‹ Aristophane et les partis à AthènesChapitre 11 sur 18 · C. XX · texte numérisé non relu

C. XX

cydide nous a représenté, avec sa précision habituelle, les dispositions qui régnaient dans Athènes pendant les négociations : « Les Athéniens voulaient alors la paix (irpà; Tfjv elpvjvr^v fJiâXXov Ty;v vvwfxr^v

eT)^ov), car, défaits récemment à Délioir et, peu après, à Amphipolis, ils n'avaient plus cette confiance en eux-mêmes qui les empêchait autrefois d'accepter aucun arrangement, lorsque leur bonheur présent leur faisait croire à une supériorité définitive. En outre, ils craignaient que leurs confédérés, encouragés par leurs insuccès, ne fissent défection de plus en plus, et ils regrettaient de n'avoir pas traité après l'affaire de Pylos, quand l'occasion était favorable (1) ». Cette analyse est manifestement juste. Mais elle ne laisse pas assez sentir l'élan de cœur avec lequel la population rurale de F Attique vit alors revenir les jours heureux et tranquilles. Or, c'est là justement ce qu'Aristophane a traduit merveilleusement. Cet arrangement comblait tous les vœux du poète ; personne n'avait souhaité la paix plus ardemment et plus sincèrement que lui ; personne ne dut l'accueillir avec une joie plus vive. Aussi, sa pièce se distingue-t-elle par •un caractère . d'exaltation lyrique. Elle sonne en quelque sorte le triomphe de la démocratie r urale^ qui obtenait enfin ice qu'elle désirait alors par-dessus tout.

(4) Thucydide, V, 14.

L'action, toute allégorique, y est peu de chose. Trygée, vigneron et petit propriétaire, que la prolongation de la guerre exaspérait comme autrefois Dikéopolis, escalade Tolympe sur son escarbot, et là, avec la complicité d'Hermès et le concours des braves paysans qui forment le chœur, il tire la Paix de Tantre où la guerre l'avait enfermée. Puis, quand il Ta remise en possession de son autorité, il redescend sur la terre, emmenant avec lui ses aimables compagnes, Opora, la déesse des fruits, et Théoria, la déesse des fêtes ; et une fois de retour dans son dème d'Athmonon, il épouse la première et célèbre joyeusement ses noces avec le concours du chœur. En agissant ainsi, il se donne fièrement comme^ le libérateur des dèmes et du peuple des campagnes(l), dont il célèbre la victoire sur les politiciens.

Mais, dans la joie exubérante de cette victoire, ce qui doit nous intéresser surtout, au point de vue spécial de cette étude, c'est le jugement rétrospectif qu'Aristophane y porte sur Cléon, et sur la politique démagogique.

Tout d'abord, dans la Parabase (v. 749 et suiv.), ;

(i) Paix, 919,

IlaXXtov yàp ô[ji.Tv aÇtoç,

Seivwv àTiaXXàÇa; ttovwv TitspSoX^v Te ^Œ'jffaç.

lUO CHAPITRE III

il rappelle Jîèrement la guerre qu'il lui a faite, il en vante la hardiesse et la grandeur, il la représente comme une nouveauté qui a. transformé la comédie. Et peut-être exagère-t-il en cela ses mérites ; mais non pas au point d'altérer complètement la vérité des choses. Il est bien certain que d'autres, avant lui, avaient fait la guerre aux hommes en vue et qu'ils avaient créé la comédie politique. Mais la continuité de ses attaques, leur variété et leur liaison, la portée de quelques-unes avaient donné réellement à sa façon de combattre quelque chose d'insolite et de nouveau. Gratines, Hermippe, Téléclidès avaient pu lancer des traits mordants contre Périclès ; il ne sef'^ble pas qu'ils eussent attaqué les principes m/mes de son gouvernement. Aristophane, lui, en combattant Cléon, avait mis à découvert quelquesuns des vices profonds de la démagogie de son temps. Voilà ce dont il avait conscience, et c'est pourquoi, dans la Paix, il rappelle avec force quelques-unes des hautes raisons morales qui lui avaient fait détester la guerre. Cette guerre, il l'avait considérée comme antihellénique, comme entreprise et prolongée dans l'intérêt personnel de quelques hommes . Cléon était pour lui le pilon dont la guerre se servait pour broyer les villes grecques dansjSûB4»eftier (1).

•AiT(5XtuX' 'A6ï)va(oi(; àXexp(6avoç, '0 pupjoTTtuXr^ç, S; èxuxa xf^v 'EXXàSa.

