Grenouilles, 185 et sui
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vagante ou d'une apparente simplicité, se dégage une impression d'ironie calculée. Aristophane a été à Técole des sophistes; il est tout imbu malgré lui de leurs subtilités et de leurs doutes; il a respiré l'air d'hérésie qui pénétrait alors partout à Athènes; il semble qu'il y ait en lui deux hommes, l'homme de parti qui défend les dieux et l'homme d'esprit qui s'en moque.
Mais cet homme d^esprit est en même un savant écrivain, qui connaît à fond les lois de son art. Il sait ménager les contrastes et corriger par de brillantes strophes lyriques l'effet de ses parodies. C'est aussi un Grec, amoureux des beaux spectacles, rempli d'admiration pour les images de ces divinités dont il doute, mais dont le culte répond à son goût pour les légendes poétiques; c'est un Athénien qui louerait les dieux par patriotisme, à défaut de dévotion, parce que le maintien de la religion est la garantie du maintien de la cité; c'est enfin un artiste avisé, qui sait plaire au public, satisfaire les plus délicats et réjouir les plus grossiers, risquer quelques hardis blasphèmes, et soulever la foule dans l'élan d'une prière. Les hésitations de sa raison, les malices de son esprit, les ferveurs de son imagination se succèdent tour à tour ou se rencontrent presque à la fois dans son œuvre. A côté des passages inquiétants, comme ceux que j'ai cités, on trouve des strophes ailées, des prières chastes qui arrêtent le rire et font le silence et l'émotion religieuse dans le vaste amphithéâtre. Voici celles de la parabase des Nuées; elles sont parmi les plus pieuses, en raison même du sujet de la pièce, t C'est Zeus qui, làhaut, règne sur les dieux; c'est le grand Zeus que le chœur invoque le premier; puis c'est le dieu redoutable, le maître farouche du trident, qui soulève l'Éther auguste, Tuniversel nourricier; nous invoquons aussi
celui qui dirige ses chevaux dans les hauteurs d'où ses rayons couvrent la terre; il est puissant parmi les dieux et parmi les mortels. — Protège-moi aussi, Phœbus, dieu de Délos, qui règnes sur les rocs escarpés du Cynthe, et toi, déesse bienheureuse qui habites à Éphèse un temple d'or où les vierges lydiennes t'offrent un culte pompeux : et toi, déesse nationale, toi qui tiens l'égide, Athéna, protectrice de la cilé, et toi qui parcours les rochers du Parnasse avec les bacchantes de Delphes, et fais étinceler les branches de pin enflammées, Dionysos, dieu des orgies *. » Lequel des deux poètes faut-il croire? Celui qui blasphémait tout à l'heure, ou celui qui prie maintenant? Tous les deux sans doute, à la condition de ne se lier beaucoup ni à l'un ni à l'autre.
La comédie, qui respectait si peu les dieux, ne respectait pas davantage les prêtres. Elle partageait le préjugé populaire contre ceux qui font argent des choses sainte.s. Ils passaient pour des mendiants et des charlatans. Pour que le prêtre mérite la vénération, il faut qu'il semble supérieur à tous ceux qui l'approchent, surtout par le désintéressement. Aimer Dieu pour lui-même et n'avoir d'autre intérêt que l'édification des âmes, voilà le signe d'élection. Dès que le sacerdoce rapporte un proflt appréciable, il n'est plus qu'un commerce, moins estimable encore que les autres, parce qu'il fait plus de dupes. Ces idées, si modernes, n'étaient pas étrangères aux anciens; les plaisanteries des poètes comiques en
i. Nuées, 563 et suiv.
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sont la preuve. Le grand prêtre de Zeus, dans le Plutits^ d'Aristophane, voyant le temple vide et le Dieu sans adorateurs, ne se plaint pas du déclin de la foi, mais de la diminution des bénéfices. Les affaires de Zeus ne vont plus : qu'à cela ne tienne; il changera de client, et s'adressera à Plutus. Que faire aussi dans un temple où les passants n'entrent plus que pour se soulager *? Ce temple désert et souillé, ce dieu absent, ce prêtre gémissant sur la perle de son casuel, n'est-ce pas une satire cruelle de la piété intéressée des fidèles, de la cupidité du clergé et de l'impuissance- des dieux? Les prêtres, en effet, vivaient de l'autel et s'appropriaient les offrandes. Garion, Tesclavede Chrémyle, a conduit l'aveugle Plutu& au temple d'Esculape pour lui faire subir un traitement. Le soir est venu , le prêtre d'Esculape a éteint les lumièreset a donné l'ordre à tous les malades de se coucher; c'est la période d'incubation qui doit, selon les rites, précéder l'opération. Carion, qui ne peut pas dormir, ouvre les yeux et voit le prêtre rafler sur la table sainte les figues sèches et les gâteaux déposés par les bonnesâmes. Il le voit aller et venir, doucement, faire le tour des autels, et s'il trouve quelques reliefs oubliés, les verser tous prestement da;QS une sacoche *. Le culte d'Esculape est d'un excellent rapport; le dieu et ses serviteurs senourrissent des terreurs superstitieuses des malades.
Plus encore que les prêtres officiels, la comédie a poursuivi de ses sarcasmes les devins et les marchands d'oracles. Au commencement de la guerre du Péloponnèse, à la veille des grands événements qui se préparaient, il y eut une recrudescence de superstitions. Oracles et devins pullulèrent. « Il y en avait de toute sorte, dit Thucydide^