Grenouilles, 1069 et suiv
dieu de ce temps était le verbe, le Logos, ce dieu dont l'autel, dit Euripide, est dans Tesprit de l'homme *; voilà pourquoi ses tragédies ressemblent si souvent à des exercices de rhétorique. Au temps d'Eschyle, et pendant les cinquante premières années de la vie de Sophocle, les Grecs ne connaissaient que la poésie; la première tragédie d'Euripide qui compte^ et dont nous connaissions la date, il l'a écrite à quarante-deux ans, quand la prose était entrée à Athènes avec les sophistes. Son lyrisme n'a ni l'ampleur puissante et la véhémence de celui d'Eschyle, ni l'éclat et la sérénité de celui de Sophocle; il est inégal comme son dialogue, presque toujours froid, souvent banal et compliqué, quelquefois, seulement, plein de grâce, d'imagination et de tendresse; c'est que le lyrisme ne convenait plus au drame tout humain qu'Euripide entrevoyait, et qu'obligé de le conserver, il a voulu, sans y réussir, suppléer par l'adresse et la nouveauté des procédés au manque d'inspiration; ses prologues sont bien ennuyeux, ses dénouements bien artificiels, parce qu'il négligeait résolument tout ce qui n'était pas émotion ou dialectique et qu'il était fort indifférent à la vraisemblance de mythes auquel il ne croyait pas.
Euripide a abusé des effets de pathétique; il a cherché des situations extraordinaires, il a recouru, pour émouvoir le public, à des moyens un peu grossiers; mais il a trouvé aussi les situations les plus dramatiques, les mots les plus simples et les plus irrésistibles. Les héros d'Eschyle et de Sophocle restent des héros dans leur chute et, par là, ils sont plus grands et plus admirables; ceux d'Euripide sont simplement des, hommes, tels que le$
i. Euripide, fr. 170. / . ".
font ordinairement le malheur et la misère, et, par là, ils sont plus touchants. C'est pour avoir, mieu5 que personne, su présenter aux spectateurs ces alternatives de la fortune et montrer les profondeurs de la faiblesse et de Tabjection humaines, qu'Aristote appelait t le plus tragique des poètes > * le fabricant de boiteux et le raccommodeur de bardes d'Aristophane»
Les pièces d'Euripide sont remplies de sentences déplacées ou immorales et de doutes impies. Mais beaucoup de ces sentences appartiennent à ses personnages et ne doivent pas lui être imputées, t En toute affaire, disait-il, un homme habile à parler peut trouver la matière d'une discussion contradictoire. > Comme ses personnages ont l'habitude de plaider, il n'est pas étonnant qu'on trouve chez lui le pour et le contre. Mais il est vrai aussi qu'un grand nombre de ces réQexions, mises dans la bouche de personnages àqui elles ne conviennent pas, sont bien de l'auteur, qui ne craint pas d'intervenir dans son drame; elles sont l'expression de sa pensée inquiète, où se rencontrent tous les contrastes; ses tragédies en sont moins parfaites et d'un tissu trop lâche, mais c'est en même temps une de leurs supérioiités, de contenir tant d'aperçus originaux sur la vie et sur l'univers. Euripide est à la fois un puissant poète dramatique, un poète gnomique profond et un habile rhéteur : les inégalités de ses drames proviennent des exigences de ces trois génies.
Enfin, Euripide aurait eu tort de peindre les passions de l'amour. Il ne faut pas croire que l'amour fût, avant Euripide, absent de la poésie et du théâtre. Les grands hommes qui l'ont précédé n'avaient eu garde de l'oublier parmi les causes des grandes catastrophes tragiques.
Aristote, Poél., 13, 9.
Mais ils ne s'étaient appliqués qu'à en montrer les elîets domestiques ou publics; ils ne voyaient dans les aventures de la passion que le trouble qu'elles apportiaient dans la cité. L'entraînement fatal d'Hélène pour Paris a pour suite la guerre de Troie; la passion de Clytemnestre pour Egisthe amène la ruine de la maison des Atrides; l'amour d'Hémon pour Antigone met en deuil la famille royale de Thèbes ; ici deux nations, là deux grandes cités sont bouleversées : « la déesse Aphrodite est invincible, et se joue de l'homme * *. Ces derniers mots de Sophocle résument l'idée que les anciens se faisaient de l'amour; ils n'en ont méconnu ni la puissance ni le caractère. Mais aucun des poètes antérieurs à Euripide, pas plus Sophocle ou Eschyle qu'Homère, n'avait jugé à propos d'observer cette passion pour elle-même, d'en suivre les développements dans une âme, de chercher l'intérêt du drame, non plus dans les effets extérieurs et publics de Famour, mais dans l'étude seule d'une âme qui en souffre. On ne trouverait pas dans Homère la peinture des sentiments qui ont poussé Hélène dans les bras de Paris et lui ont fait abandonner sa famille et sa patrie, ni dans Eschyle l'analyse de la passion brutale de Clytemnestre, ni même dans Sophocle, celle de l'amour d'Hémon pour Antigone. Au contraire, Euripide a pris pour l'objet principal de quelques-unes de ses tragédies ce que les autres poètes avaient sous-entendu. Il ne s'est pas borné à déplorer le pouvoir invincible et l'ironique cruauté d'Aphrodite; il a prétendu montrer ce qu'était une âme sous ce pouvoir et dans ce filet; il a transporté le drame de l'amour du dehors au dedans, et par là même il l'a renouvelé.
i. Sophocle, Antigone, 800. (Tournier.)
Si Ton veut bien considérer qu'il a ainsi ouvert aux écrivains futurs une source d*intérét à laquelle, depuis tant de siècles, toutes les littératures ont puisé sans la tarir; si, d'autre part, on observe que parmi les tragédies conservées du poète, deux des plus belles, JUédée et Hippolyte, ont été inspirées par Tamour, et que, parmi les autres, Andromède et Sthénéhée paraissent avoir mérité la même admiration, l'on n'en voudra sans doute pas à Euripide d'avoir ainsi élargi le champ de l'invention dramatique et d'avoir osé, le premier, étudier de près le sentiment le plus tragique de tous, je veux dire le plus puissant et le plus fatal; on le félicitera plutôt, j'imagine, de ne pas ressembler à Eschyle qui se vantait de n'avoir jamais créé un personnage de femme amoureuse *.
Mais cette môme question veut être examinée à un autre point de vue, et il se pourrait qu'ici Eschyle reprît l'avantage. Euripide, en mettant au théâtre une passion honteuse, qui n'y avait pas paru jusque-là, a défiguré la tragédie. Elle était avant lui un enseignement; elle n'est plus avec lui qu'un divertissement dangereux. Il a voulu affranchir l'art de la religion et de la morale traditionnelles, et lui donner pour objet la peinture de la réalité. « J'ai introduit au théâtre, dit-il avec orgueil, les choses de la vie domestique, nos usages, nos habitudes, et me suis ainsi exposé à la critique... Tout le monde en savait assez là-dessus pour juger mon art. Je n'ai pas enflé pompeusement la voix pour empêcher le public de raisonner et pour l'étonner*. » On sait jusqu'où peut conduire et jusqpi'où a conduit la théorie qu*Aristophane prête à Euripide ; il suffira qu'une chose soit réelle pour