Thucydide, II
patriotisme de la même manière que nous. Les Athéniens ont acclamé Alcibiade comme un sauveur quelques années seulement après qu'il eut soulevé contre eux la guerre cl 3 Décélie. L'orateur Antiphon a voulu livrer Athènes au.î Lacédémoniens, pour sauver son parti, et Thucydide l© regarde comme l'un des hommes les plus remarquables et les plus vertueux de son temps*. La démocratie athénienne, pour venir à bout de Sparte, a eu recours aux subsides de Tissapherne, et c'est avec les Perses que Lacédémone cherchait à vaincre Athènes. Aristophane n'a jamais prêché de telles alliances.
11 ne faut pas croire du reste qu'il soit uniquement occupé de railler ses adversaires, et que pour avoir plus facilement raison d'eux, il oublie tout à fait ce qu'il doit à la vérité. 11 est homme de parti, mais nullement fanatique ; son esprit le sauve de ce ridicule. Au moment où, en le lisant, on s'étonne de la grossièreté d'une injure, on rencontre une plaisanterie qui en atténue TefTet. Il faut toujours se mettre en garde contre lui et ne jamais trop le prendre au mot; sa véritable pensée se dérobe derrière des bouffonneries. Alors même que vous croyez surprendre l'accent d'une indignation irrésistible, il éclate de rire et vous laisse dans le doute. Ce satirique emporté n'est jamais dupe de ses emportements. Sa haine des démocrates ne va pas jusqu'à lui faire aimer leurs rivaux; on sait bien qui il méprise; il serait plus difficile de nommer ceux qu'il admire. Je crains que ce ne soit personne.
Dans presque toutes ses comédies, la thèse et l'antithèse s'opposent l'une à l'autre, ce qui n'est pas seule-
1. Thucydide, I, 68, l. Je ne crois pas que le mot àpexTi, dans ce passnj^o de Thucydide, ait le sens d'activité ênorgiqno, comme le voudrait Mûiler Strûbing, Arislophanes und die hislorischâ Kritik, p. 63(5.
ment un procédé de rhéteur, mais un moyen de tout dire. Il ne produit pas les arguments de ses adversaires pour avoir le plaisir d'en triompher, mais pour montrer que toute question comporte deux solutions contraires, presque aussi plausibles Tune que Tautre. Dans la comédi(î des AcharnienSy qui est un plaidoyer pour la paix, la thèse et l'antithèse sont personnifiées dans Lamachus le bravache et Dicéopolis le bon vivant. A la fin de la pièce, le premier apparaît, piteux, la cheville déboîtée et le crâne fendu, tandis que le second, ivre, et le ventre plein de vin et de victuailles, s'épanouit sous les caresses do deux filles. On ne sait auquel des deux donner raison ; les plaisirs de l'un semblent aussi abjects que les aventures héroïcomiques de l'autre sont ridicules. A tout prendre, Don Quichotte vaut encore mieux que Sancho. Dans les Chevaliers, plaidoyer contre la démocratie, Gléon serait absolument odieux s'il ne Tétait moins que le champion des nobles, Agoracrite, En approuvant les impudences du marchand de boudins et en l'excitant contre Gléon, les chevaliers s'avilissent, et l'impression dernière de la pièce n'est pas du tout celle que le poète paraissait avoir cherchée. Les Guêpes sont une diatribe contre les tribunaux; le personnage principal, le juge Philocléon. est un grotesque; mais son fils, l'aristocrate Bdélycléon, dans la seconde partie de la pièce, n'est pas moins méprisable ; et l'on se demande si la vie d'ivresse crapuleuse et de sale débauche à laquelle il invite son père, à l'imitation des gens comme il faut, ne fait pas regretter les trois oboles et les procès.
On dira que toutes ces bouffonneries étaient dans l'esprit de la comédie ancienne. Aussi est-ce pour cela qu'on lui pardonne. Les facéties font oublier les outrages; Aristophane console ceux dont il rit, en les faisant rire à leur
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tour. Il y aune purification parle rire aussi bien que par les larmes. Les larmes tragiques nous soulagent de la quantité d'émotion qui est en nous et qui a besnin de se produire au dehors; le rire de la comédie nous d^'charge du besoin que nous avons de railler les autres. Notre nialignité s'y dépense sans beaucoup de dommage pour personne, comme la foudre sur un paratonnerre.
Enfin, ce poète léger, frondeur, insolent, a eu parfois Faccent patriotique. A défaut des institutions et des hommes de son temps, il louera ceux du temps passé; dans ses satires qui n'épargnent rien, il épargnera Athènes elle-même, la ville sacrée, la ville la plus chère aux dieux et la plus riche de toutes, selon l'expression d'Eupolis*. On trouve dans Aristophane des mots heureux et de belles strophes lyriques à la gloire de sa patrie. Dans la parabase des Chevaliers, il nous fait entendre le battement des rames, le choc des trières, le hennissement des chevaux; il fait apparaître, comme Phidias sur le fronton du Parthénon, les deux divinités protectrices d'Alhènes, Poséidon et Athéna*. La parabase des Guâpes contient un éloge éloquent de la démocratie athénienne armée contre les barbares. C'est le chœur qui parle, composé de vieillards, amis de Philocléon, gens de condition médiocre, comme la majorité des spectateurs. « Nous sommes les citoyens de TAttique; seuls nous nous appelons, à juste titre, nobles et autoclithones, la plus courageuse des races. Nous avons bien des fois servi cette cité dans les combats, lorsque vint le barbare, emplissant de feu et de fumée la ville entière, parce qu'il voulait par la force enlever nos ruches. Soudain nous accourûmes, armés de la lance et
\. Eiipolis, fr. 307.