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La p aix restau rée devient ainsi une vprjtf^hlft fAtft de la fraterni té hellénique^ qui mérite d'aire pplphrpp. ans des hym nes d allégresse (1), « Vois, s'écrie ermes, comme les cités réconciliées s'entretiennent nsemble et comme elles rient joyeusement (2). » Mais il y a plus : cette guerre avait altéré le caractère d'Athènes ; en arrachant aux champs* la démocratie rurale, elle lui avait fait des mœurs méchantes et serviles. « Alors, dit le même dieu, lorsque le peuple des travailleurs eut abandonné ses champs pour se rassembler en ville, il ne s'aperçut pas qu'il vendait son âme. Comme il n'avait plus d'olives à manger et qu'il aimait les figues, il lui fallait bien se tourner vers les orateurs. Et ceux-ci, sachant parfaitement que les pauvres étaient sans force, tant qu'ils n'avaient pas de quoi manger, chassaient à grands cris la paix, qui pourtant se laissait voir de temps en temps, à cause du regret qu'elle avait de ce pays. En même temps, ils secouaient ceux des alliés qui étaient gras et riches, et, parmi eux, accusaient tantôt l'un, tantôt l'autre,

'Ûc îjoofjiat xat tipTTOfJLai xai )ratpo[xat.

Nûv e ffTtv i?)|aT v, oi*'v8p£ç "EXXtqvcC, xaXov... x. t. e.

i6t vuv, à6pet, oTov Tcpoc otXXijXa; XaXoûaiv al it^Xei;

d*être d'accord avec Brasidas. Et vous, alors, comme une meute, vous mettiez en pièces le malheureux. Car la cité, toute pâle, siégeant en proie à la terreur, dévorait avec empressement toutes les calomnies. Quant aux étrangers, voyant quels coups les accusateurs pouvaient asséner, ils leur fermaient la bouche en les gorgeant d'or ; ainsi, les accusateurs devenaient riches, mais la Grèce, à ce régime, se serait dépeuplée à votre insu.. Voilà ce que faisait le marchand de cuir (i). »

Et ce que le dieu dit ainsi, avec une âpre et vigoureuse éloquence, le chœur des paysans le con^ firme en constatant comment la paix Ta rendu à ses anciennes habitudes : « On ne me verra plus, juge irritable et malveillant, on ne trouvera plus en moi une âme dure comme naguère ; on me verra désormais doux et rajeuni, car je suis délivré des soucis (2). »

Rien ne peut faire mieux ressortir le fond de la pensée d'Aristophane. Il avait poursuivi avec fureur en Cléon un corrupteur de Tâme athénienne, et il croyait, un peu naïvement peut-être, que, grâce à la paix et à la mort de Cléon, celle-ci allait revenir à son ancien naturel.

Une fois délivré de son ennemi, Aristophane, comme on le verra dans les chapitres suivants,

(1) Paix, 631-647.

(2) Paix, 349.

semble s'être apaisé. On peut donc dire que ses hostilités contre Cléon caractérisent une période de sa vie.

Il s'y montra violent, acerbe, injuste mênie, si l'on peut parler de justice à propos d'un genre qui par nature tendait à déformer tout ce qu'il touchait. Engagé dans une lutte passionnée, où les plus sérieuses idées morales et politiques étaient en jeu, il se rencontra parfois avec les divers partis d'opposition, et il put profiter de leurs encoupagements ; mais il ressort déjà de l'étude qui précède qu'il ne se mit jamais à leur service et ne fut en aucune façon l'homme d'une faction. Deux sentiments surtout l 'inspirèrent, qui, tous deux, tenaient a ses origines, à sa s ituati on sociale, à sa nature même, ujii^smili- \ mgj UhelléniQue et un sen tinient athénien. Il ne put jamais admettre ni que les Grecs se fissent la guerre mutu ellement, ni que le pe uple athénien laissât déîormer son naturel dou x, bienveillant et enjoué, par des démagogues égoïstes. Son opposition, qui n'était pas toujours loyale, resta pourtant, au fond, sincère et généreuse ; elle fut aussi clairvoyante. Il n'y avait pas derrière ses pièces de programme pofitique, à proprement parler, sauf quelques aperçus rapides et incomplets ; par suite, il n'y a pas aujourd'hui de doctrine précise à en extraire. Mais, sous leur légèreté, elles cachent une sorte de philosophie générale, qui a encore sa valeur et même ses applications.

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