‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 149 sur 242 · Platon, TMagéf, p. 12o'î-12Ca · texte numérisé non relu

Platon, TMagéf, p. 12o'î-12Ca

interdit d'enseigner l'art de la parole, t Cette loi, dit Xénophon, était une menace contre Socrate, à qui le tyran voulait nuire aux yeux du peuple*, i

On s'imagine volontiers que les sophistes étaient populaires et entraînaient la foule sur leurs pas; il n'en est rien. La science et les savants sont rarement populaires; ils ne Tétaient pas plus à Athènes que dans les autres villes grecques. Les écoles philosophiques formaient des groupes restreints qui communiquaient entre eux d'une extrémité à l'autre du monde hellénique, mais qui étaient ignorés de la masse des citoyens. Il ne faut pas que quelques anecdotes nous fassent prendre le change. Il est vrai que Gorgias, Prolagoras et les autres recevaient chez les princes qui les avaient appelés auprès d'eux une magnifique hospitalité; il est vrai aussi qu'ils ne trouvèrent nulle part plus d'applaudissements et de disciples qu'à Athènes. On connaît le début du Protagoras, où Platon raconte l'arrivée du fameux sophiste à Athènes. Un matin, le jeune Hippocrate accourt avant l'aube à la maison de Socrate pour lui annoncer une grande nouvelle : Protagoras est à Athènes depuis la veille au soir; ii est descendu chez Caliias, fils d'Iïipponikos. D'autres sophistes, Hippias d'Eléc, Prodicus de Céos sont avec lui; Hippocrate presse son ami de venir contempler le grand homme et s'entretenir avec lui. Socrate y consent, et tous les deux se rendent à la demeure de Caliias où ils aperçoivent le maître se promenant sous le portique, entouré de quelques Athéniens ', des plus grandes maisons, entre autres, Caliias, Paralos '. et Xanthippe, les deux fils de Périclès, Charmide, et de ' plusieurs étrangers qui suivaient partout Protagoras

i. Xénophon, Mémorables, T, 2, 31.

comme un nouvel Orphée. Les rangs s'ouvraient devant le sophiste lorsqu'il reprenait sa marche et tous se rangeaient respectueusement à ses côtés ou derrière lui. Le tableau est plein d'une ironie charmante, mais s'il prouve Tenthousiasme avec lequel les initiés accueillaient les maîtres de la science nouvelle, il prouve aussi leur petit nombre. Ailleurs les sophistes célèbres se montrent dans une palestre, dans une lesché, toujours escortés de leur cercle d'admirateurs, mais il ne faut pas oublier que les étrangers en formaient la plus grande - partie. Tandis qu'une vingtaine de jeunes gens, riches, oisifs et amoureux du beau langage, entourent le sophiste et restent suspendus à ses lèvres, les dévots qui sont nombreux protestent; la foule est indifférente ou hostile.

En attaquant les philosophes, les poètes comiques étaient donc sûrs de plaire à la fois aux conservateurs et à la démocratie; l'accord se faisait entre la majorité et la minorité contre les nouveaux maîtres. Cet accord diminue la portée des éloges que se décernait Aristophane pour avoir osé rire des sophistes; son courage en cette circonstance consistait à suivre l'opinion du plus grand nombre.

Gratinus avait intitulé une de ses comédies : les Panoptes (ceux qui voient tout). C'était un mot ingénieux par lequel il désignait les sophistes et raillait leur prétention à tout savoir. Les panoptes étaient des monstres étranges, ayant deux têtes et des yeux innombrables * .

i. Gratinus, fr. iS3.

Avec ce titre, le vieux poète donne le signal de la guerre contre la philosophie. Cette guerre dura pendant toute la période brillante de la comédie ancienne, depuis 436-3â, date des Chirons de Cratinus (celle des Panoptes est incertaine), jusqu'à 405, date des Grenouilles d'Aristophane. Pas un savant ou sophiste de marque n'a été épargné; les poètes comiques ont attaqué llippon, Lysistrate, Thrasymaque, Gorgias, Philippe, Protagoras, Prodicus, Socrate. Toutes ces attaques se ramènent à une idée générale que Ton retrouve ou que Ton devine dans les fragments de plusieurs comédies, c'est que la décadence des mœurs est le résultat de l'éducation nouvelle. Tel était probablement le sujet des Chirons de Cratinus : le personnage de Chiron y représentait la sagesse antique, opposée au désordre et à l'impiété des contemporains, c Heureuse était autrefois la vie des mortels, comparée à celle d'aujourd'hui, alors qu'ils se contentaient des entretiens d'une douce sagesse*, i La même thèse avait sans doute inspiré à Eupolis sa comédie des Chèvres, où l'on voit un sophiste, peut-être Prodicus, essayer d'apprendre à un rustre les principes de la rhétorique'. Des idées analogues formaient la matière des De'taliens, la première comédie d'Aristophane, où les résultats des deux systèmes d'éducation étaient déjà opposés dans la personne de deux jeunes gens, le modeste et le débauché^. Enfin, Aristophane reprit quatre ans plus tard l'idée par laquelle il avait débuté au théâtre, et, après le succès éclatant de la pièce des Chevaliers, où il avait dénoncé les dangers de la démocratie, il écrivit les Nuées, où il signala ceux de la sophistique.

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