Xénophon, Mémorables, I, 2, iO
08 ARlSTOPHAxNE.
vieux parents, restés fidèles à la routine; il n'y a malheureusement pas loin de cette pitié au mépris. La tendresse d'une mère leur était moins précieuse que les encouragements d'un sophiste; auprès du plaisir de connaître le secret des choses, tout le reste ne leur était de rien. Plus la doctrine était haute, plus le détachement devait être complet. Les apôtres passionnés créent autour d'eux des affections exclusives et égoïstes, même quand ils ne le voudraient pas. Socrate, malgré sa vertu, ou plutôt, par sa vertu, fut peut-être une cause de scandale; des fils ont peut-être moins aimé leur mère après qu'ils l'eurent connu.
Nous ne savons s'il y eut dans les familles des ruptures aussi profondes; la sagesse socratique observe encore des tempéraments et dissuade des excès ceux qui la pratiquent. Néanmoins on conçoit que des conservateurs ou même des démocrates habitués à la conception antique de la vie aient eu peur; la prédication socratique était un danger. Les principes qu'il exposait avec modération furent poussés à leurs dernières conséquences par quelques-uns de ses disciples. Platon, imaginant une société idéale, supprimait la famille; Antisthène, et avec lui tous les cyniques, supprimait la vie domestique, la vie publique, et ne laissait subsister que la vie individuelle, passée dans la contemplation égoïste de soi-même.
La cité athénienne se sentait menacée par la propagande des sophistes, et elle chercha à se défendre; Aristophane prit fait et cause pour elle et instruisit, au nom
de la morale, le procès de la science. Procès inutile, car si on le gagne quelquefois devant les premiers juges, il est toujours perdu en appel : les poètes primitifs avaient compris, bien avant Aristophane, qu'il fallait tôt ou tard délivrer Prométhée. Procès injuste, car l'accusateur y reproche à la science les maux que l'ignorance seule a engendrés. L'influence des sophistes a été pernicieuse, non parce qu'ils étaient trop savants, mais parce qu'ils ne Tétaient pas assez; Socrate, qu'Aristophane confond avec eux, chercha toute sa vie à les en convaincre. A la hauteur de l'absolu, science et vertu sont synonymes; dans le domaine des choses contingentes, elles doivent tendre à se rapprocher. La morale fondée sur la soumission aveugle à un ordre supérieur, extérieur à la conscience, est imparfaite et fragile parce qu'elle n'est pas volontaire; l'esprit finit toujours par s'éveiller et par demander compte à Dieu de ses droits. Ce premier éveil de la curiosité scientifique est funeste; il aide l'essor des convoitises auparavant réprimées; c'est ce qui eut lieu à Athènes quand les sophistes y parurent. Mais ce n'est là que le mensonge de la science, et non la science ellemême. Ceux qui recherchent la science, comme les sophistes, pour les bénéfices qu'elle procure, ne sont pas des savants; ils en font un art qu'ils exploitent. Poursuivie pour elle-même, elle satisfait à elle seule le besoin d'activité et d'expansion qui est le mobile de toutes les actions humaines et la raison d'être de la vie; elle est par là une source de moralité. Auprès de^ joies qu'elle donne, toute autre joie paraît inférieure. Elle fait plus; die doit nécessairement aboutir, à conseiller,, sinon le sacrifice — on pourrait le soutenir -r- au. moins le désintéressement. La devise, des stoïques doit être finalement celle de la .science; elle couseiller^ide. s' abstenir
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parce que les choses ne méritent pas qu'on les désire, et de supporter parce que nous ne pouvons^ rien contre elles. A mesure que Thomme connaît plus de choses, il comprend mieux la vanité de ses désirs; quand même les fins du monde lui paraissent immorales, il ne se mêle pas aux conflits des passions qui Tenvironnent; la science, en lui révélant les limites de son action et de sa puissance, lui apprend au moins le mépris du mal, et à défaut de l'espérance, la résignation.
