‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 49 sur 242 · Grenouilles · texte numérisé non relu

Grenouilles

Si triste que soit ce tableau de l'armée athénienne, Vétat des finances est pire encore. En ce point surtout, les poètes comiques pénétraient au vif de la querelle entre l'aristocratie et la démocratie, entre les riches et les pauvres. En entrant en possession de droits égaux à ceux des riches, les pauvres n'avaient pas été soumis à des obligations correspondantes; les riches, au contraire, tout en perdant les privilèges dont ils jouissaient autrefois, avaient continué à entretenir l'État à leurs frais. Bien plus, les pauvres ne pouvant exercer leurs droits civiques qu'à la condition d'être défrayés des dépenses de la vie quotidienne, c'est aux riches qu'on avait demandé les sommes nécessaires. De là leur rancune implacable contre la démocratie. Ils ne pouvaient admettre qu'un homme de haute naissance, dont les ancêtres avaient rendu à la patrie des services éclatants, et qui, lui-môme, par les impôts, par les liturgies, par les •dons volontaires, contribuait généreusement aux dépenses publiques, n'eût dans la brigue des honneurs et dans la conduite des affaires aucun avantage sur un inconnu, que la médiocrité de ses ressources exemptait de tout sacrifice pécuniaire. Ils s'indignaient d'être contraints à nourrir une Assemblée où ils n'avaient aucun crédit, des juges qui les traitaient en ennemis, des fonctionnaires auxquels ils devaient obéir, et de payer de leur ruine les frais d'une guerre qui enrichissait les démagogues. La gratuité des fonctions publiques avait forcément cessé du jour où les pauvres furent en droit

d'y parvenir, et de ce même jour les riches payèrent les pauvres pour leur laisser le loisir de gouverner contre eux. Soldats, ofticiers, ambassadeurs, juges, membres du Sénat, membres de l'Assemblée, presque tous ceuy qui à un titre quelconque étaient dépositaires de la puissance publique, touchaient un traitement sur la bourse des riches. Nous pensons aujourd'hui que tous les citoyens ont les mêmes droits et les mômes obligations, que si tous peuvent aspirer aux fonctions publiques, tous doivent en échange supporter les mêmes charges. Ce n'est pas ainsi que les Athéniens comprenaient régalité démocratique. La direction de l'État appartenait à tous, et c'est ainsi qu'ils appliquaient le principe de l'égalité, mais les dépenses de l'Etat n'ip- €ombaient qu'à quelques-uns, et c'est là ce qui avait subsisté de l'inégalité primitive. C'était l'injustice ancienne retournée. Voilà ce que l'aristocratie n'a pas pardonné à Périclès.

Aussi, que de plaisanteries dans Aristophane, contre ces officiers qui se font élire pour gagner quelques drachmes, sous prétexte de guerroyer en Thrace ou en Étolie *, contre ces ambassadeurs qui prolongent pendant onze ans leur ambassade en Perse, et sont payés deux drachmes par jour, pour se faire mollement et luxueusement entretenir par le grand roi *; contre ces juges dont l'unique pensée est de toucher les trois oboles qu'ils rapportent chez eux dans un coin de leur bouche, et que leur arrache aussitôt leur famille dont ce maigre salaire est l'unique ressource '; contre ces prolétaires qui, au petit jour, se précipitent vers le Pnyx pour assis-

i, AehM'niens, 602 et suiv.

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