Nuées
3. Ckevaliers, scol. aux vers iOO et 528 ; Cratinus, fr. 307.
dont la verve s'échappe en inventions dévergondées, exigent de la musique une tenue et une raideur hiératiques. C'est quela comédie n'est obligée que d'amuser rimagination et de chatouiller les sens, tandis que la musique tient les rênes de l'âme et la fait marcher à son allure. On pourrait recueillir dans les fragments et dans les pièces conservées, toutes les formules que Platon a développées plus tard sur la musique : qu'elle doit être subordonnée àla poésie, qu'elle doit être mâle et sévère, qu'il faut éviter les tons plaintifs, les accords compliqués, les mouvements passionnés et les instruments dans le genre de la flûte, a Nous ne faisons rien de nouveau, disait Platon, en préférant Apollon à Marsyas et à ses instruments ^)) Rien de nouveau, en effet; il restait fidèle au plus pur esprit hellénique, dont il trouvait l'expression dans la comédie.
Les Grecs pensaient que la musique règle et façonne la sensibilité humaine, et qu'elle agit par le moyen des sens sur Tôtre tout entier. Les vibrations des instruments et des voix se répercutent en vibrations pareilles dans l'âme des auditeurs, et chacune de ces vibrations éveille un sentiment, et, par suite, une idée correspondante. Les timbres, les accords, les rythmes ont leurs analogues dans l'être humain ; une musique exaltée ou molle met l'exaltation dans les âmes ou les énerve, une musique mâle et grave les fortifie, de même que la lenteur ou la rapidité de la course apaise ou accélère les mouvements du cœur. Et non seulement chaque son succédant à un autre a une vertu particulière et appelle une émotion qui lui ressemble, mais tous réunis, ils font naître à la fois les sentiments multiples qu'ils représentent, de sorte que la
i. Platon, République, p. 399'.
multiplicité des instruments etdes accords est contraire à la simplicité claire et bien ordonnée d'une âme qui se possède. Il faut donc repousser comme dangereux tout autre instrument que la cithare et toute autre harmonie que l'unisson des voix.
Et certes, cette musique parfaitement nette et sobre pouvait produire et produisait des effets puissants; on comprend que des esprits élevés Taient regrettée. Cette candide simplicité de la musique dorienne, déroulant dans un rythme calme ses modulations nettes, aussi peu compliquées que les mouvements de danse qui l'accompagnaient — qu'on se rappelle à ce propos les gestes à peine indiqués et l'attitude grave des danseuses d'Herculanum — ne permettait pas à la poésie d'exprimer autre chose que des idées ou des sentiments très simples, et sans fièvre. Lorsque, sur d'autres points de la Grèce, à Lesbos, les poètes voulurent rendre par la poésie et la musique réunies des passions plus vives, ils eurent forcément recours à des rythmes plus rapides et plus complexes, à des instruments d'une voix plus troublante. Et le jour où ces rythmes eurent été essayés, où les oreilles se furent habituées à ces accords nouveaux, l'ancienne musique parut froide et décolorée, parce qu'elle ne répondait plus aux idées nouvelles qui agitaient les âmes. La musique ne pouvait pas échapper au mouvement de transformation qui emportait les autres arts vers un autre idéal et d'autres destinées.
C'est au temps d'Aristophane que cette transformation s'accéléra. Nous avons des témoignages très précis sur le discrédit où était tombée l'ancienne musique, c Les chants de Stésichore, d'Alcman et de Simonide ne sont plus à la mode, > disait Eupolis % et il se plaignait que le
i. Eupolis, fr. 139.
mauvais goût du public ne voulût plus supporter une audition du grand lyrique thébain; ses chants, disait-il, étaient muets *. Le vieux Connas, qui avait enseigné la musique à Socrate, et qui avait eu autrefois tant de succès, errait tristement par la ville, riche de couronnes gagnées dans les concours, mais n'ayant pas de quoi manger*. Des maîtres nouveaux, compositeurs plus hardis et virtuoses plus habiles, attiraient la foule. Ils l'habituaient d'abord à des instruments plus compliqués, La lyre et la cithare paraissaient trop calmes, trop grêles ; on se mettait à employer, non seulement toutes les variétés de la harpe, mais la flûte, ou plutôt le hautbois, et d'autres instrumerts venus de l'Asie, t On se presse pour entendre Gnésij pe, s'écriait Eupolis, indigné. Il a inventé, àTusage des viveurs, des chants bons à être chantés la nuit, et faits pour évoquer les courtisanes, au son de Viambycéei du trigonon •. » Au dire d'Aristophane, les chœurs d'Euripide ne devraient pas être accompagnés avec la lyre, mais avec la flûte de Carie ou les castagnettes ^. La musique passionnée des mystères nocturnes et des cultes orgiastiques envahissait le théâtre, et se jouait effrontément sous cette lumière limpide à laquelle convenaient seulement les lignes et les harmonies sereines.
Il y a évidemment de l'exagération dans ces plaintes et du mensonge dans ces satires; la révolution se réduisait sans doute à peu de chose, et ce qui le prouve, ce sont les timides modifications qui avaient été apportées à la construction des instruments à corde. Le tétracorde
i. Athénée, i. p. 3 «.