Platon, Phaotiy fr
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Dionysos, ITéraclôs, Cypris, faisaient naturellement partie de la fête comique, qui était une fête des sens plus que de l'esprit. Bien que des traits comme ceux que nous venons de citer ne paraissent pas innocents, rien ne prouve que le poète Platon les ait lancés dans la pensée de renverser des idoles. Ces injures, qui nous semblent si grossières, étaient conformes à la tradition; les divinités n'en étaient pas offensées, pas plus que le sentiment religieux de la foule. Encore est-il prudent de distinguer ici entre Cypris et les deux autres dieux. Des attaques comme celles qui précèdent contre Aphrodite, la déesse impure venue de l'Asie, répondaient trop bien aux répugnances des esprits élevés, pour qu'on soit sûr de n'y voir aucune intention de polémique. Dans tous les cas, la question reste douteuse. Il est plus intéressant d'observer le rôle des grandes divinités de l'Olympe dans la comédie. Remarquons tout d'abord que plusieurs de ces divinités, celles qui avaient un caractère plus marqué de noblesse et de pureté, ou qui étaient plus particulièrement chères aux Athéniens, y paraissent à peine. Les poètes semblent avoir fait instinctivement ou volontairement la différence entre la religion des sens et celle de l'esprit. Ni Latone ni ses glorieux enfants, Apollon et Artémis, ne se montrent jamais dans aucune comédie. Cette réserve est évidemment une marque de respect. Il n'est question de ces divinités que dans les passages lyriques où elles sont glorifiées. Le poète a évité de les présenter sur la scène dans le travestissement imposé par la comédie.
Le personnage de Poséidon ne se rencontre nulle part
dans les fragments des autres comiques, et n'apparaît qu'une fuis dans Aristophane, dans une scène des Oiseaux. Nous le voyons avec Héraclès et le Triballe, envoyé comme ambassadeur à Pisthétère. Moins plaisant que ses deux compagnons, il joue cependant un rôle assez sot S tel que la situation Texigeait, dans une pièce, peut-être la plus hardie, à coup sûr la plus habilement audacieuse d'Aristophane, où les noms de tous les dieux sont plus ou moins tournés en ridicule. Si Ton se représente le costume du dieu au trident et ses gestes emphatiques, tandis qu'il lance les répliques stupides que le poète a mises dans sa bouche, il faut bien reconnaître que le personnage inspire peu de vénération. Le Poséidon des Oiseaux est une ganache, et je crains qu'Aristophane ne l'ait pas ignoré. La grande expédition maritime d'Athènes contre la Sicile s'annonçait assez mal pour qu'une fois par hasard Poséidon reçût à son tour les étrivières.
S'il est une divinité pour laquelle les Athéniens aient épouvé un sentiment qui ressemble à de Tamour, au sens religieux du mot, c'est bien Athéna. Aussi les poètes comiques n'ont-ils pas fait descendre la vierge glorieuse de son temple, pour la mêler au carnaval comique. Hermippe avait composé une pièce sur la naissance d' Athéna, mais il est probable que Zeus en était le héros. Un seul passage comiqued'Aristophanepourrait être cité àpropos d' Athéna, un passage des Chevaliers. Cléon et le marchand de boudins s'empressent autour de Démos et protestent à Tenvi de leur dévouement. Pour le séduire, chacun à tour de rôle promet Tappui d'Alhéna, comme s'ils disposaient tous les deux des faveurs de la déesse, t Moi, dit Cléon, je t'apporterai une galette pétrie avec
i. Oiicaux, i5G5 et suiv.
de l'orge de Pylos. — Et moi, des croules que la déesse a creusées de sa main d'ivoire. — Et moi une bouillie de pois appétissante et d'une belle couleur. Pallas, la déesse belliqueuse de Pylos, les a piles elle-même. — Démos, il est clair que la déesse te protège, puisqu'elle étend au dessus de toi une marmite pleine de sauce. — C'est la déesse Terreur-de-l'ennemi qui te donne ce morceau de conserve de poisson. — C'est la déesse au Père redoutable qui t'offre ce plat de viande cuite au jus avec cette part de tripes et de fraise de veau. — C'est la déesse au casque porte-Gorgone qui t'invite à manger ces gâteaux*. » Ces vers sont plutôt un bommage qu'une raillerie. En opposant aux noms magnifiques sous lesquels on invoquait Pallas les services vulgaires que le peuple attendait d'elle, le poète a certainement voulu condamner cette manie des Athéniens de faire intervenir leur déesse dans les incidents les plus insignifiants de leur vie. Voilà donc comment les démocrates ne rougissaient pas d'exploiter le sentiment religieux le plus élevé, au profit de leurs plates ambitions. Loin de la rabaisser, Aristophane prétend replacer la divine statue sur la hauteur d'où elle protège la cité tout entière et où ne parviennent pas les prières intéressées des hommes de parti.
