MENACES DE CLÉO.\ ET ACCOMMODEME.NT
purent rien pour lui, ou ne se soucièrent pas du danger qu'il courait. Le peuple, léger comme toujours, s'amusait devoir trembler le satirique hardi qui ordinairement faisait trembler les autres, et il ne voulait voir en lui qu'un bouffon, obligé de se tirer d'affaire par des plaisanteries. Le danger était grave. Condamné, Aristophane eût été probablement frappé d'une amende écrasante, rejeté de la cité, privé par conséquent du droit de s'occuper désormais des affaires publiques. C'en était fait de son avenir de poète. A quel moyen de salut eut-il recours? Son témoignage prouve, à n'en pas douter, que Cléon retira son accusation, mais qu'il la retira seulement après un accommodement simulé, qui ne put pas ne pas être, dans tous les cas, fort désagréable pour Aristophane. Celui-ci se vit obligé d'apaiser, d'une façon ou d'une autre, l'homme qu'il avait cruellement offensé. Il ne put le faire, semblet-il, qu'en désavouant ses intentions, en traitant sa propre pièce de simple bouffonnerie, probablement même en s'engageant à ne la point publier, et en promettant que, désormais, il serait plus réservé. Cléop, après tout, n'était peut-être pas entièrement assuré non plus du succès de son accusation ; en tout cas, il trouvait un avantage réel dans cette soumission de son adversaire, qui détruisait lui-même l'effet de sa comédie, avantage qu'il n'eût pas obtenu en lui enlevant le titre de citoyen. Voilà sans
doute pourquoi, après Tavoir terrifié, après avoir joui de son humiliation, il retira sa plainte. Ce qui paraît certain, c'est que le procès n'eut pas lieu et qu'Aristophane ne fut pas dépouillé du titre de citoyen (i).
(T) L'opinion contraire a été soutenue par M. Van Leeuwen, De Aristophane peregrino, MnemoRysej 1888 ; Cf. édition des Guêpes, Proleg. p. xii etxxiii. Elle s'appuie sur de simples apparences. Sans doute, nous savons par des témoignages précis que plusieurs des pièces d'Aristophane furent représentées sous des noms d'emprunt, mais rien ne nous autorise à en conclure qu'il n'avait pas le droit de les faire jouer sous son propre nom parce qu'il était étranger. D'abord, il n'est aucunement établi qu'un étranger n'eût pas la faculté de faire jouer des comédies à Athènes sous son nom; puis, nous voyons que des poètes qui étaient bien athéniens se sont servis de prête-noms, tout comme Aristophane : Eupolis, en 420, fit représenter son Autolycos comme l'œuvre de Demostratos (Athénée, V, 216 d). Cet usage est explicable par beaucoup de raisons très simples, qui ne peuvent être développées ici, et qui ont dû varier avec les circonstances. Quant aux autres témoignages allégués, ils n'ont pas le sens qu'on leur attribue arbitrairement. D'ailleurs, il est indubitable que si Aristophane eût été dépouillé ofHciellementdu titre de citoyen, après l'avoir porté, ses rivaux et ses ennemis ne se seraient pas contentés de le laisser entendre par des allusions obscures, ils l'auraient crié sur les toits, et les savants alexandrins ne l'auraient pas ignoré. Ce système est impossible en lui-même et, en outre, formellement contredit par le passage des Guêpes qui est ici notre plus sûr document.
HfT^-
Vers le même temps, en avril 424, Cléon était élu stratège (1). Rien ne prouve mieux combien le peuple était loin de se guider par les mêmes sentiments, au théâtre et dans les élections.
Cette élection était un nouveau succès pour Cléon. Aristophane ne put s'empêcher d'en témoigner sa mauvaise humeur. Dans la fin de l'année 424, fut composée sa comédie des Nuées, qui semblait manifester chez lui l'intention de s'abstenir provisoirement de politique : il n'y était question ni de la guerre ni des hommes d'Etat du jour. Mais, au dernier moment sans doute, lorsqu'elle allait être jouée, c'est-à-dire peu avant les Dionysies de 423, il y inséra, dans la Parabase (v. 581 et suiv.),une allusion mordante à l'élection de Cléon et une adjuration au peuple de se débarrasser au plus tôt de ce « voleur », en lui mettant le cou dans un carcan. Il avait évidemment conscience que le danger était passé.
(1) Nuées, l)Si et suiv. et la note de J. Van Leeuwen. Cf. Busoi.T, Griech. Gesch,, III, 2e partie, p. 1124..
150 CHAPITRE ni
Cléon, en retirant son accusation, s'était désarmé lui-môme. Et d'ailleurs, satisfait de son succès pour le moment et occupé de tout autre chose, il devait donner peu d'attention à un genre d'injures qui, depuis longtemps, s'était émoussé par l'abus qu'on en faisait.
Sauf ce trait isolé, la comédie des Nuées n'a rien d'une satire politique (1). Est-il certain toutefois que l'auteur, en la composant, se soit tenu en dehors du mouvement des partis ? La question mérite, en tout cas, d'être examinée.