Aristophane ne pouvait pas s'élever à cette conception de la science; il n'y voyait, comme ses contemporains, qu un instrument de l'ambition. Revenons donc à notre point de départ, et replaçons-nous au point de vue d'un Athénien intelligent qui aurait connu les sophistes sans s'être livré à eux. Sa vie intérieure et extérieure était dirigée par quelques idées très simples sur la famille, sur la cité, sur le monde, sur les dieux; les choses lui paraissaient établies d'après un plan admirable, et IF n'entrevoyait rien au delà de cette organisation à laquelle il devait d'être citoyen d'une ville libre, riche et puissante. Cependant, des étrangers étaient venus qui, par des discours captieux, s'efforçaient de renverser tout ce qu'il aimait et de mettre en doute tout ce qu'il avait cru. Ils cherchaient à détruire l'idéal conçu et réalisé par les ancêtres, sans rien mettre de solide à la place. S'il fallait les en croire, les notions admises jusqu'à ce jour étaient fausses. La liberté politique n'était qu'Une illusion, l'égalité des citoyens un mensonge, la loi, une invention de l'ignorance et de la faiblesse, les dieux une invention de la peur. Voilà ce qu'enseignaient ces hommes, au milieu de beaucoup de sciences frivoles qui détournaient les citoyens de leurs devoirs civiques. La cité tout entière aurait dû les bannir; et cependant \\
s'était trouvé un Athénien, un homme de naissance obscure, qui s'était placé au premier rang parmi ces novateurs, et qui se faisait des disciples dans toutes les classes de la population, depuis les plus pauvres jusqu'aux plus riches! Comment le citoyen dont je parle n'aurait-il pas eu, en face de ce scandale, des craintes que la défaite et les malheurs de la patrie semblaient justifier? Comment aurait- il pu soupçonner l'aurore d'une régénération morale dans cette œuvre de destruction? Il était donc tout disposé à voir dans l'apôtre un imposteur, et à le oiffler aa théâtre en attendant qu*il le condamnât au tribunal.
La comédie des Suées a commencé le procès de Socrate; c'est Aristophane, et non Mélitus ou Anytus, qui a rédigél'acte d'accusation. Il a semé le germe qui devait fructifier plus tard. De pieux amis des lettres ne peuvent supporter la pensée que le grand comique ait contribué à la mort du grand sage; le langage de Socrate dans V Apologie prouve qu'ils se trompent*. Socrate s'est condamnélui-même à mort par son attitude paradoxale, mais c'est Aristophane qui, en le faisant comparaître, sans le vouloir, devant des juges, l'y a contraint. Son excuse, sil'on veut lui en chercher une, c'est qu'il ne l'avait pas compris, et c'est peut-être pour cela que ni Socrate ni Platon. ne lui en ont voulu'.
i. Le langage de Socrate dans V Apologie prouve qu'à dix-huit
ans d'intervalle ni lui, ni les Athéniens, n'avaient oublié les Nuées,
Peut-on, d'ailleurs, soutenir qu'Aristophane s'était repenti, parce
qu'il n'a pas renouvelé ses attaques contre Socrate? Il faudrait
^ donc admettre aussi qu'il a reconnu ses torts envers les sophistes,^
I puisqu'il n'a plus parlé d'eux I Socrate est encore raiUé dans les
Oiseaux et dans les Grenouilles; Aristophane s'est contenté de
quelques épigrammes ; il n'a pas jugé à propos de recommencer
les Nuées^ qui avaient si peu réussi.
^ 2. C'est pour cela que Platon, mettant en présence dans le
Banquett Socrate et Aristophane^ a pris soin de dépcindi*e ce
dernier comme un homme de plaisir (f mpl At6waov xal *A9^oSÎTr,v KÔLoa ii SiaT^iiêr;. Banquet, p. 177'). et comme un poète uniquement préoccupé de faire rire (toOto yàp tt,; V)(UTépoi( Mou<nr)C èicix«*>?iov. id., ibid., p. 189 b), de sorte que ses plaisanteries ne tirent pas à conséquence. S'il lui a pardonné la mort de son maître, ce n'est ^as sans lui avoir marqué son dédain.
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