CHAPITRE IX
LES MÛEUnS
La peinture des mœurs dans la comédie ancienne est surtout une satire personnelle : exemples. — Exceptions ;i cette régie; commencements de la peinture des mœurs : la courtisane; le misantliropc; le parasite; le pore de comédie; Tesclave. — Rôle de la femme dans la comédie ancienne. — L'obscénité dans la comédie ancienne ; ses causes ; sa nature. — Réflexions sur les caractères généraux des œuvres d'Aristophane; leur conformité avec le génie athénien.
Tous les sujets rencontrés jusqu'ici, politique, religion, éducation, distribution de la richesse, se rattachent à la vie publique. Je n'ai rien dit ou à peu près rien dit encore de la peinture des mœurs, qui semblerait devoir tenir le premier rang dans une étude sur la comédie. Ceux qui ont bien voulu me suivre jusqu'ici ont déjà répondu à cette objection; je ne m'appliquerai donc pas à la réfuter longuement, pour ne pas me répéter. La comédie ancienne est avant tout une satire de la vie publique des Athéniens; elle s'inquiète moins de leur vie privée, et si elle s'en occupe, ce n*est que pour en tirer des arguments contre les personnages à
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qui elle fait la guerre. Que Ginion airtiâtle Vin et eût/ des relations incestueuses avec sa sœur *, que Périclèsvécût en concubinage avec Aspasie, qu'Àlcibiade débauchât les femmes honnêtes et qu'il eût inventé l'habitude' de boire à jeun de grand matin ', voilà bien des faits de la vie privée ; la comédie n'en parle pas pour étudier des caractères, mais pour déshonorer des ennemis. Même dans ce cas, elle ne poussera pas fort loin son enquête; son observation- psychologique sera aussi Superficielle que son souci de la vérité est léger. Le poète ne s'appliquera pas à représenter des natures complexes, où chaque vice prend un aspect individuel et particulier, comme ferait un romancier ou un auteur dramatique moderne; il lui suffira d'attacher aii nom de chacun l'étiquette sommaire qui le distingue. Ces étiquettes sont peu variées. On y voit signalées presque toujours les deux mêmes passions, la gourmandise et la luxure. Tous les personnages politiques décrits dans la comédie ancienne se ressemblent; tous leurs méfaits ont pour objet presque unique la satisfaction de leur ventre : qu'ils mangent et boivent en compagnie de prostituées, c'est l'unique but de leurs désirs, et l'uniquQ sujet des indignations du poète comique.
On s'attendrait à plus d'indulgence de sa part sur ce point. Par une contradiction singulière, au premier abord; la comédie ancieniie flétrit avec une extrême Vivacité chez ses adversaires le goût des plaisirs qi^'ellç a pour mission de glorifier. Elle prêche la mocale du plaisir, et elle est la plus impitoyable ennemie des gens qui s'y livrent. Elle étale avec complaisance le spectacle des jouissances physiques, engageant > ainsi les specta-
i. Bupolis, fr. 208.
2; Eupolis, Ir. 351; • ...........
teiirs à s'en assouvir, et elle montre du doigt ceux qui suivent ses conseils. Gonflée de victuailles, elle recommande la sobriété; avec des gestes effrontés, elle exhorte à la pudeur.
Cette contradiction n'est pas inexplicable. La comédie signale chez les hommes politiques les vices que le peuple remarque le plus aisément, et dont il est le plus choqué. Tandis qu'un Dicéopolis, un Philocléon, — une fois qu'il a renoncé à juger, — un Trygée et d'autres pauvres hères qui n'aspirent à aucun honneur et ne comptent pour rien dans l'État, peuvent à leur aise satisfaire leurs appétits et se donner de temps en temps les satisfactions basses que leur petite fortune leur accorde si rarement, les autres, ceux qui ont la prétention de se distinguer du peuple et de le conduire, doivent s'interdire au moins les excès de ces jouissances qu'ils peuvent si aisément se procurer. L'abstinence, ou un certain degré d'abstinence, devrait être la rançon du pouvoir; on commande mal aux autres quand on ne sait pas se commander à soi-même. Le pouvoir apporte avec lui des joies d'ambition qui doivent suffire ; il faut, pour en être digne, savoir se priver des autres. On sait bien d'ailleurs que les Dicéopolis et les Trygée n'ont guère de noces que celles de la comédie; au contraire, on est disposé à croire que la vie des grands est une perpétuelle bombance. Avec un sentiment un peu grossier, mais juste en somme, des compensations nécessaires, le peuple veut donc défendre aux grands les privautés qu'il s'accorde à lui-même, quand il le peut. Qu'un rustre mange et boive à éclater, qu'il se soulage bruyamment, qu'il sacre et qu'il crie, qu'il caresse sans se gêner des filles publiques, il est dans son rôle, et nul n'a le droit de le lui reprocher; un riche est tenu à plus
dé fésérve. Or, la comédie est faite pour les rustres; c'est de ce point de vue populaire qu'elle observe la vie; c'est de là que vient sa morale, et c'est pour cela que cette morale est à la fois si exigeante et si relâchée.
