‹ Aristophane et l'ancienne comédie attiqueChapitre 75 sur 242 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE GOUVERNEMENl

Les hommes.

La satire personnelle dans la comédie. — Portraits des personnages politiques : Périclès. — Cléon. — Hyperbolos, Pisandro, Cléophon et autres chefs de la démocratie. — Les chefs du parti conservateur : Théraméne; Nicias. — Alcibiade; réserve d'Aristophane à l'égard d' Alcibiade.

Cette satire, si violente contre les institutions, l'était encore davantage contre les individus; c'est dans les attaques personnelles qu'elle excelle et qu'elle triomphe. Cela n'a rien d'étonnant. S'il a été de tout temps difficile, dans les débats politiques, de combattre les opinions sans toucher aux personnes, la difficulté était plus grande ù Athènes. Athènes était à la fois le centre d'un empire puissant, et une petite ville. On y agitait de très grandes affaires, et tout le monde s'y connaissait. Les différences d'origine, de fortune et de situation n'empêchaient pas les gens de s'y rencontrer sans cesse et de vivre côte à côte. La démocratie était dans les habitudes plus encore que dans la constitution. La facilité des mœurs méridionales et les nécessités de la vie publique mettaient sans cesse en

présence les factions rivales. Les haines qui naissent naturellement du contact des caractères et des passions s'augmentaient de la grandeur des intérêts en jeu. Les conséquences possibles des luttes engagées faisaient illusion sur la futilité des mobiles qui poussaient les adversaires. Il s'agissait de savoir si Athènes serait vaincue par Lacédémone^ mais surtout si Cléon l'emporterait sur Nicias aux prochaines élections. Les affaires pubUques se traitaient comme les affaires privées; les partis se disputaient le pouvoir, comme des parents un héritage. Gomme on se voyait tous les jours, dans la rue, à l'Assemblée, au théâtre, la familiarité des relations exaspérait l'envie d'un côté, le mépris de l'autre. Avec des goûts d'artistes et de philosophes et un penchant marqué pour les controverses, les Athéniens avaient des curiosités et des jalousies de petites gens. Les discussions devenaient naturellement des disputes, les questions de principes se transformaient en questions de personnes, et le théâtre, reproduisant les mœurs de la place publique, visait les hommes autant que les opinions. Et cela, tantôt avec une verve joyeuse, avec un tutoiement amical et impertinent, avec les échanges de compliments ironiques et de jurons familiers dont la langue grecque est si prodigue, tantôt avec des violences calculées et des crudités d'expressions empruntées au vocabulaire des quais.

Le poète comique ne se contentait pas de parler des contemporains; il les mettait eux-mêmes en scène avec leurs traits, leur démarche, leurs tics. Périclès, Cléon, Socrate, Pisandre et tant d'autres se voyaient aller et venir sur le théâtre, l'un avec son crâne proéminent, l'autre avec sa grosse voix, celui-ci sale et pieds nus, celui-là, gigantesque et le ventre rebondi. Des comédies tout entières étaient consacrées à la satire d'un contem-

porain et portaient son nom; il y avait VHyperbolos, le Cléophon et le Pisandre de Platon, YAutolykos d'Eupolis, ie Cinésias de Strattis. Ou bien, sans prendre le nom même du personnage désigné, on donnait pour titre à la pièce un surnom qui ne trompait personne, comme le Maricas d'Eupolis. Les pamphlets contemporains les plus célèbres ne donneraient de ce genre de satire qu'une idée très incomplète. Les attaques personnelles, lues isolément, dans un livre, perdent beaucoup de leur âpreté. Le personnage diffamé n'en demeure pas moins dans un lointain où on ne le voit qu'imparfaitement; la distance lui laisse encore quelque chose de son prestige. Qu'on s'imagine au contraire un des premiers, voire le premier personnage de l'État, assis au théâtre, de manière à être vu par tous les spectateurs, en pleine lumière, et au milieu des bordées de rires, d'applaudissements et de huées, écoutant les drôleries et les insultes dont son sosie €st l'objet sur la scène. Voilà le régal qu'offrait aux Athéniens la comédie ancienne. On ne saurait le comparer plus justement qu'à une cour d'assises grotesque, où le prévenu comparaîtrait sous les yeux du jury et s'entendrait accuser par le ministère public.