Au contraire, il n'y a peut-être pas de dieu avec qui les poètes comiques en aient usé aussi librement qu'avec Zeus; le plus puissant de tous a été le plus bafoué. Les raisons en sont multiples. C'est d'abord la légende de
i. Chevalien^ li63 et suiv
Zeus, si bien faite pour la comédie. Ses innombrables adultères, ses métamorphoses, ses amours prodigieuses fournissaient autant de scènes remplies de ces détails affriolants qui faisaient pâmer de rire un auditoire peu difficile. Zeus est d'ailleurs une divinité moins locale que les autres; comme il appartenait à tout le monde, bien qu'il fût adoré sous mille noms particuliers, il n'était préféré par personne. Il avait un caractère de dieu universel et unique dont les autres n'étaient pour ainsi dire que des émanations. Ce rôle de père des dieux et des hommes le met au-dessus des atteintes de la comédie. Dans les hauteurs célestes où il est assis, environné de nuages, il ne sent pas les flèches qui expirent à ses pieds. 11 conserve, pour tous les gens pieux, la sérénité majestueuse de son regard. Mais sa toute-puis sance qui lui permettait de dédaigner les plaisanteries traditionnelles, l'exposait aussi à des attaques plus réfléchies. S'il arrivait que le poète comique voulût, non plus rire innocemment, mais critiquer la religion, c'était en effet Zeus qu'il visait de préférence, précisément parce que Zeus résumait dans sa légende et dans sa personne toute la mythologie. S'agissait-il seulement de rire, on s'amusait de ses aventures conjugales, et personne n'en était scandalisé; si l'on voulait aller plus loin, on niait sa puissance et sa justiae.
Je laisserai donc de côté toutes les inventions plus ou moins grossières que la légende de Zeus a inspirées à la comédie ancienne, pour me borner à l'examen des passages où l'on dirait qu'Aristophane a voulu, sous le nom de Zeus, attaquer la piété elle-même et prendre à son compte, tout en ayant l'air de la condamner, la polémique des sophistes. Les passages de ce genre abondent dans les Nuées. Aristophane y développe gaiement les
théories des philosophes qui considéraient la pluie et le tonnerre comme des phénomènes naturels, et non comme les effets de la volonté divine. Ce n'est pas Zeus, c'est le tourbillon qui est roi, dit-il * , ce qui veut dire que tout obéit à des lois naturelles et que les dieux n'existent pas. On sait que l'argumentation des sophistes a été reprise par les épicuriens et développée avec éclat et avec passion par Lucrèce.
Non content de nier la puissance de Zeus, Aristophane raille les naïfs qui croient à sa justice. Lorsque Strepsiade interroge Socrate sur la cause du tonnerre, il lui arrive, comme à tout le monde, de dire que c'est Zeus qui lance sa foudre sur les parjures. « Gomment! répond Socrate, fou que tu es ', qui bayes à la lune et sens encore le temps de Kronos, si Zeus lance sa foudre sur les parjures, pourquoi n'a-t-il pas brûlé Simon, Gléonyme, Théoros? Ce sont pourtant de fameux parjures. Au contraire, il la lance sur son propre temple, sur le promontoire de Sunium et sur les grands chênes. Pourquoi donc? Les chênes, que je sache, ne sont pas parjures. » Plus loin, dans la dispute du Juste et de VInjuste : « Je vais te terrasser, dit le .premier à son adversaire. — Et comment? — En disant ce qui est juste. — Mais je soutiendrai le contraire et je te réfuterai, car je soutiens que la justice n'existe pas. — Tu dis qu'elle n'existe pas? — Eh bien! où estelle? — Chez les dieux. — Gomment donc, si ia justice existe, Zeus n'a-t-il pas été mis à mort pour avoir enchaîné son père'? » J'entends bien qu'on me répond : mais les deux objections sont présentées sous une forme
i. Nuées, 878.