Nuées, 658 et suiv
que les sophistes, et pour d'autres fins. L'habileté dialectique n'est pas exclusivement au service du scepticisme; la supériorité dans la discussion n'implique pas Décessairement l'infériorité de la thèse; le discours fort peut aussi bien que le faible être manié par un excellent orateur. Il était donc tout à fait injuste, parce que Socrate était un dialecticien redoutable, de le traiter comme un sophiste, et de lui attribuer les inventions de ses adversaires. C'est Protogaras qui a imaginé le discours fort et le discours faible * , et c'est Socrate qui en fait les honneurs dans les Nu^es. Plus tard , quelques années seulement avant la mort de Socrate, Aristophane le poursuit encore de ses sarcasmes, comme un beau parleur, d'une influence dangereuse ^. Le poète avait-il conscience de son injustice? Je crains que cela ne fût pas pour l'arrêter, et j'ai peine à croire qu'il ne sût pas à quoi s'en tenir. Il n'est guère possible qu'il n'ait jamais assisté à quelque entretien de Socrate, ou qu'il n'en ait jamais entendu parler par ses amis. Les jeunes chefs de l'aristocratie dont il recevait le mot d'ordre pouvaient l'éclairer sur ce point. Il a donc commis une injustice volontaire, autorisée par la complicité d'une partie du public et par le plan de sa comédie des Nuées, D'ailleurs, les apparences lui donnaient raison. Pour qui voyait les choses de loin et par le dehors, la manière socratique devait ressembler beaucoup à celle des sophistes. Enfin, l'hostilité des conservateurs avait des causes plus sérieuses. Socrate, aussi bien que les sophistes, au lieu de s'appuyer sur la tradition, sur
i. Diogène de Laerte, IX, Si ; Clément d'Alexandrie , Stromates, VI, 647a. Nuées, il2 et suiv.
î. Grenouilles, ii91 et suiv. Je crois, malgré le scoliaste, qu'il ne s'agit pas ici d'un autre Socrate; le rapprochement avec Euripide suffit à le prouver.
L'ÉDUCATION. LA PHILOSOPHIE, LA RHÉTORIQUE. 30i
la loi, sur la religion, ne cherchait qu'en lui-même les éléments de la certitude. Par cela seul qu'il n'avait pas recours à l'autorité, pour fonder la morale, mais à la liberté de chacun, il était un ennemi. Les véritables conservateurs devaient le juger a priori comme le plus dangereux des rhéteurs, parce qu'il en était le plus séduisant. Les exemples qu'ils voyaient autour d*eux ne pouvaient que les affermir dans cette erreur; ils savaient que les plus brillants élèves de Socrate étaient des ambitieux sans scrupule comme Alcibiade ou sceptiques comme Théramène, ou des ennemis acharnés de la démocratie, comme Critias ; ses vrais disciples ne se mêlaient pas aux affaires publiques et ne pouvaient pas être appelés en témoignage.
La rhétorique enseignée par Socrate dans les Nuées, c'est Tart de faire triompher par la parole, indifféremment, une cause juste ou injuste. Les Nuées, protectrices des rhéteurs, leur donnent l'habileté à penser, à s'exprimer, à comprendre; par elles ils sont prestigieux, abondants en discours, adroits à l'attaque et à la riposte *. Grâce à l'éducation de Socrate, Strepsiade, qui n'était tout à rheure qu'un paysan sottement madré, espère devenir un fier coquin à la langue bien pendue, impudent, effronté, entreprenant, collectionneur de mensonges, inventeur de mots, roulure de procès, table des lois, grelot sonore, renard subtil, vieux routier, souple comme une courroie, persifleur, ordure, misérable charlatan, fouet qui cingle, toupie qui tourne, peste détestable, lécheur de ragoûts *. L'honnête homme aux prises avec le gredin habitué aux roueries du métier, sera criblé de
i. Nuées, 317 et suiv.