Guêpes, i0i
cralie trop prédominante, point de démocratie trop insoumise ; ni excès de fortune chez quelques-uns, ni excès de misère chez le plus grand nombre; Athènes n'avait encore ni les ambitions de la conquête à Textérieur, ni à rintérieur celles de Tégalité ; chacun trouvait que chaque chose était à sa place et s'y trouvait soi-même. La petitesse de la ville, la simplicité des intérêts en jeu étaient en harmonie avec la simplicité des idées. Tout obéissait à quelques lois considérées comme divines, et se mouvait dans cet étroit, horizon de TAcropole, des montagnes, de la mer, et des îles voisines, suivant une eurythmie élémentaire.
Un tel équilibre ne pouvait être maintenu que par une éducation appropriée, très simple et très forte. L'enfant de famille noble et riche allait d'abord à l'école du maître de grammaire; il y apprenait à lire, et quand il savait bien lire, on lui faisait apprendre des sentences morales, des hymnes, des fragments d'épopée. II allait ensuite chez le maître de musique qui lui enseignait à toucher ies cordes de la cithare et à chanter les plus belles strophes des poètes lyriques. Enfin, à la palestre, il assouplissait son corps par des exercices continuels, de façon à devenir robuste et adroit. La lecture, la musique, la gymnastique, voilà donc toute sa science : l'enseignement était purement esthétique *. Le jeune homme entrait dans la vie, l'âme fortement pénétrée de quelques sentiments, l'esprit façonné par l'habitude de deux ou trois idées fondamentales. Il croyait à sa patrie d'abord, fière de son autochthonie et de sa liberté, à sa famille, issue d'un sang divin et célèbre par d'héroïques travaux, aux lois de la cité que Pallas avait sanctionnées et qui
i, Platon, PiotdQoras, p. 32o^
déterminaient pour toujours les droits de chacun, enfin aux dieux qui régissent le monde et qui punissent tous les excès. Une pareille éducation ne laissait aucune place à la curiosité scientifique et à la réflexion inquiète ; la vie de Téphèbe était inspirée tout entière par l'obéissance à la règle, par cette divine sophrosyné qui calme les désirs du corps et contient les impatiences de l'esprit.
Vingt ans plug tard, Athènes est transformée. La démocratie a continué sa marche ascendante, et la richesse a augmenté; l'Aréopage a succombé; l'équilibre des pouvoirs publics a été rompu au profit de la classe pauvre; en même temps, les villes sujettes et alliées entrent en plus grand nombre dans la communauté attique, et par là même la politique devient plus compliquée ; Athènes noue des relations plus étroites et plus nonn4)reuses avec le monde hellénique; la renommée de la ville illustre, victorieuse du grand Roi, se répand à l'Orient et à l'Occident; les poètes et les philosophes de la Grèce propre, de l'Asie Mineure et de la Sicile, s'y donnent rendez- vous et s'y font entendre ; un esprit nouveau va souffler sur efle ; c'est l'esprit d'examen.
Il est remarquable qu'entre l'année 4G0, date de la transformation de l'Aréopage et de la victoire définitive de la démocratie, et Tannée 433, date du commencement de la guerre du Péloponnèse, la plupart des philosophes antésocratiques, Zenon, Heraclite, Empédocle, Anaxagore, puis les premiers sophistes, Gorgias, Protagoras, sont arrivés à l'âge mûr et ont donné leur enseignement *. Tous ne se sont pas rencontrés ensemble à
i. £q i60, ZénoQ avnit 30 ans, Parinénide 50, Empédocle, Heraclite, Anaxagore, 40 environ. D'autre part, Protagoras en avait 20, Gorgias 25; Socrate était enfant, Prodicus et Hippias naissaient. Voyez, sur toutes ces dates, Zeller, Histoire de la philosophie des Grecs, trad. Cou! roux.
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Athènes, mais tons ou presque tous y sont venus. Dans tous les cas, leur influence à tous agit presque en même temps sur la cité enivrée de ses triomphes et avide de connaître. Le brusque épanouissement de la puissance athénienne, qui fait tout à coup de la petite bourgade où régnait Thésée, la reine du monde hellénique, eut pour conséquence un essor non moins subit de la pensée grecque. L'ancienne conception de l'univers, qui avait jusquelà suffl à la simplicité des Ames, parut puérile et fausse; on se mit à douter des règles antiques sur lesquelles on avait vécu jusque-là; le désir de changer les lois et les coutumes devint d'autant plus vif qu'on les trouvait plus surannées; rien n'échappa à cette enquête; le jour où l'on s'avisa de savoir quelque chose, tout fut remis en question. L'éducation de la jeunesse ne pouvait échapper aux entreprises des sophistes: l'esprit d'analyse et de discussion allait y pénétrer et la transformer; le raisonnement devait y succéder à la croyance, et la poésie faire place à la prose qui venait de naître.
Il suffirait, pour mesurer toute la portée de ce changement, de rapprocher les uns des autres quelques passages de poètes lyriques ou dramatiques, écrits avant ou après le milieu du v« siècle. Entre les héros des odes triomphales de Pindare et les raisonneurs du théâtre d*Ëuripide, quelle distance! Ils semblent appartenir à des âges différents de la civilisation, bien qu'il n'y ait entre les deux poètes qu'une cinquantaine d'années d'intervalle. Kn essayant de me représenter le jeune Athénien formé par l'éducation ancienne, je me rappelle le héros de la quatrième Pythique, ce Jason, à la fois si fier et si modeste, si simple et si hardi, que le centaure Chiron a nourri de sa forte sagesse, et à qui ses filles ont donné leur douceur. Lorsqu'il apparaît sur la place publique de
Phères, les cheveux flottants, le corps couvert d'une peau de panthère, la main droite armée d'une double lance, tout le monde le prend pour une divinité. Il a foi dans les principes de droit et d'équité établis par les dieux, et revendique avec tranquillité son héritage royal qu'il saura, s'il le faut, reprendre par la force. Tel devait être, embelli par la poésie, un jeune noble athénien, au temps des guerres Médiques : la quatrième pythique a été composée en 463. Au contraire, pour nous figurer un jeune Athénien, également de noble origine, vers la fin de la guerre du Péloponnèse, il faudrait quitter les poètes et penser aux jeunes gens dépeints par Platon, à ce Gharmide, par exemple, dont l'entrée dans la palestre de Tauréas produit un tel effet, que jeunes et vieux s'arrêtent, comme frappés de stupeur, en contemplant sa beauté; t une foule d'amoureux le suivaient, dit Platon, et tous, même les petits enfants, l'admiraient comme une statue ' f. L'apparition de Gharmide ressemble à celle de Jason, mais l'admiration qu'ils excitent n'est pas de même nature ; naïve et chaste chez Pindare, elle est devenue dans Platon raffinée et quelque peu sensuelle; en outre, tandis que Jason ne songe qu'à agir et à se dévouer, Gharmide, malgré sa tendre jeunesse, vient disputer sur des questions philosophiques.
La dispute philosophique, autrefois inconnue, devient l'exercice ordinaire et le plus recherché de la jeune ariscratie. On comprend aisément que les conservateurs s'en