‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 150 sur 242 · Nuccn · texte numérisé non relu

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Pour réaliser son dessein, il trouva bon de réunir en un seul personnage les travers et les vices de tous les sophistes, afin de les accabler tous à la fois sous le nom du plus célèbre d'entre eux. Un sentiment très juste des nécessités dramatiques le décida à cet heureux mensonge. Il sacrifia résolument la stricte vérité de Fhistoire à l'intérêt du drame ; pour que sa camédie fût vivante, il lui fallait mettre sur la scène un homme qui devînt pour tous les spectateurs et pour l'avenir le type de la sophistique, comme Cléon avait été celui de la démagogie. Il choisit Socrate.

Les raisons de ce choix, si longtemps et si vivement discutées, me paraissent assez simples, mais pour bien les comprendre, il convient d'écarter toute objection que j'appellerai de sentiment. La piété profonde due à Socrate par tous les amis de la philosophie et de la liberté n'a rien à voir dans cette question; il s'agit seulement de savoir si les contemporains de Socrate ont pu le juger autrement que nous. Encore moins doit-on se préoccuper d'épargner à Aristophane l'injure d'avoir méconnu Socrate; ce serait se tromper sur son caractère et sur celui de la comédie ancienne, que d'avoir pour lui ces scrupules trop délicats. Les habitudes de la comédie n'imposaient pas au poète Tobligation d'offrir aux spectateurs des portraits de tout point ressemblants; il suffisait que l'original fût reconnaissable. Quant à s'inquiéter des blessures qu'ils pouvaient faire, c'était un sentiment inconnu aux écrivains comiques, et que leurs ennemis eux-mêmes n'auraient pas compris. De tout temps, la politique a ignoré cette pudeur; les anciens l'ignoraient encore plus que nous.

Ayant résolu de concentrer sur une seule personne tous ses traits, Axistophane n'avait que deux partis à

prendre : ou mettre sur la scène un sophiste imaginaire en qui se rencontreraient les traits essentiels de la sophistique, ou prendre pour ce même objet un contemporain. En adoptant le premier parti, il eût créé, plusieurs siècles avant Molière, un Tartuffe; mais la comédie ancienne préférait la satire directe et personnelle; Aristophane suivit la tradition, comme il l'avait suivie dans les Chevaliers. Dès lors, quel autre de ses contemporains que Socrate pouvait-il choisir? Était-ce Anaxagore, qui était mort, et dont ni la manière de vivre ni les travaux ne se prêtaient à cette adaptation dramatique? Était-ce Gorgias et Protagoras qui étaient étrangers , et qui ne résidaient pas ordinairement à Athènes? Ces deux rhéteurs célèbres pouvaient sans doute figurer au théâtre et fournir au poète quelques bons traits de satire, mais le public, qui les connaissait peu, ne se fût pas expliqué qu'on fît de l'un ou de l'autre le personnage principal d'une comédie; leur qualité d'étrangers aurait enlevé à la satire une partie de sa force. Ce qu'il fallait faire comprendre aux Athéniens, c'était comment l'enseignement détestable d'un de leurs concitoyens offensait le bon sens, et menaçait l'autorité de la loi.

Il n'y avait pas un Athénien connu qui pût jouer ce personnage, à l'exception de Socrate; à lui seul ce rôle convenait et, s'il faut en croire les poètes comiques, convenait merveilleusement. Aristophane en effet n'est pas le seul qui ait ainsi tourné Socrate en ridicule sur la scène; il ne doit pas supporter seul la responsabilité de ces calomnies. Tous les poètes comiques qui ont parlé de Socrate, l'ont considéré comme le coryphée de la sophistique. Des fragments de Téléclide, d'Eupolis, d'Amipsias, de Gallias, ne laissent aucun doute à

L'ÉDUCATION. LA PHILOSOPHIE, LA RHÉTORIQUE. 2gi

cet égard*. Celte unanimité était-elle possible, si une partie au moins du public n'avait pas été de l'avis des poètes comiques? Il faut donc nécessairement en arriver au moins à cette conclusion : sauf les transformations et exagérations imposées par l'optique du théâtre et par les habitudes de la polémique, Aristophane a dû peindre Socrate, sinon tel qu'il était, du moins tel que le voyaient beaucoup de ses concitoyens.

En y regardant de près, cette erreur paraît moins singulière. Socrate était connu de tout le monde; sa manière de vivre, la facilité de son abord, Toriginalité de son langage, ses pauvres vêtements, son nez camard, l'avaient rendu populaire. Il n'y avait pas un bourgeois ou un ouvrier d'Athènes qui ne l'eût montré du doigt et suivi du regard dans la rue. Ils sentaient en lui quelque chose qu'ils étaient incapables de comprendre, qui les dépassait et les faisait rire. Qu'un homme qui, par son éloquence et son extraordinaire puissance d'attraction aurait pu arriver à tout, affectât de vivre comme un mendiant et de mépriser ce que les autres hommes désirent, cela les inquiétait. Cette apparente austérité ne pouvait être que du charlatanisme et cachait certainemont des convoitises secrètes. Le peuple, qui juge tout à sa mesure, admet difficilement ceux dont la pensée est toujours hors du réel; leur indifférence aux biens vulgaires n'est qu'hypocrisie. Le crâne et les pieds nus

1. Téléclide, fr. 39, 40; Eupolis, fr. 352, 3Ô3, 361 ; Amipsias, fr..9; Callias, fr. 12.

d'an religieux font toujours sourire les braves gens qui se mettent à leur porte pour le voir passer; il y a dans ce sourire de Tétonnement, de l'aversion, de Tliumiliation aussi; on se venge d'être plus petit en se croyant plus sensé ou plus sincère. Socrate, malgré la hauteur de son âme, ne redoutait pas, peut-être même rechercha-t-il ce renom d'originalité qui donna plus de force à sa prédication; il voulut convaincre, mais il ne lui déplaisait pas d'étonner; avec le cœur d'un apôtre, il avait l'ironie et, pourquoi ne pas le dire, lesrafiinements d'un délicat; il jouissait des méprises qu'il ne cherchait pas à dissiper. Il ne fut pleinement compris que d'un petit groupe de disciples; la plupart de ses concitoyens ont pu le méconnaître sans vouloir le calomnier. A l'époque où furent jouées les Nuées, il n'avait pas encore cinquante ans; le public ne savait de lui que les apparences ; pour le juger à ce moment de sa vie comme le jugeaient ses contemporains, nous devons oublier ses progrès continus de perfection morale, son procès, sa fière défense, sa mort sublime qui a révélé sa verfu, les dialogues de Platon qui ont révélé son génie. De près, au milieu des autres rhéteurs, dans la mêlée des opinions où l'on se trompe si facilement sur la vraie mesure des hommes, Socrate ne parut pas ce qu'il était réellement; ceux qui, selon l'expression fameuse de Platon, n'avaient pas ouvert la statue de Silène, devaient en croire son extérieur*. 11 y avait en lui du sophiste et du saint; les contemporains n'ont vu que le sophiste.

Passe encore pour le public, ajoute-t-on; mais est-il possible qu'Aristophane s'y soit trompé, lui si peu enclin à suivre les préjugés populaires, lui qui fréquentait les

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