‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 172 sur 242 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'ÉDUCATION

La musique et la poésie.

Place et objet de la critique littéraire dans la comédie. — Querelles littéraires des poètes comiques. — Jugements des poètes comiques sur la musique contemporaine; raisons de ce jugement. — Portraits de musiciens ; Cinésias, Philoxène. — Critique de la tragédie; poètes inférieurs; poètes de second ordre; Agathon. — Euripide et Aristophane. Causes de l'hostilité d'Aristophane contre Euripide. — Critique des œuvres d'Euripide. — Défense d*Euripide. — Ironie d'Aristophane à l'égard d'Eschyle; les préférences d'Aristophane restent douteuses.

L'esprit de changement et de liberté qui renouvelait la philosophie, ne pouvait manquer de transformer aussi la littérature. Le perfectionnement des procédés de l'art et le besoin d'innover ne manqueraient pas d'y amener des complications et des raffinements contraires à l'antique simplicité. Les liens qui jusqu'alors avaient uni la musique et la poésie, et subordonné l'une à l'autre, tendaient à se relâcher; elles cherchaient toutes deux séparément des voies nouvelles. De même que 1q philosophe ne cherchait plus que dans sa conscience les règles de la morale, de même le poète n'allait plus

s'iospirer que de sa fantaisie. Aux yeux des conservateurs, de pareilles tendances étaient un signe de dissolution; la môme cause produisait partout les mêmes effets. Comment les novateurs qui renversaient les autorités et les croyances traditionnelles, auraientils eu plus de respect pour Tart ancien ? Leur dédain du passé, qui en avait fait les ennemis des aristocrates et des dieux, ne ménagerait pas davantage les anciens poètes; la vieille poésie faisait partie de cet ensemble d'institutions qu'une haine aveugle s'efforçait de détruire; c'était un des soutiens de la cité qui s'écroulait. Voilà pourquoi Socrate, dont le nom, dans les Nuées d'Aristophane, symbolise l'esprit nouveau, enseigne à la fois le mépris de la religion et de Tart ancien : Phidippide, après avoir reçu ses leçons, bat son père et ne veut plus entendre parler ni de Simonide ni d'Eschyle. Voilà pourquoi aussi la critique littéraire tient une si grande place dans les comédies d'Aristophane. Il attaque la musique de Cinésias et la poésie d'Euripide dans le môme dessein que la philosophie de Socrate cl la politique de Cléon.

C'est au moins son dessein le plus apparent, mais non le seul; ici encore le parti pris conservateur est soutenu ou affaibli par d'autres sentiments. Puisque son ironie irrespectueuse se laissait voir dans les hommages qu'il prétendait rendre aux dieux, il se pourra bien qu'elle apparaisse dans les éloges qu'il donnera aux représentants d'un art démodé; ses préférences secrètes seront en désaccord avec le rôle qu'il s'est imposé. Pouvait-il d'ailleurs traiter les questions littéraires, où son amour-propre était engagé, du môme air que les questions de politique ou de philosophie? Les exagérations monstrueuses et les mensonges impudents qu'il se per-

mettait si aisément à propos des personnages politiques, s'expliquent autant par son indifférence que par sa haine. Obéissant à un mot d*ordre, il lui en coûtait peu d'être injuste, et son injustice préméditée n'était corrigée que par sa clairvoyance naturelle. Mais quand il s'agissait d'art dramatique, et particulièrement des auteurs contemporains, l'aflaire lui était comme personnelle. Sa critique allait être plus sincère, plus précise, plus circonspecte, sans cesser d'être agressive, car, au désir de défendre des principes adoptés de parti pris, s'ajouterait celui de ridiculiser des rivaux. Avec moins de violence, moins de grosses insultes, il irait plus au fond des choses, et mériterait d'être plus écouté. Nous avons vu combien il s'était mépris sur le caractère et sur la philosophie de Socrate ; on ne s'expliquerait pas de pareilles méprises de sa part à propos d'Euripide ou de tout autre poète. Il importera donc, en lisant ses jugements sur la poésie contemporaine, d'en peser avec soin les termes, qui sont pleins de sens, et d'y faire en même temps la part du rôle et celle des inimitiés ou des jalousies personnelles.

