Fr. cilc par Alhên., VJ
LES ORIGINES. il
le doigt, et cela suffit aux spectateurs. 11 n'en est pas de môme pour nous, qui sommes obligés de tout inventer, les noms, le passé, le présent de nos personnages, Ja catastrophe, l'exposition. Si un Chrêmes ou un Phidon oubUe quelqu'un de ces points, on le siffle, tandis qu'on le permet à un Pelée ou à un Teucer. » Ces vers ont été écrits au milieu du iv'' siècle; la comédie luttait encore à cette époque contre les difficultés de son origine et contre les exigences du public. Ces difficultés et ces exigences s'expliquent par la nature même de la comédie.
La tragédie fit des progrès très rapides parce qu'elle était pour ainsi dire tout entière contenue dans Tépopée et dans la poésie lyrique. Elle apparut naturellement 4lès que Thespis ou tout autre eut conçu l'idée de faire dire pnr un personnage le récit épique et de l'opposer aux chants du chœur. Les sujets, l'action, le dénouement, les personnages, le style même étaient trouvés d'avance; il suffisait de les approprier à leur nouvelle destination. Le ton de la tragédie était fourni par la tradition épique et religieuse où se rencontraient tous les éléments du drame, songes, oracles, avec l'idée tragique par excellence, l'idée de la lutte de Thomme contre le destin. Tous ces éléments suffisent à la composition d'une tragédie sublime et primitive comme les Perses^ qui n'est qu'une succession de chants lyriques entrecoupés de fragments d'épopée.
La comédie naissante, au contraire, n'avait ni tradition, ni modèles dans la littérature. Elle était fille de ce qu'il y a de plus libre et de plus capricieux, le rire; ses premiers ancêtres furent des paysans en goguette. Aussi ^st-il impossible de savoir exactement comment elle a commencé. Aristote a pu dire avec justesse qu'Homère était le père de la tragédie, mais il ne lui a attribué la
paternité de la comédie que d'une manière très indirecte, et par l'intermédiaire d'un poème satirique bien postérieur à V Iliade et à VOdyssée \ Ce n'est pas dans répopée que les premiers poètes inconnus qui se sont essayés dans le genre comique pouvaient chercher les éléments de leurs plaisanteries. L'épisode de Thersite, le personnage dllephaestos offraient des modèles de scènes ou de caractères comiques, mais dont il était difficile de tirer parti pour une comédie véritable; l'impression de l'épopée était tragique. A côté de la tradition et de la littérature épiques d'où la tragédie sortit comme un fleuve de sa source, il n'y a point de tradition ni de littérature comique. Plus tard seulement, l'épopée servit de modèle, de modèle au rebours, pourrait-on dire, à la comédie elle-même. Ce fut au moment où les auteurs s'aperçurent qu'il était possible d'opposer au monde héroïque dont l'épopée offrait la peinture, la caricature d un monde grotesque qui en serait la contre-partie. Montrer les mêmes personnages dans un miroir qui les défigurerait, et faire rire par ce contraste, c'était une idée féconde. Elle ne fut réalisée et probablement conçue qu'assez tard, alors que la comédie existait déjà par elle-même.
Ce n'est donc pas à la tragédie que la comédie a emprunté d'abord ses premiers sujets, ni probablement fia constitution; ce n'est pas non plus à l'épopée. Elle a eu ses développements, ses progrès particuliers et originaux. On voudrait en trouver l'histoire authentique et suivie, soit dans les débris des poètes comiques, soit dans les témoignages des grammairiens. Malheureusement, les débris qui nous sont parvenus appartiennent à
d. PoéL, IV. 2.
' une époque trop récente, et les témoignages des grammairiens ne nous apportent que des indications vagues
^et suspectes *. Un seul témoignage doit être analysé avec soin et fournit, malgré sa brièveté obscure, des renseignements précieux, c'est celui d'Aristote. Nous y trouvons, non point l'histoire des origines de la comédie, mais des aperçus et des assertions précises sur ces origines.
Aristote distingue d'abord l'origine naturelle et lointaine de la comédie, de son origine historique et immédiate. La comédie, dit-il, a sa source dans le besoin d'imitation qui est propre à la nature humaine, et qui la pousse à reproduire non seulement le beau, mais le laid '. L'imitation du laid, voilà donc l'origine première de la comédie en Grèce, à Athènes, partout.
De même que l'imitation du beau ne s'exprima pas dans les premiers temps sous la forme de la tragédie, mais dans celle de l'épopée, de même, l'imitation du laid, avant de rencontrer dans la comédie son expression la plus parfaite, employa la satire, dont le premier type connu est le Margitès d'Homère. La satire ou iambe a été la première expression littéraire de l'instinct comique.
Mais nous n'en sommes pas encore à la comédie ellemême. Gomment, de cette origine lointaine, le besoin
1. Il s'agit ici des notices anonymes issues d'une source commune, qui se trouvent en tête des éditions d'Aristophane, et particulièrement en tête des scolics publiées dans la collection Didot. Je les désignerai par la rubrique Notice, avec le numéro de l'édition Didot.