Ce qui en fait le fond, comme on le sait, c'est une vive attaque contre Socrate. Nous y voyons un paysan, le brave Strepsiade, qui s'est endetté, par la faute de sa femme et de son fils. Serré de près par ses créanciers, îl s'adresse au philosophe, comme au détenteur d'un secret merveilleux, grâce auquel on peut se dispenser de payer ses dettes. Socrate, athée et sophiste, bouleverse en un tour de main toutes les idées morales et toutes les croyances religieuses du bonhomme. Mais, comme celui-ci a la tête trop dure
(i) L'opinion de Savera {Ueber Aristophane^ Wolkesi^ p. 33 suiv.), reprise par Gilbert {Beitraege^ p. 218), d'après laquelle Phidippide représenterait Alcibiade, me parait devoir être absotament écartée, malgré la notrce contenue dans le second argument. Il n'y a vraiment aucune allusion précise qui lui prête une vraisemblance quelconque.
pour s'initier à la ckicane, il envoie à l'école, en son lieu et place, son fils Phidippide ; le nouveau disciple, trop bien doué, y devient immédiatement un hâbleur impudent et un fils révolté. Le père, enfin désabusé, met le feu à l'école.
De cette action ressort une idée générale qui est fort claire. Le poète a voulu montrer comment le naturel athénien, simple et honnête sous l'influence de la tradition, pouvait être altéré, dépravé même par la philosophie et la rhétorique. Ce naturel, il le trouve, ici comme ailleurs, chez un habitant de la campagne. Strepsiade était resté honnête homme, tant qu'il résidait aux champs, dans sa petite propriété'; il vivait alors heureux, riche même dans sa médiocrité, sans inquiétude et sans ambition, comme avaient vécu ses pères. Son premier malheur a été un mariage mal assorti, qui l'a obligé à habiter plus ordinairement la ville. Il a ainsi compromis sa fortune et contracté des dettes. Par là, il est devenu accessible aux tentations de la sophistique. Celle-ci le corrompt, au moins passagèrement. Et si son influence néfaste n'est pas durable chez le père, en qui le naturel reprend brusquement le dessus, on a toute raison de croire qu'elle le sera chez le fils, dont elle fait un parfait coquin.
Cette idée est à peu près celle qui avait inspiré déjà au poète sa première pièce, les Délaliens. Il semble seulement l'avoir incorporée ici à une action
plus forte et lui avoir ainsi prêté plus de valeur. Etait-elle d'origine aristocratique ? A coup sur, elle dut être en faveur, dès le milieu du siècle, chez un certain nombre d'anciannes familles, attachées au passé, ilais comment ne l'aurait-elle pas été également parmi la démocratie rurale, très tenace dans ses habitudes morales et religieuses, et peu bienveillante à tout ce qui venait du dehors? En tout cas, elle était loin d'être acceptée, au temps d'Aristophane, par l'aristocratie militante. Celle-ci fut au contraire, à n'en pas douter, le meilleur appui de la sophistique. C'était elle qui accueillait les sophistes, qui payait leurs leçons, qui leur fournissait la clientèle dont ils avaient besoin. Ses chefs et ses théoriciens, les Antiphon, les Théramène, les Critias furent au nombre des représentants attitrés de la culture nouvelle. C'était parmi les classes supérieures que se rencontraient surtout les adeptes de la rhétorique, les esprits forts, les raisonneurs qui cherchaient le pourquoi et le comment des choses, au risque d'ébranler et de détruire les vieilles croyances religieuses et sociales. Les disciples de Socrate passaient pour ennemis de la démocratie (1). Plusieurs d'entre eux appartenaient par leur naissance aux meilleures familles d'Athènes. Il est donc bien certain qu'Aristo-
(1) Platon, Apologie, c. x, et surtout c. xxi :... toutwv.., ou; ol SiaêàXXovTi; [xâ rpajtv èfjioù; fj.aÔr^xàç elvai.
phane, lorsqu'il composa ses Nuées, ne se fit pas l'interprète de ceux qu'il avait pris pour alliés, l'année précédente, dans les Cavaliers.
Ce côté aristocratique de la sophistique en général, et de l'école de Socrate en particulier, Aristophane, il est vrai, ne l'a nullement fait ressortir ni môme indiqué dans sa pièce. On ne saurait dire s'il eût trouvé quelque avantage à le faire. Car, en flattant par là certains sentiments populaires, il aurait risqué d'offfenser quelques-uns de ses amis. Mais en réalité, rien ne prouve qu'il l'ait discerné très nettement. Il y avait, sur ce point, bien des distinctions à faire, dont un contemporain ne pouvait que difficilement s'aviser.
Si l'enseignement sophistique proprement dit, celui de Protagoras, de Prodicos, de Gorgias et de quelques autres, trouvait faveur dans l'aristocratie surtout, on ne peut méconnaître, d'autre part, qu'il tendait directement à ruiner les principes sans lesquels elle ne pouvait subsister. L'influence d'une aristocratie tient nécessairement à un respect instinctif de la tradition. Tout ce qui ébranle celle-ci la menace directement. Vérité très évidente pour nous, dont les oligarques ambitieux du v" siècle ne semblent pas s'être avisés le moins du monde. Ce qu'ils voyaient, c'est que la dialectique et la rhétorique leur offraient d'eflicaces moyens de persuasion dans les tribunaux et les assemblées politiques. Cela suf-
454 CHAPITRE ni
fîsait à leur faire illusion. Préoccupés des succès immédiats, ils ne songeaient pa» à Tinfluence latente que le rationalisme nouveau ne pouvait manquer d'exercer sur la mentalité générale, au détriment de leur ancienne situation sociale. D'ailleurs, euxmêmes étaient pénétrés par la philosophie nouvelle. Esprits utilitaires et positifs, ils avaient perdu la foi en leur rôle héréditaire et en tout ce qui pouvait l'ennoblir. La plupart considéraient leur propre puissance politique comme une satisfaction individuelle, comme un moyen de jouissance, et non comme une force de conservation sociale, transmise de génération en génération, pour le bien commun de la cité. Si le poète avait eu vraiment conscience des intérêts de FaristocFatie, en tant que liés à ceux de la société, ou si quelques-uns de ses patrons les lui avaient fait apercevoir, c'est sur cette erreur profonde et vraiment funeste qu'il aurait du essayer d'ouvrir les yeux de ses concitoyens. Et alors, ce n'était pas un brave campagnard qu'il fallait représenter comme la victime des sophistes, mais bien plutôt un descendant de quelque grande famille, séduit par eux, et détruisant, par une ambition égoïste, tout le patrimoine moral de sa race. Tel était effectivement le fait social le plus grave, le plus gros de conséquences, qui pût attirer alors l'attention d'un observ^ateur. Aristophane ne semble pas s'en être douté, et si quelques-uns, autour de lui, l'ont vu ou soupçonné.
