Guêpes, 6o0-3i
ils pas quelque raison de craindre que Périclès n'eût trop compté sur la raison populaire, en faisant du suffrage de tous \e régulateur souverain de la vie publique?
Thucydide lui-même, qui nous a laissé un si bel éloge de Périclès, admirait beaucoup l'homme, mais beaucoup moins le régime qu'il avait fondé. Il le félicitait en réalité, non d'avoir établi la démocratie, mais d'avoir su la dominer, et d'avoir, en la dénaturant, donné une apparence de force et de suite à un gouvernement incohérent et ruineux par lui-môme. Son panégyrique, en le regardant de près, est une condamnation, dans une certaine mesure, de Périclès et de la démocratie. Périclès avait entrepris une œuvre impossible ou éphémère; il aurait dû prévoir qu'après sa mort il ne se trouverait pas un homme capable de soutenir son héritage, et comprendre que cependant une démocratie guerrière ne peu t vivre sans un maître. C'est le vice du gouvernement démocratique d'être en contradiction avec son propre principe, puisqu'il ne saurait ni souffrir de chefs, ni s'en passer. Une démocratie ne peut être forte qu'à la condition de sacrifier la liberté, et libre qu'en renonçant à la puissance. Ce fut l'histoire d'Athènes; elle faillit périr quand elle voulut commander aux autres, et elle dura dès qu'elle se fut résignée à n'avoir plus ni hoplites, ni trières. La démocratie athénienne résista, il est vrai, à la coalition du Péloponnèse pendant trente ans, mais elle n'échappa qu'à grand'peine à une ruine complète ; cinquante ans plus tard elle eut l'honneur de paraître redoutable à Philippe et d'oser lui tenir tête, mais elle fut vaincue, et de ce jour elle ne compta plus comme puissance militaire. Le rêve de Périclès était évanoui.
Les prévisions de ce grand homme n'avaient pas pour cela été entièrement fausses. Il avait compris le génie de
son pays et suivi la voie où il devait trouver la réalisation d'une partie de ses espérances. Athènes resta une cité démocratique, et à l'abri de ces institutions qui n'avaient pas pu lui assurer un empire, elle garda son rayonnement et demeura le centre de rilellénismc, le foyer de vie où s'éclaira et se réchauffa le monde. Mais les gouvernements ne se jugent pas seulement par les bénéfices matériels qu'ils procurent ni même gar l'éclat des œuvres qu'ils font naître; il faut considérer surtout la somme de bonne volonté et de vertu qu'ils suscitent. Or, le propre des gouvernements civilisés est de rendre régoïsme humain plus dangereux en le rendant assez intelligent pour qu'il ait conscience de lui-même, pas assez encore pour qu'il s*élève jusqu'au sacrifice. Le sacrifice ne s'obtient que de ceux qui en ignorent ou en comprennent complètement le prix, des barbares ou des saints. A ce point de vue, on pourrait soutenir que le gouvernement démocratique, en excitant l'activité de chacun, surexcite les égoïsmes sans les éclairer. Voilà pourquoi Platon, envisageant les choses d'une hauteur idéale, faisait dire à Socrate : c J'entends répéter que Périclès a rendu les Athéniens lâches, bavards et cupides, en les habituant à ne rien faire que pour de l'argent '. » L'accusation dépasse de beaucoup les querelles mesquines que les conservateurs faisaient au chef de la démocratie; «est la civilisation elle-même dont Socrate instruit le procès. Les travaux publics commandés par Périclès, le mouvement commercial qu'il a provoqué, les richesses qu'il a détournées au profit d'Athènes, tout cela valait-il un effort désintéressé vers le bien? Y a-t-il une seule me qui en soit devenue meilleure ?