Grenouilles, 81o
phane. Le vieux soldat deSalamine n'est pas rompu à Tari; de la controverse; il sait mieux attaquer quo se défendre, mais on est tenté de croire aussi qu'il ne répond rien parce qu'il n'a rien à répondre. Les critiques d'Euripide restent intactes, et Aristophane parait s'y associer.
Les tragédies d'Eschyle, semble-t-il dire, ont un air de grandeur et de force, mais elles sont vides; le poète est un prodigieux assembleur de mots empanachés, mais il trouve plus facilement les métaphores que les idées; son lyrisme majestueux mais monotone et intarissable cache mal l'insignifiance du dialogue et la simplicité de l'intrigue; il préfère, et pour cause, les personnages muets à ceux qui parlent; ses héros, c pleins d'Ares », ressemblent trop à ce dieu plus grand de taille •et plus brave qu'avisé; en résumé, le théâtre d'Eschyle est d'un sublime naïf qui peut imposer à des simples, mais dont sourient les auditeurs intelligents.
Toute la grandeur morale d'une trilogie comme VOrestie, tout le souffle belliqueux qui anime les Sept contre Thèbes, tout le pathétique grandiose des Perses ne feront pas qu'un homme d'esprit ne leur préfère des œuvres moins hautes et d'une psychologie plus neuve. Eschyle, emmené par Dionysos, va remonter sur la terre, pour sauver la cité par ses sages conseils. Soyez sûrs qu'il ne convertira personne. Il assistera, couronné de lauriers, entouré de respect, aux succès de son adversaire; ses pièces auront le privilège d'être représentées de nouveau, pour lui rendre hommage, mais cet hommage sera sans résultat. Le vieux poèter se sentira dépaysé dans cette Athènes qu'il à quittée depuis un demi-siècle, et où tout a changé, les rues, les temples, les statues, et les âmes. Ce ne sont pas les coniédiès d'Aristophane, tout imprégnées,* peut-être à l'insu de
Tauteur, du poison moderne, qui le consoleront d'avoii consenti à se survivre.
Aristophane n'appartient nullement par l'esprit à la génération d'Eschyle. Cratinus, son prédécesseur et son rival, qui en était plus rapproché par l'âge, avait quelque ressemblance avec Eschyle. Ses satires étaient brutales et simples; il y avait de l'austérité, dit un ancien ', dans ses injures. Aussi ne reconnaissait-il pas dans Aristophane un conservateur de bon aloi, dégagé de toute mauvaise accointance. Il raille Euripide, disait-il, en parlant d'Aristophane, et qu'est-il lui-môme? Un écrivain au langage subtil, un chercheur de pensées, un euripidaristophanisant *. Si Cratinus croyait pouvoir, avec quelque apparence de vérité, appliquer ce surnom à son rival le lendemain de la représentation des Acharniens et des Chevaliers, que n'aurait-il pas dit, quarante ans plus tard, après le Plutm ?
Aristophane a surtout reproché à Euripide sa rhétorique et son immoralité. Nous verrons plus loin s'il avait le droit de donner à Euripide des leçons de morale; pour l'instant, il n'est question que de leur tour d'esprit à tous les deux. Aristophane est-il donc resté étranger à cette manie des discussions et des plaidoiries qui s'était emparée de tout le monde? Qu'est-ce donc que la défense de Dicéopolis dans les A charniens^ et la comédie des Nuées presque tout entière, mais particulièrement le débat du Juste et de V Injuste; qu'est-ce que les deux plaido3:ers du père et du fils dans les Gu^êpes, le discours de Pisthétère dans les Oiseaux et la ha- 1 angue de Lysistrata, et celle de Praxagora dans l'^l^semblée des femmes^ et, dans les Thesmophores, les discours
\. Notice 2 (Didot).
a. Cratinus, fr. 307.
de Mnésiloque et de son adversaire, et la dispute d*Eschyle et d'Euripide dans les Gf^enouilles, et enfin celle de la Pauvreté contre Chrémyle et Blepsidème, dans le PluttLs; qu'est-ce donc que toutes ces scènes, sinon une imitation des mœurs judiciaires et politiques d'Athènes? Ces scènes tiennent une si grande place dans les pièces d'Aristophane, qu'on a voulu y voir une règle fondamentale de l'ancienne comédie attique. J'y verrais plus volontiers une invention du poète. Quoi qu'il en soit, un auteur que n'eût pas inspiré, comme lui, le génie oratoire et le goût de la controverse, n'aurait pas écrit les dialogues dont j'ai parlé. Aristophane ressemble par ce côté à Socrate, dont il s'est tant moqué, et au grand disciple de Socrate, à Platon. Quelque ironie qu'il ait mise dans cette parodie des débats politiques ou judiciaires, il n'en est pas moins vrai que les idées se présentaient à son esprit, non sous la forme épique et narrative, mais sous la forme oratoire, et que le théâtre était pour lui comme pour Euripide, une tribune où il développait avec une verve égale sa thèse et la thèse contraire.
Et puisqu'Euripîde se moquait de l'enflure du langage d'Eschyle, de Tinvraisemblance de ses images, de la redondance de ses périodes, ne soutiendrait-on pas justement que ce sont là précisément les défauts les plus antipathiques à Aristophane, tandis qu'on serait moins fondé à prétendre qu^il n'y a chez lui ni subtilité, ni recherche de l'esprit, ni scepticisme? Si enfin certaines pièces d'Euripide témoignent de quelque mépris pour la tragédie héroïque telle que l'avait conçue Eschyle^ et d'une préférence marquée pour une autre tragédie, différente môme de celle de Sophocle, plus voisine de la comédie de mœurs, est-on certain
qu'Aristophane n'avait pas les mômes préférences, qui seraient plus d'accord avec son génie? De sorte que, des deux poètes entre lesquels il a institué un débat contradictoire et un concours pour la maîtrise de l'art, c'est peut-être celui à qui il a décerné le prix qu'il envie le moins, et c'est à coup sûr celui qu'il a le moins épargné, à qui il ressemble le plus.
Aristophane a lui-même ruiné d'avance, ou ai> moins compromis sa réputation d'orthodoxie littéraire et religieuse par la fidélité et la verve avec lesquelles il a exposé les opinions de ceux qu'il prétendait combattre et terrasser. Cela seul nous met en défiance. Un vrai croyant n'a pas de ces complaisances dangereuses ; il craint jusqu'à Tattrait dont il pourrait involontairement parer des doctrines impies ; il aime encore mieux être accusé de partialité que d'indifférence. La forme même que le poète a choisie nous rend son zèle suspect. Le dialogue contradictoire manié par un tel écrivain est plein de périls pour les principes sacrés qu'il a la prétention de défendre. Ne lui arrivera-t-il jamais, oubliant qu'il est le champion des dieux, de se laisser aller au plaisir de comprendre les aspects, changeants de la vérité, et dw traiterses contradicteurs avec une sympathies qui trah i t son scepticisme ? Ledialogue est la forme du raisonnement philosophique, ondoyante et diverse, et non celle de la prédication. La foi convaincue et opiniâtreest plus dogmatique; elle ne discute pas ; elle juge et elle condamne. Quand elle présente les objections del'erreur, ce n'est qu'à coup sûr, et pour en montrer l'inanité. Si l'exposé de la thèse et de l'antithèse était une loi du genre comique, c'est que le public avait moins de passion pour les doctrines que de goût pour la discussion, et que les poètes comiques étaient beaucoup moms épris de leurs idées que de leur art.