îl ne s'est fait en aucune façon l'interprète de leur pensée.
Quant à Socrate personnellement, si Aristophane J'avait bien connu, et s'il avait été d'ailleurs préoccupé •de lïntérêt aristocratique, tout le monde admet aujourd'hui qu'au lieu de le combattre, il aurait dû le considérer comme son meilleur allié. Au milieu d'une société qui éprouvait de plus en plus le besoin de raisonner, l'œuvre de Socrate fut d'essayer de rétablir par la raison ce que la raison avait d'abord -ébranlé, c'est-à-dire précisément ce que la comédie défendait. Cette œuvre, Aristophane la méconnut totalement.
Mais ce que nous devons noter ici, c'est que cette méconnaissance ne lui vint certainement pas de l'entourage aristocratique, auquel on l'a supposé quelquefois assujetti. Les préjugés que manifeste sa comédie devaient se montrer bien plus dans le peuple que dans l'élite intellectuelle delà société athénienne. Il est possible sans doute qu'en ce temps, la tendance aristocratique des idées de Socrate n'apparut pas encore aussi nettement qu'un peu plus tard, lorsqu'il attirait à lui, entre beaucoup d'autres, Xénophon et les fils d'Ariston. Le philosophe lui-même, issu du peuple, dont il affectait de garderies mœurs et les manières, ne se croyait probablement pas alors, et ne se crut peut-être jamais un adversaire de la démocratie. Mais, quoi qu'il en pensât, il Tétait, en réalité, par
la tendance profonde de son esprit, qui faisait de Taptitude la condition du pouvoir et qui ne reconnaissait aucun droit sans la qualité nécessaire pour l'exercer. Or, cette tendance, il ne la dissimulait guère dans ses entretiens (1 ) ; et elle ne contribuait pas médiocrement à exciter contre lui des sentiments défavorables. Il dut avoir des ennemis dans, toutes les classes de la société. Mais, à coup sûr, ce fut dans le peuple surtout qu'il excita le plus de défiance et d'inimitiés. Son procès le fit bien voir, et rien n'était en somme plus naturel.
Qu'on se rappelle son entretien avec Charmidès dans les Mémorables de Xénophon. Le riche et noble Charmidès se tient éloigné des affaires publiques par un sentiment d'invincible timidité. Que fait Socrate pour essayer de le rassurer et de l'encourager à agir ? Il lui représente ce qu'est le peuple athénien : une multitude d'artisans, maçons, cordonniers, foulons, ignorants et grossiers. De tels juges doivent-ils faire peur à un homme instruit ? Le thème est approprié à la circonstance, mais il n'est pas accidentel ; c'est bien le fond de sa pensée que Socrate exprime là : pour lui, le bien agir eut toujours pour condition essentielle le savoir ; et il passa sa vie à faire sentir aux gens qu'ils ne connaissaient pas le premier mot des choses dont ils prétendaient se mêler (2).
(1) Platon, Apologie^ c. xviii, p. 30 E.
(2) Platon, Apologie, ch. vi-viu. Le dernier chapitre
Cela pouvait être compris à la rigueur des esprits cultivés ; et maint témoignage atteste que les plus intelligents, après avoir été froissés d'abord par ses leçons, revenaient pourtant à lui et subissaient son influence. Malgré leur dépit, la haute valeur de sa nature intellectuelle et morale ne pouvait leur échapper entièrement, et il s'établissait, dans les cercles où régnait un certain mouvement d'idées, une opinion très forte qui reconnaissait sa supériorité. Dans le peuple, au contraire, rien de tel n'avait lieu. Là, son extérieur étrange, ses manières insolites, ses interrogations ironiques et indiscrètes, enfin sa franchise blessante devaient le faire passer pour un halluciné malveillant. On l'assimilait naturellement aux sophistes, puisqu'il s'occupait comme eux de choses subtiles et discutait comme eux sur tous les sujets ; on lui prétait les idées qu'on leur attribuait à tous indistinctement ; on en faisait un athée, un raisonneur pernicieux, puisqu'il se croyait en droit de passer au crible toutes les croyances et tous les nuages ; et on le détestait beaucoup plus sans doute que les autres philosophes, justement parce qu'il s'en prenait à tout le monde, au lieu de se confiner dans un cercle de disciples choisis.
montre que Socrate, après avoir fait sentir aux hommes d'Etat renommés et aux poètes ou artistes leur ignorance, n^avait pas rencontré moins d'infatuation ni de sottise présomptueuse chez les artisans.
