Euripide, Electre
fTette manie d'inaugurer par des oracles tontes les n^-rociations politiques et toutes les entreprises militaires, avait en effet donné naissance à une véritable in'lrjstrie. L'épidémie, ofiiciellement contenue dans les sanctuaires consacrés, s'était propagée dans toutes les villes; il y avait partout des gens pour fabriquer des oracles, et d'autres pour y croire; à chaque coin de rue on vendait la bonne aventure. Dans les Chevaliers d'Aristophane, Cléon et le marchand de boudins comptent, pour se faire bien venir de Démos, sur les oracles qu'ils se sont procurés. Ils les apportent devant le bonhomme pour les lui lire; chacun d'eux plie sous le faix. Il y en a sur Athùnos, sur Pylos, sur celui-ci, sur celui-là, sur tout. Ces pri'dictions, écrites en métaphores extraordinaires, paraissent d'autant plus vénérables qu'on les comprend moins. Aristophane s'est amusé plusieurs fois à parodier le galimatias sacré, et en a tiré des effets de comique irrésistibles. On peut croire que le poète, en se moquant des oracles, a voulu seulement en condamner l'abus. Mais ce n'est point ainsi qu'agissent les gens dévots ou seulement religieux; ils se taisent sur ce qu'ils réprouvent de peur que leur blâme ne remonte jusqu'à ce qu'ils adorent. Dans la comédie des Chevaliers l'action repose tout entière sur un oracle bouffon; il est impossible do n'y pas voir une critique de la crédulité populaire.
A côté des oracles, comme moyen de connaître l'avenir, il y avait les présages; Aristophane s'en est très agréablement moqué à plusieurs reprises. Le bon Dicéopolis, dans les Acharniens, demande tout à coup que l'Assemblée du peuple soit interrompue. « Je vous dis, s'écriet-il, qu'il y a des signes divins; je viens de rerevoir une goutt(; d'eau * I » Agoracrite, dans les Chevaliers, ima-
i. Ac/iarniens, 470.
ginc un signe d'un autre genre; c'est dans le récit de rassemblée du Sénat. « Gomme je réfléchissais ainsi, dit-il, un malotru fit entendre un pet à ma droite, et je me mis à adorer *. » Enfin dans les OiseatiX, les oracles et les présages sont bafoués comme les dieux euxmêmes. Les oiseaux disent à Pisthétère : « Nous sommes pour vous Ammon, Delphes, Dodone, Phœbus Apollon... Pour vous une parole est un auspice, vous appelez auspice un éternûment, auspice une rencontre, auspice le bruit d'une voix, auspice un esclave, auspice un âne ^. » Dans quelle intention Aristophane écrivait-il ces vers? Voulait-il seulement amuser innocemment les spectateurs, ou ne riait-il pas plutôt lui-même de la sottise humaine si fertile en superstitions? Peu de temps après la représentation des Oiseaux, les Athéniens virent où pouvait les conduire la crainte des présages. Au moment où Nicias, pour échapper à un désastre imminent, allait lever le siège de Syracuse, il y eut une éclipse de lune. La foule des soldats eut peur, et Nicias, en vrai croyant qu'il était, consulta les devins. Ceux-ci conseillèrent d'attendre; on attendit en efi'et vingt-sept jours, et l'armée fut perdue '. Aristophane n'égarait donc pas au hasard ses traits; il savait où frapper. La crainte de l'inconnu, avec le dJsir de pénétrer l'avenir par des procédés mystérieux, est peut-être la dernière religion qui persiste au cœur de l'homme; on peut nier l'absolu et croire aux somnambules ou au nombre treize. Enfin, après les dieux, après les oracles et les présages, la comédie a parodié les cé-^émonies du culte, les sacrifices et les prières. Dans les Oiseaux^ le mariage de
i. Chevaliers, 638 et suiv.