Platon, Govgias, p. liloo
Apri^s la mort de Périclès, l'homme d'État contre lequel les poètes comiques dirigèrent surtout les traits de leurs satires, fut Gléon, fils de Cléénète. Platon d'abord, puis Heritiippe et Eupolis l'ont attaqué violemment* . Mais leurs rares fragments n'ajouteraient rien au portrait que nous a tracé de lui Aristophane dans plusieurs de ses pièces, et particulièrement dans les Chevaliers. Au physique aussi bien qu'au moral, le Cléon d'Aristophane est un monstre. Chien-renard, aux dents aiguës, sournois^ rusé, plein de malices, rebut de la cité, aigle aux ongles crochus, bête immonde qui se vautre dans la boue, Cynocéphale, Cynna aux yeux de braise, puant comme un phoque, obscène comme une Lamie, difforme comme un chameau, baleine dévorante, criant comme un porc que Ton grille, voleur public, gouffre de rapines, Charybde de vols, scélérat, trois fois scélérat; voilà en quels termes Aristophane a parlé de Cléon*. De cette image fantastique et confuse, voici les traits caractéristiques que Von peut conserver, et qui constituent le personnage tel à peu près que le poète l'a compris et a voulu le peindre.
Né d'une famille obscure, Cléon a toute sa vie gardé l'empreinte de sa basse origine • et conservé l'odeur de la tannerie où il a vécu *. Ignorant et mal élevé, il n'a
1. Platon, fr. 407, 216; Hermippe, fr. 46; EupoIls, fr. 290^ 308; Anon., 302. (Didot.)
2. Guépetf 35 et suiv. ; Id., ibid., 1030 et suiv.; Chevaliers^ 191» 204, 247, 304, 307. 416, 510, 1067, 1403; Nuées, 581, 391.
d'autre talent qu'une vulgaire volubilité de paroles soutenue par beaucoup d'impudence et une voix de stentor K 11 est roux ', laid et débraillé. Dès qu'il apparaît, impé tueux, soufflant la tempête, pareil à un typhon ', c'est pour menacer, pour dénoncer, pour calomnier*. Sa grossièreté est mêlée de finesse et sa violence de flatterie. C'est ainsi qu'à force d'audace et d'hypocrisie ' il est arrivé à occuper le premier rang dans la cité. Il est le maître de tout; il règne sur l'agora, sur les ports, sur le Puyx; il a le Sénat sous ses pieds, il brise les stratèges, les arrête, les jette en prison et se goberge au prytanée*. Son unique pensée est de s'enrichir; là est le secret de son activité. Il pousse à la guerre qui lui rapporte de bons profits; par la ruse et par la force, il arrache de l'argent aux villes et aux particuliers; on sait que pour n'avoir pas à payer des amendes ruineuses, il faut d'abord remplir la bourse de Cléon'. Cerbère accroupi à la porte du trésor, on ne l'endort qu'en lui jetant une proie®. Bassesse, mensonge, cupidité, lâcheté, violence, voilà Cléon.
On sent que cette peinture agrandit et défigure le véritable Cléon, qu'Aristophane, sous le nom de ce démagogue, a voulu peindre la démagogie elle-même, et qu il a tracé non le portrait d'un individu, mais un type. Si cependant il a choisi Cléon pour modèle, c'est qu'il