158 CHAPITRE Ilf
Cette opinion populaire, voilà bien celle qu'Aristophane a recueillie et d'où il a tiré son personnage. S'il a été rinterprète de sentiments d'emprunt en le constituant tel qu'il l'a fait, c'est beaucoup plutôt, à coup sûr, des préjugés de la démocratie que de ceux de l'aristocratie. Mais le plus probable est qu'il n'a demandé d'inspiration à personne. Socrate ne pouvait lui être qu'antipathique. Sans se refuser aux entretiens enjoués, le philosophe éprouvait un dédain de penseur pour tout ce qui lui paraissait bouffonnerie. Xénophon nous en a conservé le témoignage dans son Banquet. Il est plus que probable qu'il ne faisait pas de distinction à cet égard entre la comédie proprement dite et la plaisanterie des bouffons de profession. Tout, dans ce genre étrange, devait l'offenser : la caricature grossière, le manque de dignité, la violence injuste de la satire. Et il n'était pas homme à dissimuler ce qu'il pensait. La fiction du Banquet de Platon ne suffît pas sans doute à établir qu'Aristophane l'ait jamais rencontré ni qu'il ait eu aflaire à lui directement. Il faut reconnaître toutefois que la chose est, à tout le moins, bien vraisemblable. En tout cas, il suffisait que les jugements du philosophe fussent rapportés au poète pour exciter chez lui une certaine animosité. Et comment ne l'auraient-ils pas été, dans cette société d'oisifs qui passaient leur temps à causer ? Mais ces griefs personnels, s'ils existèrent réellement, ne pri-
rent toute leur valeur que parce qu'ils trouvèrent chez Aristophane des sentiments plus généraux et plus profonds, auxquels ils se mêlèrent comme un levain actif.
C'est la philosophie elle-même que le poète haïssait, et qu'il jugeait détestable. Il lui semblait qu'elle assombrissait et pervertissait à la fois la joyeuse et énergique Athènes. Par elle, la jeunesse devenait morose et pâle, elle étudiait mille choses inutiles, au lieu de s'entraîner gaiement à l'action. Par elle aussi, elle apprenait à mettre en doute ou à renier les principes traditionnels de la vie, elle devenait bavarde et raisonneuse ; et il lui semblait que, dans cette transformation inquiétante, se perdaient peu à peu les garanties mêmes de la moralité domestique et sociale. Il est inutile sans doute de démontrer ici ce qu'il y avait d'exagération dans ces jugements et comment surtout ils avaient le tort de ne tenir aucun compte des nécessités les plus évidentesde l'évolution qui s'accomplissait alors. Mais il y aurait une grande légèreté, d'autre part, à ne pas reconnaître ce qu'ils contenaient d'observation juste et de vérité. Aristophane a eu le sentiment qu'il assistait à une crise profonde. Son esprit n'était ni assez étendu ni assez réfléchi pour se demander si elle était nécessaire. Il a vu qu'elle était dangereuse pour Athènes, qu'elle aurait probablement pour résultat de diminuer sa vertu, au sens le plus large du mot;
IHO CHAPITRI;: III
on ne saurait vraiment affirmer qu'il se soit trompé.
he% Nuées ne réussirent pas (1). Aristophane en fut aussi étonné que blessé. Il lui semblait, non sans raison, qu'il n'avait encore rien fait de meilleur. Et il est certain qu'il était difficile d'enfermer une pensée plus sérieuse dans une série d'inventions plus amusantes. Au point de vue de l'art, sa pièce attestait un art de composition vraiment nouveau. Pour le fond, elle touchait à la question la plus importante qui pût alors être posée. H remania sa pièce, plus ou moins profondément, avec l'intention de la donner de nouveau. C'est ce qu'atteste la première partie de la parabase actuelle, composée en vue de cette seconde représentation (2). Celle-ci ne semble pas avoir eu lieu. Mais le poète persista sans doute dans son jugement, et la postérité lui a donné raison.
Quelle fut la cause de cet insuccès ? Il y aurait quelque naïveté à vouloir la chercher, comme on l'a fait, dans un sentiment de justice du peuple athénien, révolté par la façon dont le poète traitait Socrate. U Apologie de Platon prouverait au besoin
(1) Argument V.
(2) Les affirmations contenues dans les arguments V et VII, au sujet des remaniements de lapièce,'ont donué lieu à de nombreuses controverses. Voir J. Van Leeuwen, éd. des Nuéesy prolégomènes, p. ix, et p. 6, note 2. Mais personne ne conteste ni ne peut contester que la première partie de la parabase n'ait été ajoutée après coup.
qu'il n'en fut rien. Elle atteste formellement que la comédie d'Aristophane contribua à l'impopularité de Socrate, ce qui nous oblige à croire qu'elle n'a soulevé dans le peuple aucune protestation de ce genre. On peut même conclure de ce témoignage qu'elle produisit son effet peu à peu, mais sûrement. Il est donc vraisemblable qu'elle fut publiée, et qu'à défaut d'auditeurs, elle trouva des lecteurs nombreux. D'ailleurs, le silence des scoliastes n'empêche aucunement de penser qu'elle a pu être jouée de nouveau, soit au Pirée, soit dans les faubourgs de la ville, ou sur les théâtres rustiques des dèmes ; de telles représentations ne devaient laisser aucune trace dans l'histoire littéraire. Quoi qu'il en soit, le fait de l'insuccès dans le concours officiel de 423 demeure certain. Mais il doit s'expliquer par des causes purement littéraires. Habitués que nous sommes à la comédie sérieuse, la pièce d'Aristophane nous parait fort amusante ; elle l'est en effet à la lecture. Le public athénien dut la juger triste et sévère. Le chœur n'avait rien de bouffon ni môme de gai. Point de danses saugrenues, point de bousculades, point de gambades folles et de contorsions. Les spectateurs n'avaient pas été secoués, en la voyant, par ce rire irrésistible qui leur semblait la condition essentielle d'une bonne cojnédie. Les juges s'inspirèrent du sentiment commun en préférant aux Nuées 1 ^ Bouteille de Cratinos et le Connos d'Amipsias.
