‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 60 sur 242 · Chevaliers, iQ6 et suiv · texte numérisé non relu

Chevaliers, iQ6 et suiv

ces dissensions intestines, la démocratie était également incapable de vouloir la paix avec désintéressement et de conduire la guerre avec résolution.

Ce tableau des institutions politiques d'Athènes est-il véridique? On serait, au premier abord, tenté de le croire, tant la critique, si vive qu'elle soit, porte juste. Au reste, si Ton voulait cautionner les accusations d'Aristophane, il serait facile d'extraire des écrits du même temps un certain nombre de passages où les plaisanteries du poète se retrouvent, transposées dans un autre ton. Les historiens, les philosophes, les orateurs athéniens ont signalé comme lui la badauderie des Athéniens dans l'Assemblée, leur mobilité, leur vanité, leur crédulité; ils ont dit les scandales des tribunaux, les hontes de la délation, les iniquités des condamnations et des exils; ils ont montré ces orateurs vendus à Tennemi, ces généraux aventuriers, ces armées où les étrangers tenaient plus de place que les citoyens, ce trésor toujours épuisé qui ne se remplissait que de Targent arraché aux alliés, ces alliés toujours prêts à la révolte, partagés eux-mêmes en deux factions rivales, chacune tour à tour victorieuse et vaincue; la trahison, la corruption, le meurtre partout, et au milieu de ce déchaînement de toutes les passions et de toutes les convoitises, Athènes perdant en quelques années son empire, ses flottes, son indépendance.

Parmi tous ces rapprochements, il en est un qui se présente de lui-même. 11 serait intéressant de comparer

aux diatribes virulentes d'Aristophane le jugement raisonné de Thucydide. Quelque opinion que l'on ait sur l'impartialité de l'historien, on ne peut nier qu'il fût encore, de tous les témoins de ce temps, le mieux informé, le plus pénétrant et le plus sincère. 11 était d'un petit groupe d'esprits élevés que leurs sympathies inclinaient, il est vrai, vers l'aristocratie, mais qui avaient accepté la démocratie et la jugeaient sans colère. En disant que les quelques années de réaction modérée qui suivirent à Athènes la révolution des Quatre-Cents furent celles où Athènes lui parut le mieux administrée, Thucydide nous a donné la mesure de ses opinions *. C'était un juste milieu. D'ailleurs, dans Thucydide môme, je prendrai de préférence les passages où il fait parler les hommes, s'efïaçant lui-môme pour laisser à chaque personnage et à chaque peuple ses sentiments et son caractère. Dans ces circonstances, sa délicatesse d'artiste, à défaut de sa probité d'historien, lui ferait une loi de l'exaclilude. On peut donc se fier à lui sans crainte. Je me bornerai à quelques traits.

On se rappelle ce que disait tout à l'heure Aristophane de l'Assemblée du peuple et des orateurs. Veut-on entendre un des plus chauds partisans de la démocratie, parler de ses concitoyens dans des termes aussi peu flatteurs? Écoutez Cléon dire son fait au peuple qui l'écoute. « De toutes ces luttes d'éloquence, la ville donne, le prix à d'autres, mais elle en supporte seule les périls. La faute en est à vous, mauvais agonothètes, qui avez pris l'habitude d'être spectateurs des discours et auditeurs dos actions, vous qui examinez la possibilité des actions à venir d'après de belles paroles, et qui, pour les actions

i. Thucydide. VIII, 07.

passées, vous en fiez moins à vos yeux qu'à vos oreilles séduites par les phrases d'habiles orateurs; vous qui excellez à vous laisser tromper par un langage nouveau, aussi bien qu'à repousser le langage fondé sur l'expérience, esclaves de toute singularité et dédaigneux de ce qui est habituel; vous, dont chacun voudrait avoir l'art de la parole, et qui, du moins, luttant avec ceux qui parlent, pour ne point paraître suivre trop lentement le mouvement de leur pensée, prévenez par vos éloges leurs mots spirituels, prompts à comprendre d'avance les discours, mais lents à en prévoir les conséquences; vous qui cherchez pour ainsi dire un autre monde que celui oix nous vivons, et ne savez pas raisonner comme il faut sur la réalité; vous, en un mot qui, dominés par le plaisir de l'oreille, ressemblez à des spectateurs assis pour entendre des sophistes plutôt qu'à des citoyens délibérant sur les intérêts de l'État * ? » N'est-ce pas là Timage de cette ville qu'Aristophane appelle d'un mot, la ville des badauds? Ce Démos qui aime tant les discours est aussi très amoureux des procès; il est mangeur de fèves, c'est-àdire de votes, a dit Aristophane. Les plaidoyers de Lysias, d'Isée et de Démosthène pourraient servir de commentaire à ce mot. Mais Thucydide, à qui rien n'a échappé du caractère athénien, a signalé ce défaut. Il en prête même l'aveu aux Athéniens eux-mêmes. Ceux-ci reconnaissent qu'ils ont la réputation d'aimer les procès '. Ils sont de plus soupçonneux, prêts à accuser de vénalité et de concussion les hommes politiques. « Sur le simple soupçon qu'un orateur est guidé par quelque intérêt, dit Diodote dans sa réponse à Cléon au sujet de Mytilène, fussions-nous d'ailleurs persuadés qu'il donne les meil-

i. Thiicydiiio, III, 38, 4 (éd. Boelime).

Page 1