‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 3 sur 242 · INTRODUCTION CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

INTRODUCTION CHAPITRE PREMIER

La comédie n*est pas née de l'épopée et de la tragédie. -» Jugement d'Aristote; origines religieuses delà comédie. — Origines particulières de la comédie attique. — Premiers développements de la comédie attique. — Durée de la comédie ancienne.

On donne communément le nom d'ancienne comédie à cette période de l'histoire de la comédie attique qui s'étend depuis les commencements du genre jusqu'aux premières années du iv* siècle avant Jésus-Christ. Bien que je n'aie pas l'intention de raconter cette histoire, et que je me propose seulement d'expliquer les caractères principaux qu'eut cette comédie, une fois constituée, en prenant pour exemples les pièces conservées d'Aristophane et les fragments des poètes de la même époque, je ne puis arriver à cette explication sans avoir dit quelques mots sur les origines de la comédie en Grèce,

et particulièrement en Attique. L'ancienne comédie a toujours subi, même dans ses œuvres les plus parfaites, rinfluence de ses origines, et elle a disparu ou plutôt s'est complètement transformée, quand ces influences eurent cessé d'agir. Il est donc impossible de bien comprendre une comédie d'Aristophane, si l'on ne se reporte pas aux causes lointaines qui en éclairent la composition et la nature. Malheureusement la question est des plus difficiles, et pour être traitée scientifiquement, elle exigerait de longues discussions de textes qui seraient ici hors de propos et ne conviendraient pas à mon sujet. Je me bornerai donc à résumer aussi nettement et aussi brièvement que je le pourrai les conclusions auxquelles cette étude des documents m'a conduit.

Il semble que la comédie ait dû naître naturellement des farces de village qui se jouaient en Grèce comme partout ailleurs à l'occasion des fêtes locales. Il ne manque pas de textes anciens pour attester que l'usage de ces parades de foire était très répandu ; on leur a même donné des noms divers, selon les pays où elles avaient lieu. Les tours de force, jongleries, pantomimes, récits et scènes burlesques, chants et calembours exécutés ou débités par des pitres forains sur des tréteaux, devant une foule attentive et gouailleuse, n'ont pas manqué en Grèce, dans les temps les plus reculés. On peut même admettre que ces spectacles primitifs affectaient certaines formes régulières, qu'il y avait des sujets consacrés sur lesquels s'exerçait l'imagination des saltimbanques. C'étaient des scénarios sommaires et rebattus, d'après lesquels des acteurs, improvisés euxmêmes, improvisaient des dialogues comiques oi!i l'on voyait sans cesse revenir les mêmes personnages, types ' de la bêtise humaine, enfantés par l'imagination popu-

laire. La pantomime, les claques, les injures, les lazzis et les gros mots faisaient les frais de ces représentations. Le plus ancien théâtre est évidemment le théâtre de la foire. Mais de même que le théâtre de la foire n'a que des rapports très lointains avec la comédie moderne, et qu'il n'en a pas été le modèle et l'origine, de même les farces des dicélistes, phlyaques, ou autres bateleurs de la Grèce propre et de la grande Grèce, dont parle Athénée *, n'ont presque rien de commun avec la comédie atliqUe et ne suffisent pas à l'expliquer; elles sont la contrefaçon et non pas le modèle du théâtre comique. Ce que nous cherchons, ce n'est pas l'origine du comique, qui est la même partout, mais celle d'un genre particulier de comédie qui s'est développé à Athènes, dans une époque et dans des conditions déterminées.

Ce qui frappe tout d'abord, dans cette recherche des causes historiques d'où est née la comédie attique, c'est son apparition tardive à Athènes. La tragédie y était depuis longtemps en faveur, lorsque les premières comédies dignes de ce nom furent représentées. Près de cinquante années s'écoulèrent entre la représentation de la Prise de Milet, de Phryniclius, tragédie demeurée célèbre dans la mémoire des Athéniens, et les premières comédies de Gratinus dont il soit possible de déterminer ia date avec quelque exactitude. De 492, date probable de la Prise de Milety jusqu'à 444, date probable des Archiloques de Gratinus ', Athènes vit paraître tout le tliéâtre d'Eschyle, un grand nombre de tragédies de S'jphocle et peut-être quelques-unes d'Euripide; au con-

i. Athôn., XIV, 624d 62-2d. Scol. Apoll. Rhod. I, 746. 2. Les Archiloques doivent avoir été représentés après le proc*3 (]<i Caillas, qui eut lieu en 4i5.

traire, nous n'avons de la comédie, pendant la même période, que des noms d'auteurs mal connus, des titres et des fragments d'une authenticité douteuse. Les anciens n'avaient eux-mêmes sur ce temps que des notions confuses. Nées toutes les deux d'une même origine, les deux formes de l'art dramatique se développèrent donc très inégalement : l'une atteignait déjà à sa maturité, quand l'autre sortait à peine de ses langes.

Cette différence doit sembler d'autant plus remarquable que les genres littéraires se sont succédé à Athènes avec une extrême rapidité. L'esprit attique, alors que la comédie bégayait encore, avait parcouru le cycle entier des autres créations de la poésie et s'essayait déjà à l'histoire, à la philosophie, à la science. Il importe de montrer les causes de cette différence; l'intelligence de la comédie en deviendra plus facile. Les anciens en avaient été frappés eux-mêmes, et l'avaient attribuée à la difficulté plus grande de la comédie. « Heureuse tra- ^* gédie, — s'écriait un personnage de la Poésie d'Antiphane * — elle a toutes les chances ! D'abord, avant que personne ait parlé, les spectateurs savent le sujet de la pièce; le poète n'a qu'à le rappeler. A-t-on en effet oommé Œdipe, le public est au courant de tout : son père s'appelle Laïus, sa mère Jocaste; on connaît ses filles, ses fils, ses malheurs, son histoire. Si au contraire on a nommé Alcméon, immédiatement les petits enfants eux-mêmes répètent que dans sa furie il a tué sa mère, qu'Adraste indigné va venir, puis s'en ira... En outre, lorsque dans leurs drames ils ne savent plus que dire et qu'ils sont à bout d'invention, les poètes tragiques font paraître une machine aussi facilement qu'ils lèveraient

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