‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 196 sur 242 · Grenouilles · texte numérisé non relu

Grenouilles

sont voisins l'un de l'autre, parce qu'il y a une affinité secrète entre ce qui est bien et ce qui nous plaît; le public a plus de plaisir aux fictions qui relèvent, qu'aux réalités qui le dégradent. L'art, sans cesser d'avoir le plaisir pour but, le cherchera plutôt dans la transfiguration que dans la copie de la réalité. Entre ces deux forces de l'art, la beauté qui l'ennoblit et la vérité qui le soutient, il y aura toujours rivalité, mais non divorce; elles se sépareront souvent pour se rejoindre toujours. Il y a toujours eu des poètes idéalistes comme Eschyle et des peintres de la réalité comme Euripide; il y aura dans chaque littérature des périodes alternatives où chacune de ces forces prévaudra tour à tour, mais jamais ni l'une ni l'autre ne prévaudra définitivement. Leurs victoires passagères dépendront du goût du public qui, après tout, est le meilleur et le seul juge en celte alTaire, puisqu'il s'agit de son plaisir. A la fin de la discussion entre Eschyle et Euripide, après que Dionysos a déclaré Eschyle vainqueur, Euripide qui se croyait le favori des Athéniens, reproche au dieu sa trahison. « Qu'y-a-t-il de honteux^ répond Dionysos, si les spectateurs ne le jugent pas teP? > Ce mot est. la vraie conclusion de tout débat sur les rapports de l'art et de la morale, conclusion plus consolante qu'il ne paraît, puisque, devant le public, la morale finit toujours tôt ou tard par avoir raison.

Entre les deux théâtres d'Eschyle et d'Euripide, ce serait encore une question que de savoir lequel est le plus moral, et pour la décider, il faudrait d'abord s'entendre sur le sens du mot. Ce qui est sûr, c'est que l'inspiration religieuse du vieux tragique n'agissait plus sur les esprits des Athéniens, et qu'ils préféraient le

i. Grenouilles, Ul^

drame plus varié, plus humain, plus pénétrant^ et si Vx)n veut, plus troublant et moins héroïque d'Euripide. Au lieu de juger les deux poètes d'après les idées de son temps, Aristophane a mieux aimé se mettre en 405 au point de vue d'un spectateur de 480; il a reproché à Euripide de ne pas ressembler à Eschyle, avec autant de justesse et presque pour les mêmes raisons que plusieurs contemporains de Racine lui reprochaient de n'avoir pas copié Corneille.

Prenons garde cependant : Eschyle sort vainqueur da duel, mais il en sort presque aussi meurtri que le vaincu. Aristophane est coutumier de ces contradictions. Il mène en guerre les idées d'autrefois contre les idées nouvelles, mais il lui arrive de confondre ses ennemis avec ses alliés et de se tourner contre ses propres troupes. Nou& en avons vu un exemple dans le combat du Juste et de Ylnjuste. Pareillement, dans la dispute d'Eschyle et . d'Euripide, ce n'est pas toujours celui-ci qui prête le plus à rire. Tandis qu'Euripide tâche de détruire les accusations d'Eschyle, l'autre ne trouve d'abord rien à répondre que des exclamations * ou des injures, aux critiques de son adversaire ; il gronde ^, grince des dents ^, menace de l'écraser, et finalement fond sur lui, comme un taureau, mais sans l'avoir réfuté. C'est un trait du caractère d'Eschyle ; c'est peut-être aussi une malice d'Aristo-

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