Guêpes, 1023 et suiv
6d ARISTOPHANE.
i l'emporte. Ainsi les habitudes des tribunaux et des
I assemblées pénètrent dans la comédie et lui impriment
^ son principal caractère. Il convient donc de se méfier un /peu de l'auteur, si affamé qu'il paraisse de justice. Ayant ' à démontrer une thèse, à plaider une cause, ne devait-il pas, au milieu des traits que lui offrait l'observation des hommes et des choses, choisir ceux qui s'appliquaient le mieux à sa démonstration, et négliger volontairement les autres ? De là, dans ce tableau de la vie contemporaine que nous présentent les comédies anciennes, des lacunes, des exagérations, des mensonges. Il ne faut pas les lire sans avoir été averti. Ce serait vouloir se tromper que de les suivre aveuglément ; on n'a jamais cru sur parole aucun avocat, et le meilleur serait peut-être par défmition celui auquel il faudrait le plus prendre garde. Leur rôle d'orateurs et d'avocats d'un parti obligeait les poètes comiques à certaines inexactitudes; il y en avait d'autres que leur art même exigeait. La comédie
} devait être à la fois partiale comme une plaidoirie et
trompeuse comme une charge. Il fallait convaincre les > auditeurs, et l'on n'y épargnait aucune adresse, mais il fallait surtout les faire rire, et le plus sûr moyen était le travestissement de la vérité. Il fallait pousser au grotesque les portraits et les paroles. Aperçus de si loin dans l'immense enceinte du théâtre antique, les personnages de la comédie n'étaient amusants qu'à la condition d'être défigurés. Le portrait se déformait en caricature grimaçante et monstrueuse. On s'y reconnaissait en riant, comme dans ces miroirs qui nous renvoient notre image étrange et disproportionnée.
N'espérons donc point rencontrer chez Aristophane ni exacte vérité dans la relation des faits, ni complète bonne foi dans les jugements. Mais ne croyons pas non
plus que tout y soit mensonge et fantaisie. Des faussetés continuelles dans le récit d'événements que tout le monde connaissait, une partialité trop maladroite dans les appréciations, un défaut absolu de ressemblance dans les portraits auraient enlevé à ses comédies une grande partie de leur intérêt; le public aime la calomnie, mais à condilion qu'elle côtoie la vérité et qu^'elle ait un air de conviction ; les poètes avaient d'ailleurs trop d'esprit, de clairvoyance et de probité littéraire pour ne pas oublier de temps en temps leur rôle de commande et pour ne pas se laisser aller au plaisir de peindre d'un trait vif et rapide les travers et les vices même de leurs amis; ils étaient enfin trop de leur temps pour ne pas en subir rinflucnce tout en essayant de la combattre, de sorte, qu'à tout prendre, le tableau est encore moins trompeur qu'on ne s'y attendrait. Il ne s'agit que de le bien regarder. La vérité s'y trouve, mais par fragments, éparse, cachée sous les exagérations et les mensonges voulus, de. même que dans les difformités d'une caricature bien faite on distingue cependant les traits du modèle.
Aristophane se flatte d'avoir rendu un grand service aux Athéniens en faisant voir ce que c'était que les gouvernements démocratiques *. Ce témoignage qu'il se rendait à lui-même dans les Acharniens, à plus forte raisoa aurait-il cru le mériter après qu'il eut composé ses autre* pièces politiques; nous pouvons donc l'appliquer à l'ensemble de son œuvre et y chercher cette critique de la démocratie pour laquelle Athènes et les alliés lui auraient dû tant de reconnaissance.
i. Achaniiens, 041-42.
Le gouvernement démocratique à Athènes se composait de trois organes essentiels : les deux assemblées, qui représentaient ce que nous appelons le pouvoir législatif; les tribunaux et particulièrement Théliée, qui représentaient le pouvoir judiciaire ; enfin le conseil des stratèges auquel étaient confiées les attributions du pouvoir exécutif. La distinction entre ces trois pouvoirs n'était point, tant s'en faut, aussi nette que je viens de le dire; il suffira pour l'exposé qui va suivre de faire observer que les assemblées n'étaient pas seulement législatives et qu'elles jouissaient d'une partie des prérogatives du pouvoir judiciaire ou exécutif. Ainsi, la direction générale et souveraine leur appartenait, mais inégalement. L'une, le Conseil ou Sénat, composée de cinq cents citoyens tirés au sort parmi ceux qui avaient atteint l'âge de trente ans, formait une sorte de conseil d'État chargé de préparer les lois ; l'autre, composée de tous les citoyens majeurs, quels qu'ils fussent, votait leslois qui lui étaient proposées et faisait en outre prévaloir sa volonté par des décrets. Malgré les précautions très adroites qui avaient été prises pour remédier aux inconvénients du système, il n'en est pas moins vrai que les deux assemblées étaient tout, et que l'une d'entre elles, la moins éclairée, l'emportait sur Tautre. « Je ne vous crains pas, répond le démagogue Cléon aux menaces des Chevaliers, tant que le Sénat vit encore, tant que le Peuple radote, assis à l'Assemblée *, »