L'insuccès des Nuées contribua probablement beaucoup à une reprise d'hostilités de la part d'Aristophane contre Cléon. Jusqu'ici, c'était la comédie politique qui lui avait le mieux réussi ; il résolut d'y revenir, quel qu'en fiit le risque ; et il ne pouvait y revenir sans attaquer Cléon, directement ou indirectement.
C'est Cléon, en effet, qui est encore visé, entre tous les démagogues, dans la comédie des Guêpes., jouée aux Lénéennes de 422, et composée par conséquent dans la fin de l'année 423^ La pièce, comme on le sait, tend à faire ressortir ce qu'on pourrait appeler la déformation de l'institution judiciaire à Athènes. Ce qui y est attaqué, ce n'est pas le principe même de cette institution, mais bien plutôt l'altération de ce principe par le fait des politiciens de la démocratie avancée. Voilà pourquoi le personnage en qui s'incarne cette déformation s'appelle Vami de Cléon (Philocléon), tandis que son fils, qui
LES GUEPES
veut le corriger, est appelé Yennemi de Cîéon (Bdélycléon).
Ici, comme précédemment, si l'on veut démêler exactement la nature de l'opposition d'Aristophane et ses rapports avec les théories contemporaines, il importe de bien dégager l'idée fondamentale de la pièce.
On sait à quel point l'organisation des tribunaux à Athènes, au v* siècle, était conforme à la plus pure doctrine démocratique (1). Tous les citoyens, âgés d'au moins trente ans, étaient appelés à juger, et il n'y avait pas d'autres juges qu'eux, sauf pour des cas exceptionnels. Ils constituaient ensemble ce qu'on appelait Yhéliée, et ils se nommaient, en tant que juges, les héliastes. On tirait au sort, parmi les héliastes, ceux qui devaient siéger dans chaque tribunal. Ces tribunaux étaient donc de véritables jurys, souvent très nombreux, mobiles, passionnés comme toutes les assemblées, et dépourvus entièrement de connaissances juridiques. Les héhastes désignés pour siéger recevaient de l'Etat une indemnité, que Cléon,pour se rendre populaire, avait fait élever récemment à trois oboles (2). Modique somme, assurément, mais qui suffisait probablement alors à faire vivre une famille pendant un jour. On peut bien
(VjkRi&ioiz^Rép.desÀtK^c.iMwi, Schoeman-Lipsius, Grt6 h. Alterthûmer^ I, p. 506.
(2) Gilbert, Beitràge, p. 187.
1G4 CHAPITRE IIÏ
penser que les citoyens riches, les hommes d'alfaires, les artisans actifs et occupés se souciaient peu de perdre leur temps à écouter les chicanes des plaideurs pour un si médiocre dédommagement. Mais les petites gens, les pauvres, les paresseux, et aussi les artisans âgés ou inoccupés trouvaient là un gagne-pain fort commode. C'étaient donc eux qui se présentaient avec empressement au tirage des noms, tandis que les autres s'abstenaient, grâce à une tolérance de la loi ou de la coutume.
Les tribunaux ainsi formés ne pouvaient qu'être imbus de tous les préjugés et de toutes les passions des classes inférieures. Ils étaient soupçonneux et durs envers les riches, tyranniques à Tégard des alliés, toujours prêts à écouter les dénonciateurs, pleins de sympathie pour les accusateurs de profession, qui, en multipliant les procès, assuraient aux juges l'occasion de siéger. Les jugements étaient proprement pour eux le pain quotidien ; et les démagogues, qui le savaient bien, n'avaient pas de meilleur moyen d'influence que la fréquence des dénonciations. Politiciens radicaux au Pnyx, ils se faisaient sycophantes devant l'héliée ; c'étaient en quelque sorte les deux faces d'un même rôle ou encore les deux moitiés d'un même tout.
De tels tribunaux ne pouvaient manquer d'être un objet de crainte et de moquerie à la fois pour les citoyens des hautes classes. Lorsque Charraidcs,
dans le Banquet de Xénophon, se félicite d'être devenu pauvre, un des principaux avantages qu'il dit avoir tirés de sa ruine, c'est d'être délivré des sycophantes (1) : la terreur des dénonciations devait être en effet une angoisse perpétuelle pour des gens qui savaient devant quels juges ils auraient à comparaître, s'ils étaient accusés. Le doctrinaire aristocratique qui a écrit le traité de la République d Athènes cité plus haut, n'a qu'une phrase sur les tribunaux, mais c'est une sentence cruelle : « Quant aux tribunaux, le peuple y porte le souci, non de la justice, mais de son intérêt personnel (2). » Tel était le dogme admis dans les cercles d'où ce livre est issu. Cette opinion se traduisait-elle en un programme de réformes ? Nous ne pouvons guère en douter. La doctrine de l'aristocratie modérée ou même de la démocratie conservatrice devait tendre tout au moins à modifier la composition des tribunaux. Aristote indique, comme un des moyens d'éviter le mal qui vient d'être signalé; une loi obligeant tous les citoyens à siéger lorsqu'ils sont désignés par le sort, et imposant aux abstentionnistes des amendes proportionnées à leur fortune, avec exemption pour les plus pauvres; de cette façon, dit-il, les riches sont contraints de siéger, tandis que faculté est laissée
(i) Xénophon, Banquet ^ IV, 30.
