‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 182 sur 242 · Aristote, Politique, VIII · texte numérisé non relu

Aristote, Politique, VIII

r/ÉDUCÂTION. LA MUSIQUE ET LA POÉSIE. 329

Aristophane se moque dans le Plutus * de cette application du lyrisme à la peinture des mœurs rustiques; mais il défendait une cause perdue. Quelques années plus tard, les innovations de Philoxène, après lui avoir valu les plaisanteries des poètes comiques, assuraient sa gloire, et c'est «ncore la comédie qui se chargeait de Téloge comme elle avait prodigué le blâme, t Philoxène remporte de beaucoup sur lesç autres poètes, s'écrie un personnage d'Antiphane. D'abord, il emploie toujours des mots propreîs et nouveaux; ensuite, comme il sait dans ses poèmes changer de ton et mêler Jes couleurs^! » Antiphane le félicite donc des hardiesses que lui reprochait la comédie ancienne; le lyrisme classique avait vécu. •

Dans cette campagne menée contre la musique contemporaine, le parti pris est évident; les poètes comiques obéissent à des considérations politiques plutôt qu'à leurs sentiments d'artistes. Les traditions qu'ils défendaient se rattachaient à un ensemble d'institutions disparues. Four rétablir le lyrisme pindarique, il aurait fallu reyenir d'un siècle en arrière. Ils pouvaient donc, s'ils étaient sincères, regretter les mœurs d'antan; comme poètes, ils ne pouvaient échapper à la contagion du goût contemporain. Ces ennemis acharnés de toute innovation . n'ont cessé de travailler au renouvellement de leur art. Tous se sont efforcés d'embellir les parties lyriques de la comédie; plusieurs se sont vantés d'y avoir réussi. Tous ont traité de grossièresles comédies de leurs prédécesseurs, au lieu d'y admirer la franchise et l'ingénuité d'un genre naissant. U faut don(y bien se garder de les prendre au mot. La querellç des anciens

i. Plutus, 200 et suiv., et la scolie ali vers 29D,' 2. Athénée, XIV, p. 643.

et des modernes, ccnimencée depuis qu'il y a une littérature, ne finira jamais, et si les anciens ont souvent raison, ce sont pourtant les modernes qui l'emporteront toujours. Ceux mômes qui défendent le passé sont avec eux. Aucun artiste, s'il a du talent, ne se soustrait aux influences qui l'entourent, et s'il réagit contre l'art de son temps, il ne le fera qu'en lui empruntant ses procédés. Aristophane en est un exemple éclatant. Ce grand lyrique a toujours cherché à perfectionner l'instrument dont il se servait si bien. La partie lyrique, trop maigre et trop prosaïque dans les Acharniens, est beaucoup plus riche et plus inspirée dans les Chevaliers et dans les Nuées. Il semble que pour restei dans les traditions de l'art classique, il aurait dû s'en tenir là. Il ne s'y est point tenu cependant, et il a essayé des inventions nouvelles. Les comédies de sa seconde manière ne sont pas d'un conservateur timide. Sans entrer dans des détails qui seraient ici hors de propos, je rappellerai seulement le lyrisme des Oiseaux et des Grenouilles ^ ces imitations de chants d'oiseaux et de coassements de grenouilles, ces airs de flûte, ces chœurs de coulisses, et surtout les hardiesses de la poésie, toute personnelle et imaginative. Si les Chevaliers sont le chef-d'œuvre de la comédie ancienne classique, les Oiseatix sont le modèle d'une comédie toute nouvelle, fort peu classique. Jusqu'où serait allé dans cette voie le poète encore jeune qui venait de composer une telle œuvre, quelles transformations aurait subies la comédie, lasse d'insultes et d'ordures, libre de s'épanouir dans le pays des rêves? nous l'ignorons. Ce qui est sûr, c'est que le lyrisme en disparut, non par la volonté du poète, mais par une mesure d'État, et que, les ailes coupées, elle redescendit sur la terre et se mit à la prose. Je ne sais ce que va-

laîent les inventions musicales de Phrynis, de Cinésias, de Timothée et de tous ceux qu'ont poursuivis les poètes couïiques, mais je les aime pour avoir cru à l'avenir de leur art, et je me figure que tout en les injuriant, Aristophane ne leur en voulait pas beaucoup

La simplicité de l'ancienne éducation, menacée, de l'avis des conservateurs, par les progrès de la musique instrumentale, l'était bien plus encore par le nouvel esprit qui pénétrait dans la tragédie. L'incrédulité y remplaçait la foi, et au lieu d'y chanter la gloire des dieux, on y apprenait à les calomnier; le théâtre achevait ce qu'avait commencé l'Assemblée ou l'école. D'ailleurs, l'art s'y afîaiblissait; après une période de progrès ininterrompus, la tragédie touchait à son déclin. Le nombre des poètes qui pullulaient après Sophocle et Euripide ne suffisait pas à les faire oublier. C'étaient de petits jeunes gens, c grappillons qui ont survécu à la vendange, académie d'hirondelles bavardes, des propres à rien qui disparaissaient rapidement après avoir une seule fois obtenu un chœur et pissé contre la tragédie* Mais un poète créateur à la voix généreuse, on l'eût cherché en vain' ». Beau sujet de plaisanteries pour les poètes comiques; en se jetant avec fureur sur leurs confrères, les poètes tragiques, ils servaient à la fois la bonne cause et leurs jalousies personnelles. Il y a jusqu'à dix-huit poètes tragiques, en dehors des trois plus célèbres, qui sont plus ou moins souvent attaqués

Page 1