Thucydide, I
ii8 ARISTOPHANE.
fait accompli. Les hommes d'État athéniens ne pouvaient pas prévoir l'avenir, et pour les juger avec équité, il faut se mettre à leur point de vue. Après Pylos, ils devaient espérer établir l'hégémonie athénienne sur un sol inébranlable; après Cyzique, après les Arginuses, ils pouvaient compter sur un retour de la fortune. En acceptant la paix que leur proposait Lacédémone, n'avaientils pas à craindre que la guerre fût seulement différée, au détriment d'Athènes ? La paix de Nicias n'a été qu'une trêve entre deux puissances également jalouses de toute rivalité. L'expédition de Sicile seule fut une aventure, encore plus mal conduite que follement entreprise, et tlont la responsabilité ne retombe pas seulement sur le parti démocratique.
Quoi qu'il en soit, en essayant d'organiser sous son hégémonie, autant que le permettaient les idées du temps et la constitution des cités 'grecques, une nation puissante, la démocratie athénienne, — car c'est à son chef le plus illustre qu'en revient l'honneur, — a conçu une pensée digne de son génie. Elle ne s'est pas seulement inspirée de vues intéressées et étroites, mais avant Philippe et Alexandre, elle a eu la conception du panhellénisme, conception demeurée toujours étrangère aux cités aristocratiques, comme Thèbes et Sparte. L'expansion extraordinaire du génie athénien a coïncidé avec rétablissement de la démocratie. Cette période de hontes et de folies a été celle où. l'intelligence athénienne produisit ses plus belles œuvres. Au contraire, à Sparte, à , Thèbes, à Syracuse, la première floraison du génie grec, plus précoce qu'à Athènes, disparut sans laisser de fruits. Jje sentiment démocratique a donc été, plus que l'égoïsme aristocratique, un ferment d'activité intellectuelle. En cherchant à étendre son influence jusqu'aux cités les
plus lointaines de la mer Egée et de la Grèce continentale, Athènes n'a pas cherché seulement à les asservir en récompense de ce qu'elle avait fait pour la Grèce au temps des guerres Médiques ; elle a cru de bonne foi délivrer les pays qu'elle soumettait. Elle a voulu leur inspirer son esprit, esprit de confiance généreuse dans la liberté *. Ce dernier mot nous conduit bien loin d'Aristophane et de ses critiques. Je l'emprunte à l'oraison funèbre que Périclès prononça devant les cadavres des Athéniens morts pour la patrie pendant la première année de la guerre. Ce discours est la plus belle réponse que l'on puisse faire aux comédies d'Aristophane. 11 est bon de le relire après avoir relu les Chevaliers. C'est assez, pour la réhabilitation de la démocratie athénienne, qu'elle ait pu être le prétexte d'un tel panégyrique.
Serait-il à propos cependant de s'indigner contre Aristophane et de l'accuser d'avoir calomnié sa patrie? Ce serait le mal comprendre. Nous avons dit les raisons qui lui dictaient pour ainsi dire ses opinions politiques; ces opinions étaient celles d'un parti p5ii>:sant, qui ne croyait pas trahir Athènes en dénigrant les démocrates, ou en plaidant la cause de Sparte. Sparte était une ville grecque, au même titre qu'Athènes; un bon Athénien pouvait sans forfaiture souhaiter entre les deux cites un accord quelconque, fût-ce à l'avantage de lacitédorienne. La connaissance de l'histoire grecque rend très indulgent pour Aristophane ; les anciens ne comprenaient pas le