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naîent pas la peine de vérifier l'origine des plaisanteries qui avaient cours sur tels ou tels personnages; pourquoi auraient-ils été plus scrupuleux à Tégard de Socrate?
Mais si Aristophane s'est moqué de Socrate physicien, il en voulait surtout à Socrate rhéteur. Devenu le maître des sophistes, Socrate devait être le maître de la science nouvelle qui avait fait tant de mal, le prêtre de la Langue, cette divinité importée par les Gorgias et les Philippe *, à qui, sur toute la surface de TAttique, on offrait des sacrifices. L'étude des sciences naturelles avait une place sans doute dans l'éducation des sophistes, mais ce qui en constituait le fond, c'était la rhétorique, entendue dans son sens le plus large, c'est-à-dire Tart de conduire sa pensée à l'aide des mots. Invention précieuse et redoutable, instrument d'affmement intellectuel et de régénération morale, ou de sophismes et de perdition. Cet art consistait à savoir mener les auditeurs, par d'adroites rencontres ou oppositions de mots et de pensées, et par un enchaînement de définitions de plus en plus serrées, à une solution prévue. La langue grecque, avec son extrême souplesse, la richesse de son vocabulaire, l'abondance des particules disjonctives, restrictives ou copulatives, se prêtait admirablement à ce jeu. Lorsque les plus habiles sophistes en exposèrent le mécanisme à de jeunes esprits, naturellement enclins à la subtilité et séduits par les tours de force de la logique, ce fut pour eux un émerveillement. Ils prenaient con-
i. Oiseaux, 1694 et suiv.
science à la fois de la beauté de ridiome national et de la puissance du raisonnement. Ils se mirent à en jouer avec passion, s'enivrant eux-mêmes de cette joie et de cotte illusion, joie de manier avec dextérité l'appareil si délicat de la démonstration, illusion aussi, car en s'imaginant qu'on pénètre par l'analyse au fond de la pensée, on ne s'aperçoit pas qu'on est dupé par les mots. On n'atteint point la vérité, mais son apparence.
Les hommes du métier virent bien vite quel parti ils pouvaient tirer de cet instrument. Les mots sont comme ces verres taillés qui renvoient divisée à l'infini la lumière qu'ils reçoivent. Chacun d'eux enferme en soi les nuances innombrables de l'idée générale qu'il exprime; le bien, la vertu, la puissance, la justice, signifient tout ce que les hommes ont pu penser à propos de chacune de ces idées. Dès lors, quoi de plus simple, au début d'un raisonnement, que de présenter sous un jour particulier Tidée générale qui lui servira de soutien, et d'en tirer par une suite de délicates et presque insensibles transformations la conclusion qu'il s'agit de faire accepter? Pareillement, quoi de plus simple, à l'aide du même procédé, grâce à ces équivoques des mots, que d'opposer raisonnement à raisonnement, et de faire sortir des mêmes prémisses des conclusions diiîérentes? Et n'est-ce pas là tout le secret des sophismes et des sophistes? Ainsi naquit l'éristique, qui n'est que l'application de la rhétorique aux questions de philosophie. Le plus habile dans cet exercice est celui qui sait le mieux enchaîner l'un à l'autre des syllogismes d'une rigueur apparente. Mais ces moyens môme ne suffisent pas; on en imagina de moins honnêtes encore; on apprit l'art d'éluder les questions, de répondre par des digressions destinées à faire perdre la piste, d'interrompre brusquement, de surprendre par des sommations
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impérieuses, par des jeux de mots, par des absurdités voulues. Aristophane a donné un modèle comique de ce genre de discussion dans le dialogue du Juste et de l'Iojuste. Ce dernier, qui a pratiqué les procédés de la sophistique, est tour à tour insolent, railleur, spirituel, grossier; il ne raisonne jamais, bien qu'il ait toujours l'air sûr de son fait, et pour désarçonner son pieux adversaire, il a constamment recours à des objections tirées de la religion. C'est ainsi que le mensonge oratoire fut érigé en système; le discours fort y c'est-à-dire la bonne cause, dut reculer devant la cause mauvaise, on discours faible; il était facile à celui-ci de vaincre son adversaire par rartifice d'une fausse logique, et de prendre la vérité dans les ûlets d'une dialectique oil elle se laissait emprisonner.
Pour arriver à ce résultat, il fallait se livrer à des études très minutieuses. Se rendre compte du mécanisme de Ja langue, discuter sur le sens propre des mots, essayer d'en déterminer les limites, raisonner sur les règles du discours, examiner la construction des vers et en chercher les lois prosodiques et musicales, voilà autant de merveilles qui faisaient partie de renseignement des sophistes et que les jeunes gens accueillaient avec une ardeur d'apprendre encore toute naïve. Le môme esprit critique avec lequel ils analysaient les raisons d'être de la loi et de la coutume servait à analyser avec une extrême finesse les éléments de la parole. Ces discussions qui nous paraissent arides avaient alors une fleur de nouveauté qui s<^duisait. L'enseignement technique des sophistes eut autant de vogue que leur propagande philosophique. La comédie n'y resta pas étrangère, et Ton en trouve des traces dans les fragments de plusieurs pièces perdues, les Chèvres d'Eupolis, les Ddtaliens d'Aria-
tophane et d'autres encore. Dans les DétalienSy un père demande à son fils de lui expliquer certaines expressions homériques et le raille parce qu'il emploie des mots mis à la mode par les rhéteurs. Le fils, imbu de la grammaire et de la rhétorique nouvelles, traite irrespectueusement son père de vieille momie et vante les hommes distingués dont il a reçu les leçons*. Les mômes conversations reviennent dans lesNitées. Socrate demande àStrepsiade s'il veut s'instruire sur la grammaire, et lui expose une amusante théorie des genres, appuyée sur des exemples plus amusants encore. Strepsiade comprend tout de travers l'enseignement du maître et le malentendu donne lieu à des quipropos bizarres '. Ici encore Aristophane prête à Socrate ce qui ne lui appartient pas: c'est à Protagoras et à Prodicus que s'adressent en réalité ses railleries. D'ailleurs ces scènes ne tiennent pas une très grande place dans la pièce, soit que nous en ayons perdu une partie, soit que le poète ait jugé inutile d'insister sur des détails sans importance.
L'habitude de tromper par des raisonnements captieux conduit au doute. Il n'y a guère de théories qui résistent aune discussion serrée; les axiomes les plus indiscutables se volatilisent et s'évanouissent au souffle de la logique, comme sous l'action du feu, les métaux les plus solides. L'instrument d'analyse inventé par les sophistes servit à décréditer les opinions reçues, à dissiper les préjugés religieux, sociaux et politiques sur lesquels reposait la cité; il devint l'arme des sceptiques comme Gorgias, Protagoras, avant d'être celle d'un croyant comm.- Socrate. Socrate, en effet, l'employa, mais tout autrement