‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 34 sur 242 · Cheialiers · texte numérisé non relu

Cheialiers

L'Assemblée du peuple était remplie surtout des artisans et des marchands du Pirée et de la ville, les propriétaires habitant loin d'Athènes n'ayant pas le loisir de s'y rendre, si ce n'est dans des circonstaiices exceptionnelles. Du jour où l'on fut payé pour y assister, c'est à-dire au commencement du iv^ siècle, les plus pauvres citoyens, que la nécessité de gagner leur salaire quotidien avait peut-être retenus jusque-là, l'envahirent. Ainsi les intérêts les plus graves de l'État dépendaient d'une majorité de prolétaires. Aristophane en invente un exemple amusant dans V Assemblée des femmes. Celles-ci, déguisées en hommes, remplissent le Pnyx et se mêlent aux citoyens qui vont délibérer. Leur chef, Praxagora, propose un décret ayant pour objet de confier désormais aux femmes la direction des affaires. Alors, raconte un témoin oculaire, la foule des cordonniers — c'est-à-dire la foule des prolétaires — se met à applaudir; les paysans, plus sensés, protestent par un grognement, mais étant moins nombreux, ils sont battus. Voilà, au dire d'Aristophane, comment les choses se passaient ^

Quelles décisions réfléchies et prudentes pouvaient être prises par une telle réunion de citoyens ignorants, et en raison même de leur pauvreté, irresponsables? Tous ces Athéniens qui, pris à part, et dans la vie ordinaire, étaient si intelligents, si sensés, devenaient, une fois assis sur le rocher du Pnyx, des badauds à qui l'on pouvait en faire voir de toutes les couleurs ^. Au milieu du tumulte, des cris, des applaudissements et des sifflets, tout en mangeant et en buvant, au point que les archers chargés de la garde de l'Assemblée, sont obligés d'emporter parfois les plus tapageurs, ils écoutent les

i. Assemblée des femmes, 427 et suiv, 2. ClicvalierSf 753 et suiv.

orateurs, prêts à suivre celui qui saura le mieux les prendre par l'endroit sensible*. Les grandes affaires de rÉtat les touchent moins que les questions de personnes, et, lorsqu'ils s'en occupent, c'est pour se laisser aller aux illusions de leur imagination échauffée, ou aux impulsions de leurs instincts. Que le prix du poisson dont ils se nourrissent ait baissé, cela les intéresse bien plus que de faire la paix avec Lacédémone *. Les hommes auxquels ils s'abandonnent ne doivent être que les pourvoyeurs de leurs besoins et de leurs plaisirs; il les écoutent, tant qu'ils servent leurs passions, et leur donnent congé dès qu'ils en trouvent d'autres plus empressés à leur tenir la table prête. Ils préféreront le charlatan qui leur promettra de bonnes sandales et une tunique chaude pour l'hiver, à celui qui a pris Sphac térie •. Aussi impitoyables dans leur rancune qu'aveugles dans leur confiance, leur idole d'aujourd'hui sera demain leur victime *. l^n vain le favori de la veille s'évertuera, à force de semlité, à conserver les bonnes grâces du peuple, en vain il se mettra à ses pieds et lui offrira sa tête pour qu'il s'y essuie les doigts après s'être mouché *, le peuple est las de son dernier courtisan et sourit au nouveau. Leur égoïsme naturel a été surexcité par les flatteries de leurs ministres; ils sont habitués à se considérer comme les maîtres de tout, et, rapportant tout à eux. ils approuvent les exactions dont ils profitent, favorisent les spoliations qu'ils partagent et font de la loi la complice de leurs vols.

i. Jehamiens, 37 et suiv.; Assemblée des femmes^ 440 et suir,

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