(2) Ps. Xénophon, Rép, des Athéniens^ I, c.xni.
aux pauvres de s'en dispenser (1). Et il nous apprend que c'était là une disposition qui figurait dans les lois de Charondas ; elle remontait donc au delà du V* siècle. Nul doute qu'elle ne fût connue et admirée à Athènes de ceux qui voulaient réformer la république ; au reste, elle pouvait se concilier parfaitement, sinon avec l'esprit, du moins avec la lettre des institutions existantes. L'oligarchie proprement dite allait plus loin. Nous ne savons pas exactement ce que la révolution de 411 fit des tribunaux ; mais le principe le plus important peut-être dont elle s'inspira était la gratuité de toutes les fonctions publiques (2) ; il y a tout lieu de croire qu'elle ne se proposait pas d'épargner le salaire des juges. En tout cas, quelques années plus tard, le gouvernement oligarchique de 404, même dans sa période de modération relative, eut grand soin de briser la puissance des tribunaux (3). Nous pouvons être sûrs qu'en agissant ainsi, il ne faisait qu'appliquer un programme élaboré depuis longtemps dans les hétairies.
La question qui se pose à nous est donc de savoir si ce programme, discuté certainement dès 422, a eu
(1) Aristote, Politique, IV, 13, 2, Bergk.
(2) Aristote, Rép. desAth., 29, 5 : xàc 8' àpykç o[xi(jeou;
(3) Même ouvrage, 35, 2 : xai xo xupoç o f,v iv xot; 8ix«oratç xaxiXuffav.
quelque influence sur la comédie d'Aristophane et si le poète doit être considéré, dans une certaine mesure, comme l'interprète des sentiments d'un parti, avec lequel nous l'avons déjà vu en relations, mais en relations indépendantes.
Le prologue des Guêpes nous représente le vieux Philocléon gardé à vue dans sa maison par son fils Bdélycléon et par ses esclaves, qui veulent à tout prix l'empêcher d'aller juger. Pourquoi l'en empêchent-ils ? pour son bien uniquement. Sa manie de juger nous est signalée comme « une maladie étrange » (v. 71), que Bdélycléon veut guérir à tout prix. Et en effet, à la description qu'on nous fait de cette maladie (v. 87-135), — description que Racine a en grande partie traduite dans ses Plaideurs, — nous y reconnaissons une véritable démence, et une démence douloureuse. Philocléon ne dort plus ; ou, s'il succombe un instant à la fatigue, son sommeil est agité par des rêves qui se rapportent an tribunal. Cette folie tourne à la méchanceté : il condamne tout le monde. En même temps, elle lui fait faire mille extravagances. Son fils en est sincèrement affligé : il a essayé de le raisonner ; inutilement. Puis, il l'a confié aux Corybantes ; sans plus de succès. Il l'a fait coucher dans le temple d'Asklépios ; cela non plus n a servi de rien. En fin de compte, il a fallu l'enfermer chez lui et clore soigneusement toutes les issues. Telle est la donnée initiale ; et, comme on le
voit, ce n'est pas Tintcrôt supérieur delà justice qui y est mis en question, c'est Fintérôt personnel de Philocleon, mais de Philocléon considéré comme représentant toute une classe d'Athéniens.
Passons sur les tentatives qu'il fait pour s'échapper : ce sont de simples drôleries. Voici l'entrée du chœur. Ce chœur est composé de vieux héliastes qui se rendent au tribunal avant le jour. Cléon leur a recommandé d'apporter une provision de colère, car ils vont avoir à juger le stratège Lâchés, accusé par lui de malversation et de vénalité à la suite de sa campagne en Sicile (v. 240-245). Ce que le poète tient à noter ici, c'est évidemment cette sorte de pacte ou de contrat tacite entre le démagogue et les héliastes. Il est leur pourvoyeur, mais ils lui obéissent. Le politicien nourrit les juges, les juges sont à la discrétion du politicien.
Cette troupe s'étonne du retard de Philocléon. Est-il malade ? Ignore-t-il qu'il y a de grosses affaires en perspective? Tout en s'interrogeant ainsi, ils marchent le plus vite qu'ils peuvent ; car, si l'archonte par hasard ne mettait pas leurs noms dans l'urne, de quoi vivraient-ils? Philocléon les entend, les appelle, leur expose comment et pourquoi il est retenu captif. Et eux, de l'encourager à îuir. Le voilà qui ronge les mailles du filet, tendu en travers d'une de ses fenêtres ; il se glisse par l'ouverture. Est-il libre ? Non : Bdélycléon l'a entendu. Les gar-
diens accourent, on frappe le fugitif, on le saisit. Les vieillards jettent des cris : ils menacent de prévenir Cléon, leur protecteur. Bdélycléon, lui, sans se fâcher, les supplie d'écouter ses raisons. Ils refusent d'abord, vocifèrent, crient à la tyrannie, puis se calment peu à peu et finissent par le laisser parler.
C'est ici, comme on le devine, la scène principale, ou, en tout cas, la plus importante à la démonstration. A quoi tend au juste cette démonstration ? Bdélycléon, avant de l'entamer, en détermine exactement la portée. Ce qu'il veut prouver, c'est que son père se trompe en croyant que les fonctions d'héliaste lui procurent quelque avantage, tandis qu'en réalité elles font de lui « l'esclave des démagogues » (v. 504-507; 514-517). Comme plus haut, l'intérêt personnel du juge est l'objet propre et principal de l'argumentation ; toutefois, derrière cet intérêt, quelque chose d'autre va se laisser entrevoir, qui est la question de l'indépendance de la justice et par conséquent de sa valeur.
