Platon, Phédon
Au milieu dus lazzis et de» propos graveleux qui toute 1.1 première moitié de la pièce, quelques si dii chant des initii's se détachent comme un div luia. Voilà sans doute ce qui avait charmé les leurs. Ce mélange exquis et hardi tout à la cynisme et de grrlce, d'ironie et d'adoration, cel cession de dialogues bouiïons et d'harmonies relij celte ingénieuse façon de mettre sous les yeux, du sans la proraner, une cérémonie nationale, et de r par cette fiction l'éclat de la procession qui avait deux ans auparavant, provoquèrent dans le thé cnlhousiasme inaccoutumé ' . Sans rien sacrîf libertés de la comédie, Aristophane avait su co aux mystiVes leur caractère auguste, et faire vibr la foule les sentiments les plus vifs de patriotisn piété.
La fête des Thesmophories faisait également pa mystères. Interdite aux hommes et réservée au: femmes mariées, elle avait un caractère partie gravité. Aristophane osa cependant la transporte scène, et il sut rester comique sans offenser les se des personnes pieuses. Il les ravit, au contraire, ei nant leurs pensées vers des cérémonies plus sainte; que toutes lesautres.enméme temps qu'il prodigui une action burlesque les joyeusetés les plus risqij contraste est ici plus saisisssant encore que dans iioiiilles; ce ne sont pus deux actions Juxiaposée ^uène et le divin sont mêlés l'un à l'autre sans q
i. C'est fi CBuso de cotto Rciîne et ilcs prOcÈdenteg que nions duinandiircnt une ropriac îles Grenouilta. Dinii larijuin, 3) où est menlionné ce fuît, jo lis ; • iià r^,v iv ' tiSxniv I Bii lieu de : « îià Tf|V ii «ir^ ««piïiaiv, » sui trùs lieureuso correction do M. Wuil.
soit plus choquant et l'autre moins respectable. Le poète Euripide a appris que les femmes, irritées contre lui, allaient profiter de la fête des Thesmophories pour délibérer sur le châtiment qu'elles devront lui infliger. Son beau-père Mnésiloque, à défaut du poète Agathon, consent à aller présenter lui-niôme la défense de son gendre. Il se déguisera donc en femme, et à la faveur de ce déguisement, accompagné d'une esclave, il pénétrera dans l'assemblée interdite aux profanes. Mnésiloque nous fait ainsi entrer à sa suite dans le lieu où les femmes sont réunies; nous assistons avec lui aux préliminaires de la fête. Lorsque la délibération est ouverte, il prend la parole pour défendre Euripide. Son plaidoyer facétieux et impertinent provoque Tindignation des femmes; on se querelle, on s'injurie; on se prépare à faire à Mnésiloque un mauvais parti, lorsque tout à coup un amr des femmes, Glisthène, vient leur apprendre qu'un homme s'est introduit parmi elles. La loi condamnait à mort ceux qui se seraient rendus coupables de ce sacrilège. Les femmes s'agitent, cherchent, soupçonnent Mnésiloque, l'interrogent, le déshabillent, reconnaissent son sexe à des preuves irréfutables et Tenchaînent pour le livrer à la police. Interrompue par cet incident, la fête recommence et les chants religieux remplacent les boufl'onneries.
Cette succession de contrastes, ces brusques passages de l'accent religieux à la parodie, ces pasquinades entremêlées de prières, témoignent d'une intention satirique. Mais ce n'est pas la déesse vénérable des Thesmophories qu'Aristophane a voulu railler, ce sont les femmes qui prétendent l'adorer. L'introduction d'un étranger dans leur assemblée a suffi pour leur faire oublier le lieu, le culte, leur devoir, et pour les faire revenir à leur vraie nature. La présence d'un homme déguisé en femme
éveille chez elles une curiosité perverse ; elles se soucient moins de venger la religion profanée que de voir ce qui devrait leur faire détourner les yeux. Elles peuvent à la fois servir Déméter et sortir un moment de leur rôle de femmes honnêtes et pudiques ; c'est double profit. Une fois Mnésiloque arrêté, tout ce tapage s'éteindra de luimême et la piété reprendra ces esprits mobiles. Ainsi, la grandeur et la gravité du culte de Déméter sont mises en opposition avec la légèreté vulgaire des femmes qui le célèbrent ; la parodie se joue autour de la déesse, sans l'atteindre.
