Platon, Charmidc, p. loS
soient alarmés. Bien qu'ils eussent perdu la plus grande partie de leur influence, ils ne désespéraient pas de la regagner et voulaient en attendant conserver ce qui leur en restait; ils étaient d'ailleurs attachés par habitude, par origine, par nature, à la discipline ancienne. Ils regardaient la soumission de la pensée aux principes établis comme Tunique garantie de la vie sociale et des bonnes mœurs. Pour eux, le doute philosophique se confondait avec la révolte contre toute obligation morale; lever les yeux au ciel pour l'interroger, c'était de lathéisme. Sophocle était leur interprète lorsque dans l'Œdipe roi il (',élébrait magnifiquement la réserve et la pureté dans la parole, qui doit être la règle de tout homme pieux, et CCS lois immortelles, nées dans l'éther où elles résident, et dont la négation insolente engendre la tyrannie *. OEdipe, en osant mettre en doute la véracité de Tirésias, vient de manifester ses instincts de tyrannie; il en était de même des Athéniens qui discutaient audacieusement les vérités éternelles.
Le peuple n'était pas loin d'avoir les mêmes répugnances et les mêmes craintes que les conservateurs. La curiosité indiscrète qui commençait par chercher la raison d'être des phénomènes de la nature, ne finirait-elle pas bientôt par demander à la démocratie sur quels fondements reposaient ses droits? Les prétentions des nobles s'appuyaient sur la croyance à la supériorité de leur race, à l'origine quasi divine de leurs ancêtres, et ces prétentions s'évanouissaient au premier examen; la croyance à l'autorité de la loi, seul soutien de la constitution, était-elle plus rationnelle? Dien au contraire, à y regarder de près, les privilèges de
i. Sophocle, Œdipe voit 863 et suiv.
raristocratie étaient encore mieux fondés en raicon que les prétendus droits du peuple. Pour peu que l'on en voulût analyser les causes, ceux-ci apparaissaient fragiles et vains, et Ton arrivait à cette conclusion que le pouvoir de la loi n'est qu'une illusion, un subterfuge employé par les faibles pour empêcher les forts de les asservir. Le droit du plus fort, voilà tout ce qui subsistait de solide après ^ette enquête sur l'origine du pouvoir et de la loi. Si les dieux et les héros y perdaient leurs titres, à plus forte raison la foule ignorante ne devait-elle plus en avoir. Les jeunes adeptes de la sophistique savaient fort bien ce que valaient ces lois imposées par la majorité à la minorité, par les pauvres aux riches, par les ignorants aux hommes instruits, et ils se sentaient pris du désir de renverser l'injustice à leur profit. « Tu veux donc être tyran, disait Socrate à Théagès. — Sans doute, je souhaiterais être le tyran de tous les hommes, ou au moins du plus grand nombre possible. Et toi aussi, je pense, et tous les autres hommes; peut-être même aimerais-je mieux encore être dieu ; mais je n'ai pas dit que j'eusse ce désir, i II est vrai que le jeune homme ajoute immédiatement qu'il ne voudrait pas être tyran par la force, mais du consentement de ses concitoyens ', 11 n'importe : on voit que la multitude n'était point si ridicule en redoutant la tyrannie, et Ton s'explique son attitude soupçonneuse à l'égard des sophistes.
Ainsi, conservateurs et démocrates s'accordaient, pour des causes différentes, dans les mêmes défiances; c'est un démocrate, Anytus, qui a rédigé l'acte d'accusation contre Socrate, mais le tyran Critias, son disciple, avait, trois ans auparavant, rédigé une loi par laquelle il était