Philocléon parle le premier pour exposer tous les avantages qu'il doit à l'héliée ; et naturellement son discours est, pour le public, la plus vive et amusante satire du juge athénien. Toutd'abord,cejugeestune sorte de roi, un roi qui a pour courtisans et pour flatteurs tous les accusés, si grands qu'ils soient. Remarquons que cette pensée se rencontre également dans le traité, déjà cité plusieurs fois, du pseudo-
Xénophon sur la République des Athéniens (1). Il est donc probable qu'elle avait cours dans les cercles aristocratiques, auxquels Aristophane a bien pa remprunter. Mais ce n*est, au demeurant, que la notation d'un ridicule, sans grande conséquence. Il en est à peu près de même de tout ce que dit Philocléon. Il nous montre en détail ce qu'on pourrait appeler la comédie judiciaire, les larmes des accusés, les supplications des parents et des amis, la présentation des petits enfants et des femmes, toute la série des moyens par lesquels on cherche, soit à attendrir le juge, soit à le dérider, soit à le séduire ; Tacteur récite des vers, Taulète joue de la flûte ; le juge écoute, se délecte, et décide comme bon lui semble, car il est irresponsable (v. 587). D'ailleurs, sa puissance s'étend même au delà du tribunal. A l'assemblée aussi, c'est en promettant aux héliastes augmentation de salaire et diminution de travail que les politiciens se rendent populaires (v. 592-602).
En somme, si cette satire, dissimulée si joliment sous l'éloge apparent, a une portée sérieuse, celle-ci consiste surtout en deux choses. D'abord, elle nous fait bien sentir la psychologie de l'héliaste, et eDe nous explique donc, avec infiniment d'esprit et de clairvoyance, pourquoi les petites gens de la démo-
(1) Pseddo-Xénophon, Rép. des Athéniens^ 1, 18 ; le rapprochement est signalé dans Tédition de J. Van Leeowen.
cratie athénienne trouvaient tant de plaisir à juger et pourquoi, bons enfants dans la vie courante, ils devenaient au tribunal très méchants. En second lieu, elle renforce une suggestion déjà signalée plus haut, en nous montrant les politiciens préoccupés de plaire aux juges. En dehors de cela, il n'y a guère qu'un mot grave à relever, c'est celui d' « irresponsable » , jeté en passant. Déjà, dans les Cavaliers, il avait été dit que le peuple était un « tyran » , c'est-à-dire un souverain absolu. La même idée est ici appliquée à l'héliée, mais avec beaucoup moins d'insistance et de force.
Quand Philocléon a tout dit, Bdélycléon lui répond. C'est à lui qu'Aristophane a confié le soin de découvrir à fond « le mal ancien qui a pris racine dans la République » (v. 651). Il a l'air de vouloir réfuter, point par point, le plaidoyer de son père ; il n'en fait rien. A quoi bon jréfuter un discours qui est, par lui-même, la meilleure satire de celui qui le prononce ? Ce qu'il réfute, c'est l'erreur fondamentale qui est au fond des raisonnements de Philocléon. Celui-ci s'est montré convaincu que le fonctionnement de la justice tournait à son profit personnel ; Bdélycléon démontre qu'il tourne au profit de quelques politiciens. Comme accusateurs publics, et grâce à leur popularité, ceux-ci font trembler les villes tributaires, et, dans ces villes, les citoyens les plus considérés ; car il dépend d'eux de faire con-
damner qui ils veulent. Ainsi, maîtres des tribunaux qui ont besoin de leur zèle pour vivre, ils vendent leur faveur, ou simplement leur silence. Et pendant qu'ils font fortune par de tels moyens, le petit peuple, la foule des juges, qui attend d'eux le salaire quotidien, leur obéit servilement. En théorie, la démocratie est souveraine ; en fait, elle est dans la main de ses maîtres.
A cette démonstration, vigoureuse et profonde, s'ajoutent, comme. toujojirs dans la comédie, certains éléments de fantaisie. Bdélycléon feint d'accepter le principe des démagogues, à savoir que l'argent des villes tributaires doit être employé à nourrir le peuple souverain, qui n'aurait d'autres fonctions que de gouverner et de juger. Or, ce principe, qu'ils proclament quand ils en ont besoin, l'appliquent-ils lorsqu'ils gouvernent? Un simple calcul prouve que cet argent, ainsi employé, suffirait à entretenir vingt mille citoyens athéniens. Mais la plus grande partie n'arrive pas jusqu'au peuple ; elle reste aux mains des politiciens et de leurs amis. Négligeons la fantaisie. Le calcul de Bdélycléon demeure au moins comme une amusante satire, propre, par son absurdité même, à faire ressortir le mensonge d'où les démagogues tirent leur force.
On sait ce qui suit, et nous n'avons pas à le rappeler en détail. Les vieux héhastes sont éclairés par ce débat instructif; ils abjurent leurs erreurs, c'est-
à-dire leur admiration crédule pour Cléon et ses pareils. Philocléon, lui, voit bien aussi que son fils a raison, mais Thabitude est plus forte dans son cœur que la raison. Il aime à juger, il ne peut se passer de juger.
