs d'inventions di*amatiques originales