L'impression dernière est une impression religieuse qu'Aristophane a rappelée dans les deux vers qui terminent la pièce, et surtout dans le chœur final qui sert de conclusion à la fête. < Pallas, qui te plais aux danses, je t'appelle, selon le rite ; entre dans notre chœur, jeune vierge indomptée, toi qui protèges notre ville et manifestes pour elle ta puissance, déesse unique, toi que nous invoquons, porte-clefs de la cité. Apparais, toi qui détestes les tyrans, comme il est juste. Le peuple des femmes t'appelle ; apporte-nous la paix amie des fêtes. Et vous aussi, venez, bienveillantes, propices, dans le bois sacré où les hommes ne peuvent sans sacrilège contempler les orgies saintes des deux déesses ; montreznous, à la lueur des torches, votre visage immortel. Venez, accourez, nous vous en supplions, ô vénérables Thesmophores I Si jamais auparavant vous avez écouté nos prières, maintenant encore, de grâce, venez parmi nous *■ t. Aristophane a réuni dans cette strophe les noms et les sentiments les plus propres à toucher les Athéniens, le nom d'Athéna, qui leur rappelait l'indépendance
i. Thesmophores, 1136 et suîv.
LA RELIGION. 26î^
nationale dont ils étaient si fiers, et celui de Déméter qui éveillait en eux un sentiment très vif de vénération. Il reste enfin une partie de la religion antique dont ^ Aristophane n'a jamais parlé : c'est la religion des morts. Les poètes comiques ont gardé le silence devant le seul culte qui fût l'objet d'une piété intime et délicate. Le ^grotesque, qui s'était emparé de tout, a respecté la j, croyance à l'immortalité et les rites qui en étaient îj l'expression. Les figures touchantes et pures que l'imagination des artistes sculptait sur les stèles ou dessinait sur les lécythes funéraires n'ont nulle part, ni dans l'art, ni dans la littérature, aucune réplique burlesque; le rire s'est arrêté au seuil de la tombe. Ce n'est pas seulement parce que le culte des morts était un culte domestique ; c'est plutôt parce que ce culte répondait à un besoin profond et universel. Toute parodie, toute plaisanterie au sujet des cérémonies funèbres eût été déplacée; chacun y rattachait ses espérances, ses tendresses les plus chères ; elles étaient vraiment la religion et la philosophie du peuple. On peut juger par la réserve des poètes comiques de l'empire qu'elles avaient sur les âmes.
J'en ai fini avec cette longue et ondoyante analyse. Il faudrait maintenant en réunir les fragments dispersés, et grouper, afin de les embrasser sous un seul regard, tous les dieux de l'Olympe des poètes comiques et d'Aristophane. On y verrait, au sommet, un Zeus, monarque vieilli, qui, délaissant son foudre inutile, court de mauvais lieux en mauvais lieux ; plus bas, un Héraclès, soudard imbécile qui se gonfle de victuailles et se laisse gruger par des filles et par des souteneurs; ici Dionysos habillé en femme, blêmit à la vue de Groquemitaine; là, Hermès vole et s'enrichit de ses pillages; Aphrodite se prostitue;
î^ AniSTOPHAKE.
aa loin, dans la nuit, chassées à coups de lanières, s'enfuient éperdument les divinités barbares, Rbéa, Sabazios, Adonis, avec leur troupe de prêtres mendiants, d'eunuques et d'hétaïres, avec leurs sistres et leurs tambourins, tandis qu'apparaissent dans la lumière les figures divines de Pallas, gardienne des remparts, de Déméter, protectrice de la famille, d*Iacchos qui inspire l'enthousiasme. C'est ainsi qu*Aristophane, dans sa peinture de la vie religieuse d'Athènes, sait être tour à tour édifiant et effronté, satisfaire successivement les croyants et les sceptiques, attaquer et défendre la religion, par de savantes contradictions et des palinodies adroites, si bien qu'au total, si l'on cherche à définir en quelques mots l'esprit qu'apporte le poète à ces questions, on ne trouve aucune définition qui comprenne tant de constrastes frappants et de nuances subtiles. Dire qu'Aristophane était un Athénien de son temps serait encore la plus simple et la meilleure, pourvu que Ton entende dans ce mot toutes les variétés d'idées et de sentiments que j'ai essayé de faire comprendre.