Ordinairement les poètes se contentent d'allusions aux débauches des hommes politiques; ils citent leurs maîtresses, mentionnent leurs aventures amoureuses, rappellent leurs prodigalités. Quelquefois, selon le rôle que joue le personnage, ils insi&tent plus longuement sur sa vie privée, et leur comédie, au lieu d'être un simple pamphlet politique, se rapproche davantage de la comédie de mœurs. Une des familles d'Athènes dont le nom revient le plus souvent dans ces comédies est celle des Callias. Leur richesse, extraordinaire pour ce temps, les désignait à l'envie des pauvres, et leurs sentiments démocratiques à la haine des conservateurs. Gratin us attaqua un Callias, le second, celui qui fut ambassadeur à Suze et à Sparte, qui conclut avec les Perses le traité de Cimon et avec Lacédémone la trêve de Trente ans, qui enfin, accusé de prévarication, fut condamné à une amende de cinquante talents. C'en était assez pour donner prise aux plaisanteries d'un poète comique, et sans doute Cratinus ne négligea pas toutes ces occasions d'injurier un des plus grands citoyens d'Athènes qui s'était rallié à la politique de Périclès. Mais il fallait -surtout le décrier dans l'usage qu'il faisait de sa fortune ; Cratinus l'accuse d'avoir débauché la femme d'un autre; ce qui, pour la comédie, eût été peccadille chez un inconnu, devenait chez lui un cas pendable *.
Ce fut pis encore avec un autre Callias, petit-fils de oelui-ci. Il ne joua pas un grand rôle politique, mais il
i. Cratinus, fr. il.
ne fit pas d'opposition à la démocratie, et eut le tort d'user très largement de sa fortune, d'aimer le plaisir, et surtout de recevoir chez lui des philosophes. Sa maison, comme auparavant celle de Périclès, était le rendez-vous des poètes, des artistes et des professeurs de rhétorique, le foyer de Tesprit nouveau. De là des inimitiés violentes de la part des conservateurs; la trace s'en retrouve dans les fragments de la comédie et dans les écrits de Xénophon *. Callias n'exerçait aucune fonction publique; il fallait bien l'attaquer dans sa vie privée, et transformer sa maison en un lieu mal famé. C'est ce que fit Ëupolis dans une comédie, les Parasites. qui obtint le premier prix, en 421, et fut classée avant la Paix d'Aristophane, tant on aimait à voir traîner dans la boue les grands noms d'Athènes. Un très court fragment de la pièce, heureusement conservé, montre bien quel en était l'esprit, c Chez ce Callias, dit le chœur des Parasites, on fait joyeuse fête; il y a des langoustes, des poissonS; des lièvres et des filles aux jambes arquées ^. > Nous voyons plus loin Callias commander à son intendant un grand dîner ; il y aura pour cent francs de poisson et pour cent francs de vin, somme énorme si l'on se rappelle le prix des objets de consommation à Athènes '. A cette prodigalité du dernier Callias, le poète semble avoir opposé la frugalité de son bisaïeul, le grand Hipponikos, qui vivait au bon vieux temps où l'oi savait se contenter de peu. Celui-là était économe ; de anchois et une demi-obole de viande lui suffisaient * Eupolis ne se borna pas à la comédie des Parasites.