Pour le satisfaire, il faut lui installer un tribunal à domicile, et, devant ce tribunal, introduire un procès domestique. C'est celui du chien Labès, si connu chez nous par l'imitation qu'en a faite Racine dans ses Plaideurs, Les allusions historiques du texte original n'ajoutent rien à l'intention générale de la pièce. Quant au dernier acte, il nous déconcerte quelque peu. Bdélycléon, qui sans doute s'est enrichi en travaillant, tandis que son père jugeait, veut le faire vivre désormais dans l'oisiveté et le plaisir (1). Il le mène dans le monde, après avoir essayé vainement de lui enseigner les belles manières. Le vieux maniaque s'y grise abominablement et s'attire toutes sortes de mauvaises affaires. Nous le voyons reparaître titubant, chantant, poursuivi par les gens qu'il a bousculés ou injuriés ; et
{\) On ne voit pas très bien, d'après la pièce, pourquoi Philocléon est pauvre, tandis que son fils Bdélycléon semble fort à son aise. Cette différence de situation était nécessaire à la comédie : le véritable héliaste était pauvre ; d'autre part, il fallait que Bdélycléon ne le fût pas, pour assurer à son père, une fois corrigé^ une large existence. Il est regrettable que la pièce n'explique pas comment Bdélycléon s*est enrichi.
la pièce se termine en une danse grotesque, à laquelle il se livre en compagnie de certains danseurs de profession qu'il a défiés. Il nous semble, aujourd'hui, que cette transformation ne l'a guère amélioré. Mais, sans doute, il faut d'abord tenir compte ici des exigences du genre, auxquelles Aristophane a cru devoir se plier : il était nécessaire de clore la pièce par un spectacle qui amusât le peuple. Et ensuite, ce dénouement n'a-t-il pas pour effet de nous représenter, sous la charge comique, le peuple athénien revenant à son naturel ? Race aimable, joyeuse, d'humeur douce et bienveillante, de mœurs faciles, sans discipline austère, sans dureté, celle en somme que Thucydide a dépeinte dans le célèbre discours qu'il attribue à Périclès, et que nous avions vue artificiellement pervertie par l'influence des démagogues, lorsqu'elle s'était livrée à la manie de juger et de condamner.
En réalité, pour apprécier cette comédie en tant que satire politique, on doit s'attacher surtout à la partie centrale, qui en contient, pour ainsi dire, toute la doctrine. Or, que vise-t-elle? Nous voyons bien maintenant qu'il ne s'agissait en aucune façon pour le poète d'une réforme profonde de l'institution judiciaire, suivant un des programmes énoncés plus haut. Rien dans son œuvre n'est fait pour suggérer l'idée qu'il serait bon de diminuer le nombre des juges, ou d'écarter des tribunaux les classes infé-
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Heures, ou d'y ramener de force ceux qui s'abstiennent d'y paraître. Ce qu'il tourne en ridicule, c'est la confiance crédule du peuple envers ses chefs ordinaires, c'est l'idée admise, que leur zèle d'accusateurs tend au bien' public. Et s'il fallait tirer de sa pièce quelques conseils pratiques à l'adresse de ses concitoyens, on pourrait sans doute les formuler ainsi : « Athéniens, comprenez bien que vous n'avez aucun intérêt réel à cette multiplicité de procès provoqués par les politiciens ; c'est pour euxmêmes qu'ils les font, et non pour vous. N'encouragez donc pas leur zèle de dénonciateurs par votre propension à condamner. Diminuez au contraire les procès, en décourageant les accusateurs, et, du même coup, renonçant à vivre avec le salaire du juge, revenez à votre vie normale, à vos occupations et à vos plaisirs» Athènes en deviendra plus prospère et plus agréable à habiter. •
Ainsi comprise, la comédie des Guêpes peut être considérée comme achevant une sorte de tétralogie satirique, dont l'unité intime devient apparente. En 426, dans les Babyloniens, Aristophane avait montré les démagogues opprimant les villes alliées et rendant Athènes odieuse au dehors ; en 425, dans les Acharniem, il dénonçait, sinon en eux, du moins en Périclès, de qui ils procédaient, les vrais instigateurs d'une guerre stérile, qui déchirait la Grèce et ruinait Athènes, mais qui faisait leur fortune ; en
424, dans les Cavaliers, c'était à la racine même de leur puissance qu'il s'était attaqué, à la flatterie transformée en principe de gouvernement; en 422 enfin, dans les Guêpes, il mettait en lumière un de leurs moyens d'influence les plus efficaces et les plus dangereux à la fois, leur zèle apparent d'accusateurs, qui tendait à pervertir le caractère athénien, puisqu'il faisait, d'un peuple naturellement doux, humain et joyeux, une confrérie de juges soupçonneux, égoïstes et malveillants. Du commencement à la fin, c'était donc le même esprit qui l'animait : nulle part, il ne se montrait l'ennemi de la démocratie. Sans doute, il avait eu des relations amicales avec ses adversaires, et même il leur avait emprunté quelques idées. Mais la tendance profonde de sa politique différait entièrement de la leur. Ils tendaient, eux, à la détruire. Lui ne paraît avoir visé qu'à l'avertir, et, s'il était possible, à la réformer.
L'année même où Aristophane avait fait représenter les Guêpes, et quelques mois seulement après cette représentation, dans Tété de 422, Cléon succombait en Thrace sous les murs d'Amphipolis(l). Cette mort assurait provisoirement la prépondérance au parti pacifique et modéré, dont Nicias était alors le chef, et, dès Tannée suivante, après dix ans de guerre, la paix était enfin conclue entre Athènes et Sparte.
Ari stophane compos a et fit représenter sa comédie intitulée lâ^jEaÙL«pfiAdant les derniers jours qui précédèrent le traité, à un moment où le résultat
d es négOC iatînns n'était P^"^ Hnntf>^i\ (2). Thu-
(i) Thucydide^ V, 10.
(2) L'argument n»^ I indique seulement Tannée. Le rapport chronologique de la/pièce aux événements résulte des allusions qui y sont contenues. La paix fut conclue immédiatement après les Dionysies urbaines ; car c*est à partir de cette fête, et en remontant dans le passé, que Thucydide compte les dix années de durée de la guerre, V,