Si la haine de la démocratie était le sentiment dont s'inspiraient avant tout les poètes comiques, on comprend qu'ils aient poursuivi de leurs plus violentes invectives le véritable fondateur de la démocratie athénienne, Périclès. Périclès prit l'initiative des mesures politiques et financières dont l'aristocratie eut le plus à souffrir; il lui

enleva son pouvoir politique en supprimant les privilèges de l'Aréopage, et en mettant les charges publiques à la portée de tous par rétablissement des soldes. Ce fut lui aussi qui décida le peuple à entreprendre contre Lacédémone la guerre où s'engloutit la fortune des familles opulentes. Il conçut Tidée de faire d'Athènes une démocratie commerçante et armée, appuyée sur l'obéissance des villes tribu taires et sur l'égoïsme des classes pauvres, qu'il attacha par l'intérêt et par la vanité aux institutions nouvelles. Les nobles le détestaient d'autant plus qu'ils pouvaient le considérer comme un transfuge; ils devaient leur déchéance à qui aurait pu être leur chef. Né d'une des plusillustres familles d'Athènes, possesseur d'une fortune considérable, aussi grand par ses talents que par sa race, les grands n'avaient même pas la ressource de le mépriser ; ses opinions ne pouvaient être imputées ni à la faiblesse de son intelligence ni à la bassesse de son origine, ni à un égoïsme vulgaire ; on déteste davantage un enaemi qu'on est forcé d'estimer. D'autre part, les nobles avaient des alliés dans la démocratie elle-même. Malgré tout ce qu'il avait fait pour le peuple, le peuple ne le comptait pas comme l'un des siens. Il avait travaillé à établir entre les citoyens l'égalité des droits, mais il n'en avait pas moins les allures d'un maître. Sa froideur, sa hauteur tenaient les gens à distance; il inspirait le respect plus que la sympathie; on subissait son génie plus qu'on n'aimait sa personne. Tandis que sa politique éloignait de lui les nobles, son éducation aristocratique le rendait suspect aux démocrates ; les uns et les autres s'inquiétaient de la hardiesse de ses opinions philosophiques. Le parti démocratique radical était très attaché aux croyances et aux coutumes religieuses; il redoutait dans Périclès le disciple et l'ami

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d'Anaxagore. Ses mœurs mêmes choquaient les sentiments de tout le monde. Elles n'étaient ni austères comme celles d'un Aristide, ni légères comme celles d*un Alcibiade; il avait une manière nouvelle de s*alTranchir du respect humain ; en passant outre aux conventions sociales, il paraissait obéir à une conviction plutôt que céder à une faiblesse. Personne ne lui en eût voulu d'aimer Aspasie s*il n'avait eu la prétention de la traiter en femme légitime. La gravité de ce concubinage était un alTront aux lois du mariage, plus hardi que les débauches les plus scandaleuses. Avec de telles opinions et un tel caractère, Périclès ne pouvait être vraiment compris que de quelques esprits éclairés qui voyaient en lui une âme maltresse d'elle-même et supérieure aux préjugés sur lesquels la foule des hommes règle sa conduite. Mais c'est précisément à ces préjugés que s'adressait la comédie.

Le double ostracisme de Gimon et de Thucydide fils de Mélésias avait désorganisé le parti oligarchique et mis Athènes aux pieds de Périclès. Alors commencèrent les attaques ; la comédie essaya contre lui ses forces naissantes. Les nobles et ceux des démocrates qui auraient voulu remplacer Périclès étaient unis par la même antipathie et par des intérêts électoraux. Les poètes comiques 86 mirent à exploiter les rancunes des uns, les jalousies des autres. A force de le représenter au peuplo comme un tyran, on arriverait peut-être à lui persuader qu'il l'était en effet. Voilà pourquoi on rencontre si souvent dans les fragments de la comédie ancienne ces mots de roi, de tyran, de Zeus Olympien par lesquels on le désignait. Il semblait d'ailleurs qu'il s'appliquât à donner raison à ses ennemis, et à jouer le rôle qu'on lui prêtait. Son extérieur même rendait l'accusation et les plaisanteries plus

faciles. Par la grosseur démesurée de sa tête, il rappelait le maître de l'Olympe. Lorsqu'il a échappé à l'ostracisme, dans sa lutte avec Thucydide, il rentre de la place publique^ dit Cratinus, la tète haute, comme s'il portait sur son crâne la coupole de l'Odéon *. Son surnom de Zeus à tête d'oignon était devenu populaire *. Comme Zeus qui assemble les nuages, disait aussi Gratinus, ce nouveau tyran, destructeur insolent de l'ancien ordre de choses, est né de Stasis et du vieux KronoSy c'est-à-dire de l'esprit révolutionnaire et de la sottise'*. Zeus a pour arme la foudre; Périclès a pour arme son éloquence ; il est la langue la plus puissante de toute la Grèce ; c'est avec la parole qu'il lance les éclairs, qu'il tonne, et que la Grèce est ébranlée*. Sa puissance est sans limites; il tient tout, dans sa main; c il dispose des tributs des villes, enchaînant les unes, délivrant les autres; il peut à son gré bâtir ou démolir les murailles; de lui dépendent les traités, les armées, la puissance, Ja richesse, la prospérité publique '^ ». Toutes ces exagérations, toutes ces images des poètes sont bien l'expression de l'opinion publique ; Thucydide ne parlait pas autrement quand il disait qu'au temps de Périclès la démocratie n'existait que de nom, tandis qu'en fait c'était le plus grand citoyea qui commandait aux autres ^.

Ce pouvoir absolu que la faiblesse de ses concitoyens lui avait abandonné, Périclès, prétendent les poètes comi-

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