Ces inimitiés et ces jalousies éclatent dans les fragments des poètes comiques et dans les pièces conservées d'Aristophane. La mêlée littéraire n'était pas moins ardente que la mêlée politique; les écrivains abondaient, comme les orateurs. L'instinct de la poésie était répandu dans le peuple; il suffisait de quelques exercices pour que l'instinct devint du talent. On était bien près de savoir faire des vers quand on avait la mémoire si heureuse pour les retenir. Mais s'il y avait beaucoup de poètes, il y avait peu de théâtres et peu de représentations. Être joué était déjà une victoire; il fallait être dans les premiers pour n'être pas tout à fait inconnu.

Entre la lumière éclatante du théâtre de Dionysos et Tobscurité profonde, il n'y avait guère d'intermédiaire: on ne pouvait i^uôre se consoler ae n'être pas représenté, en songeant que l'on serait lu: une pièce refusée au concours était une pièce morte. Chaque représentat'on était donc une épreuve décisive, d'autant plus décisive qu'elle n'avait pas de lendemain; le vaincu ne pouvait pas en appeler. Puis une nouvelle bataille s'engageait entre les élus; il ne suffisait pas d'arriver à la représentation; il fallait conquérir le prix. Il y avait un jour oii le poète couronné à la représentation solennelle des Dionysies était le premier citoyen d'Athènes; il savait que son nom, gravé sur le marbre, ne périrait pas. Aussi l'on se disputait cette gloire avec autant d'ardeur que les fonctions de stratège. Il y avait les mômes brigues, les mêmes rivalités, les mêmes cris de triomphe ou de colère. Les concurrents tâchaient de s'assurer des partisans; on les voyait se promener dans les palestres, cherchant à s'assurer les sympathies des jeunes gens*, menaçant les personnages influents de les mettre sur la scène, ou, en échange de leur faveur, offrant leurs services. Après avoir, dans ses comédies postérieures à l'année 422, flétri avec force les riches personnages qui entretenaient des jeunes garçons, Eupolis, acheté san3 doute par l'un d'entre eux, aurait fait amende honorable; la musc de ce poète, dit Aristophane, qui a raconté l'anecdote, était une entremetteuse *. La muse pouvant devenir ainsi un instrument de chantage^ on juge si les auteurs négligeaient de s'en servir pour

\. Paix, 762.

2. Guépea, 102a et la scolie. Celte scolie me paraît avoir été élucidée par Luebke, Observ. crit. in hist. vet. grœc. com. Berlin 4883 p. 37 et suiy.

arriver à la renommée. Malheureusement, nous ne saurons jamais Thistoire des coulisses du théâtre d'Athènes. Nous savons seulement que les victoires dramatiques étaient loin d'échoir toujours aux mêmes poètes; Aristophane, qui se vante si fièrement de ses triomphes, a été vaincu, non seulement par Cratinus et Eupolis, mais encore par Amipsias et Philonidès*; parmi toutes ses pièces, nous n'en connaissons que trois qui aient eu le premier prix. Sophocle, dont la longue carrière eut un éclat et une suite incomparables, fut cependant classé quelquefois après des écrivains inconnus pour nous, comme Philoclès et Euphorion; le grand Euripide ne fut vainqueur que cinq fois dans toute sa vie.

Des victoires si disputées laissaient après elles bien des ressentiments, qui se traduisaient sur la scène comique en allusions, en insultes, en calomnies. La critique littéraire avait pour objet des satisfactions d'amour-propre autant que des discussions de doctrines; les noms propres, les épithètes malsonnantes, les apologies complaisantes et les accusations passionnées remplissent les pièces qui nous restent encore. Beaucoup de ces allusions, souvent très détournées, sont presque inintelligibles pour nous; mais le public d'alors^ qui était au courant de la vie des auteurs et qui partageait leurs préjugés ou leurs antipathies, les saisissait au passage et en comprenait le sens perfide et caché. Chaque représentation était une occasion de vider les querelles nées de la représentation préqédente. L'histoire littéraire se faisait au théâtre, et la comédie tenait lieu de feuilleton dramatique. Il n'y a pas de pièce d'Aristophane où ne se rencontre tout à coup, au moment où

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