‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 143 sur 242 · Oiseaux, 87 o · texte numérisé non relu

Oiseaux, 87 o

l, Cicéron, Lois, II, 37 ; Aristopliano, ù, 156.

258 AIUSTOPHANE.

Ainsi les poètes comiques prenaient ouvertement le parti de la religion traditionnelle et combattaient ces importations dangereuses de cultes exotiques; leurs préjugés faisaient leur clairvoyance. C'était Tesprit mémo de la race hellénique, qui était en péril, cet esprit fait de bonne humeur et de clarté. Cependant ces divinités barbares apportaient quelque chose de nouveau et do puissant; elles faisaient sentir à leurs élus des troubles et des ravissements inconnus. Dans Tobscurité des initiations mystérieuses, la divinité s'emparait de l'imagination et des sens du néophyte; il s'abandonnait à cette maîtrise violente et s'abîmait dans la volupté de ne plus s'appartenir. Plein de l'ivresse divine, il éprouvait cette sensation de béatitude qui efface toutes les souffrances, et auprès de laquelle toute activité est pénible, toute joie décolorée. Les dieux clairs et froids de l'Olympe offraient peu de prise aux illusions transcendantes et aux attachements mystiques; ils n'excitaient point d'extase^ ne commandaient aucun renoncement, ne promettaient aucunes délices. Us avaient la belle santé et l'immoralité de l'enfance; ils ne suffisaient ni aux âmes maladives ni aux Ames pures. Aussi les divinités barbares auraient-elles peu à peu gagné le monde si dévX 1 hellénisme n'avait eu ses mystères. Dionysos et DéméifT ont sauvé Zeus et Alhéna; c'est par eux que l'hciléiâsme a résisté à l'invasion de l'Orient.

Ces jouissances extatiques, ces émotions puissantes que l'on cherchait dans les cultes asialitjues, on les trouvait, on eilët, mais purifiées fst ennoblies, dans la

religion des mystères. La religion des mystères était populaire parce qu'elle était la religion de l'espérance. Ce n'est pas au hasard que la philosophie chrétienne a mis plus tard l'espérance au nombre des vertus théologales. Les mystères faisaient entrevoir au croyant le tableau des félicités dont il jouirait, après des épreuves déterminées, dans le pays rêvé de l'autre vie. Il avait la vision d'un paradis c où sont harpes et luths >. Il entrait en communication avec la divinité bienfaisante qui, elle aussi, après les horreurs des ténèbres, les angoisses de l'attente, les tortures du jeûne, était revenue à la lumière, à la possession de l'objet aimé, à la plénitude de la vie. Il lui suffisait d'être simple et pieux et de se donner sans restriction pour qu'à son tour le dieu le distinguât et le prît sous sa garde. N'est-ce pas de cette illusion divine que naissent l'amour et la foi? A l'idée des mystères s'associait en outre l'idée de pureté; sans enseignement moral déterminé, ils avaient une action morale, par cela seul qu'ils faisaient croire à une autre vie bienheureuse. Celui qui compte sur les délices d'un lendemain éternel sacrifie volontiers les joies brèves de l'instant. Tout ce que la religion antique pouvait contenir de surnaturel était dans les mystères.

La comédie, qui ne respectait rien, a respecté la sainteté des mystères. On chercherait vainement dans les fragments des autres poètes et dans les pièces d'Aristophane une satire des cérémonies augustes. Tout au plus reconnalt-on une parodie des rites de l'initiation dans deux passages des Nuées. Avant d'entendre les révélations de Socratesur les choses divines et d'entrer en commerce avec les Nuées, Strepsiade est invité à s'asseoir sur le lit sacré et à prendre une couronne. Comme il s'en étonne, Socrate lui répond : « Nous faisons ainsi pour tous

nos initiés ^ t Ailleurs, il exige de lui qu'il ôte son manteau et ses chaussures '. La raillerie est évidente, mais ce n'est sans doute pas contre les mystères qu*elle est dirigée. Les formalités de l'initiation étaient usitées dans les cultes étrangers et dans certaines associations religieuses mal vues de la foule; le poète les tourne en ridicule en les comparant à la secte des Socratiques. Au contraire, il n'a jamais parlé des initiations mystérieuses qu'avec respect. < Orphée, fait-il dire à Eschyle dans les Grenomllet^ a enseigné les initiations et à s'abstenir de meurtres ', » et c'est avec intention qu'il rapproche ces deux idées.

Dans la même comédie, comme s'il avait voulu montrer en môme temps les extrémités opposées où pouvait atteindre le paganisme, Aristophane a opposé au Dionysos, dieu des satyres, l'Iacchos mystique, dieu des initiés. Toute la première partie de la pièce repose sur ce contraste. Lorsque Dionysos demande à Héraclès de lui faire connaître les lieux souterrains où il va s'aventurer, celui-ci lui décrit d'abord le séjour des maudits : € Tu verras un vaste fumier d'ordures qui croupissent éternellement; là sont plongés ceux qui ont fait du tort à un hôte, ou qui, après avoir abusé d'un jeune garçon, l'ont ensuite frustré de l'argent promis, ou qui ont battu leur mère ou souffleté leur père, ou prêté un faux serment, ou reproduit une phrase de Morsimbs*. i^ Après cette vision lugubre, ramenée au ton de la comédie par la facétie finale, Héraclès continue : c Alors, tout autour de toi, tu sentiras venir à toi le souffle des flûtes, tu verras une lumière radieuse, comme ici, des

Page 1