LCS POETES> LE PUBLIC, LA LEGISLATION
Condition des poètes comiques. — Autorités préposôes au théâtre. — Composition du public. — Sentiments vrais des poètes. — La législation;' lois spéciales sur la comédie.
Il n'y a pas d'œuvre littéraire qui, plus qu'une pièce de théâtre, dépende du milieu où elle a paru. Les conditions légales de la représentation, la composition du public^ l'état du gouvernement et de la société, enfin sa propre situation, imposent à l'auteur des obligations particulières. Il faut les connaître pour le juger. Que sera-ce donc si cette pièce, œuvre de circonstance et de parti, pamphlet politique ou religieux, comme chaque comédie de Gratin us et d'Aristophane, ne peut s'expliquer que par une connaissance exacte du temps et du milieu? Il ne suffirait pas d'avoir montré, comme nous l'avons fait dans le chapitre précédent, que la comédie atlique avait une origine à la fois religieuse et politique; il convient d'aller plus loin, et de chercher dans quelles conditions spéciales les pièces d'Aristophane et de ses contemporains étaient représentées. Avant d'exposer les
idées des poètes, informons-nous de ce qu'étaient le public et le théâtre où ils les produisaient. Ils nous ont laissé dans leurs comédies une sorte de chronique du temps. Gomment l'apprécier à son vrai point de vue si Fonn'apréalablementreconnu dans quelles circonstances, dans quel esprit, avec quelle liberté elle a été écrite?
La liberté suppose la variété, le contraste. Autant il y aura de partis, autant, pensons-nous, il y aura de genres de comédie; chaque opinion devait avoir ses poètes à Athènes, comme elle a aujourd'hui en France ses journanalistes. Or, si Ton rapproche des comédies d'Aristophane les fragments des autres poètes comiques, on n'y trouve, à ce point de vue, aucune différence. Partout les mêmes idées, les mêmes personnages, le même espriJt, le même but. Partout les représentants du parti populaire sont bafoués, les autres relativement épargnés ou même loués; parmi tant d'auteurs, il n'y en a pas un seul qui se soit écarté de la règle commune. Une telle ressemblance entre tant de fragments épars ne peut être fortuite. Pourquoi cette unanimité dans l'injure? Le théâtre n'était donc pas libre, et l'on obéissait à un mot d'ordre? Ces journalistes étaient des journalistes officieux? Mais dans ce cas, le gouvernement étant démocratique, il semble que la comédie se fût inspirée de ceux qui gouvernaient. Or, tandis, par exemple, que Périclès est le chef de l'État, sans cesse réélu stratège, maître des finances, de l'armée et de la flotte, c'est contre lui que les attaques partent de tous les côtés, d'autant plus violentes qu'il est plus puissant. Les auteurs comiques prenaient donc ailleurs leur mot d'ordre, et le gouvernement laissait faire. Comment expliquer cette apparente anomalie? Est-ce par la naissance et la situation de fortune des poètes comiques?
Presque tous les comiques étaient d'une origine assez humble. On ne retrouve leurs noms dans aucune famille illustrée par des services publics, et les biographes ne disent rien de leur naissance, sans doute parce qu'elle était inconnue. Un seul, Cratinus, au dire de Suidas, faisait partie de la classe des chevaliers. Au contraire, le père d'Aristomène était crémier *, celui de Callias cordier * ; Métagène était fils d'un esclave ® et Gratès avait été acteur dans la troupe de Cratinus*. Nous ne rencontrons parmi eux ni un descendant de famille sacerdotale, comme Pindare, ni un eupatride comme ^ Eschyle, ni un fils de riches industriels comme Sophocle. La pureté de leur origine n'était même pas toujours certaine; on disait que Phrynichus'' n'était pas Athénien. La naissance d'Aristophane était assez obscure pour que le démagogue Gléon ait pu le citer devant les hcliastes comme étranger. Il est vrai que des procès de ce genre étaient fréquents, et qu'Aristophane gagna le sien; il faut bien cependant que le doute fût possible pour que Cléon ait essayé d'en profiter contre son ennemi. La victoire d'Aristophane ne fit même pas taire les bruits calomnieux, et le poète resta toujours exposé à l'accusation d'être étranger, qu'il adressait lui-même si facilement aux autres. Nous ne savons si cette accusation était fondée. Il résulterait de la comparaison de témoignages confus et quelque peu contradictoires des anciens, et d'un passage, d'ailleurs très discuté, d*Aris-
i. Hésychius s. v. €K;po7coi6;.
& Suidas.