‹ Aristophane et les partis à AthènesChapitre 12 sur 18 · LES OISEAUX, 414. LYSISTRATE ET LES THESMOPHORIES · texte numérisé non relu

LES OISEAUX, 414. LYSISTRATE ET LES THESMOPHORIES

La série chronologique des pièces conservées d'Aristophane s'interrompt pour nous avec la Paix (421) ; elle reprend avec les Oiseaux (414), suivis de Lysistrate et des Thesmophories (411), puis, après un intervalle de six ans, des Grenouilles (405). Ces quatre pièces constituent ensemble un second groupe, assez différent du premier à plusieurs égards, et notamment au point de vue spécial de cette étude.

Il semble, en effet, qu'entre 421 et 415, un certain changement se soit produit dans l'état d'esprit d'Aristophane, en ce qui concerne la politique.

Tout d'abord, il convient de remarquer qu'il avait i>puis6 dans ses premières pièces les sujets de satire les plus essentiels que pouvait lui offrir la démocratie athénienne. Il n'y avait plus de raison pour que son attention, sollicitée par son génie inventif, se portât d'une façon aussi persistante sur cet ordre d'idées. En second lieu, Gléon avait succombé en 422. Cette mort avait délivré le poète d'un ennemi redoutable, et elle avait fait disparaître l'homme en qui se résumait pour lui l'ensemble de vices et de forces malfaisantes qui menaçaient alors la cité. Son âme, naturellement légère et prompte à se détendre, dut en être un peu rassérénée. N'est-ce pas là, en effet, la disposition qui se manifeste dans le morceau substitué par lui, probablement en 418, aux anapestes primitifs, qui avaient dû former la première partie de la parabase des Nuées, lorsqu'elles avaient été jouées en 423 (1) ? Il y déclare qu'il n'a pas voulu

(1) Ce morceaa (518-562), écrit en vers eupolidéens, révèle clairement sa date. Il y est fait allusion (v. 5.53) an Maricas d'Eupolis, joué en 421, puis à une pièce d'Hermippos qui a suivi celle-là (v. 557, tW auOic), et enfla à d'autres, encore plus récentes (v. 5o8,5XXotx' -^ôr, irâvxK). Le morceau n'a donc pas pu être écrit avant 418. D'autre part, il paraît antérieur à l'exil d'Hyperbolos, dont il ne parie pas ; or, cet exil a été prononcé au plus tard en avril 417 (Cohtius, Bist, gr,, trad. Bouclié-Leclerq, t. III, p. 295-6, et BusoLT, Griech. Gesch,, III, 2* partie, p. 1257, note 1).

fouler aux pieds le cadavre de son ennemi, et il blâme ses rivaux, entre autres Ëupolis etHermippos, de l'acharnement dont ils font preuve contre Hyperbolos (1). A ces violences vulgaires, il oppose le genre représenté par ses Nuées, pièce à laquelle il semble s'attacher alors avec une préférence réfléchie, comme au type d'une comédie vraiment digne d'un public qui pense (2).

D'ailleurs, après la mort de Cléon, la démocratie turbulente ne rencontra plus d'homme qui sût la dominer aussi complè tement par ses passions mêmes. L'histoire intérieure d'Athènes, entre 421 et 4i4, nous est, en somme, assez mal connue. Mais nous voyons du moins clairement que personne alors ne se trouva en état de régner sur TAssemblée. La politique extérieure obéit tantôt à l'impulsion des partisans de la paix, tantôt à celle des auteurs de guerre et d'aventures ; elle oscille entre Nicias et Alcibiade ; ni l'un ni l'autre ne réussit à lui imprimer une direction ferme et continue. Des personnages secondaires, Hyperboles, Pisandre, Phéax, Théramène, Démostratos, Androklès, pour n'en nommer que quelques-uns, essayent de se faire un rôle et s'agitent autour de la tribune. L'intrigue domine partout. Et, dans cette agitation confuse,

(1) Nuées, 553-559.

(2) Nuées, 560-562.

Toligarchie, qui sent la faiblesse du parti prédominant et qui note ses incohérences de conduite, reprend peu à peu confiance et mûrit ses desseins.

Médiocre matière pour la comédie politique. Celleci avait besoin de s'attaquer à quelque chose de net, de vigoureux et de consistant. De simples incidents, des idées changeantes, une politique capricieuse et dissimulée se prêtaient mal à ôtre mis par elle sur la scène. La satire dramatique, s'exerçant sur de tels objets, devait perdre en généralité, en valeur philosophique, pour devenir plus personnelle. C'est bien là, en effet, ce que nous pouvons encore entre- . voir, au travers de témoignages trop rares et fort insuffisants. Eupolis semble avoir triomphé dans ce genre. Son Maricas et ses Flatteurs, joués l'un et l'autre en 421 (1), en manifestaient sans doute, avec un éclat particulier, la violence furieuse et méchante. Dans la première de ces deux pièces, en flagellant le démagogue Hyperboles, il mettait en scène sa mère, sous l'aspect répugnant d'une vieille femme ivre, dansant le cordace. Dans la seconde, il tournait en dérision la vie privée de Callias, fils d'Hipponicos, et

(\) Argum. de la Paix d'Aristophane et scol. des Nuées, V. 552. Les mots ujxspov Tptxq) eisi, dans cette scolîe, meparaissent avoir été correctement interprétés par Kock (Fragm, Corn, gr.y I, p. 307) : ils signifient « deux ans après ». Meinekes'y était trompé, et Gilbert Ta suivi dans son erreur {Beitraege, p. 212).

se plaisait à le livrer aux rires insultants du peuple, en le montrant environné de parasites, vivant dans la débauche et dissipant rapidement son patrimoine. L'année suivante, en 420 (1), il faisait jouer son Autolycos, où il s'en prenait à une des familles considérées d'Athènes, décriant et outrageant à la fois, en même temps que le jeune vainqueur des Panathénées de 422, son père, Lycon, et sa mère, Rhodia (2). Enfin, sa comédie des Baptes, représentée probablement en 415 (3), paraît avoir visé la célébration d'un culte étranger par Alcibiade et ses amis. Ces quelques exemples sont décisifs (4). C'était

(1) Athénée, V, 216 d.

(2) Scol. Arist. Lysistrate, 270. Cf. Pauly-Wissowa, AutolykoSy 4, art. de Judeich, qui considère Rhodia comme un qualificatif d'origine ; cela ne s'accorde pas avec la scolie.

(3) Mrineke, Hist. crit, com.f p. 125.

(4) On peut y joindre probablement VHyperbolos de Platon, une des pièces auxquelles Aristophane semble faire allasion dans la parabase ajoutée aux Nuées en 418 ; Cf. ScoL Thesmoph, 808. Voy. Kock, Fr, com, gr.^ I, p. 643. — Les Dèmes d'Eupolis, joués entre 420 et 415, semblent avoir présenté le même caractère : la pièce était dirigée contre les stratèges nouvellement élus. Gilbkkt, Beitraege, p. 222 et suiv., suppose qu'il s'agissait d'Alcibiade et rapporte cette satire à Tannée 419. Toutefois^ les fragments ne fournissent aucun appui solide à cette conjecture. Dès lors, la portée générale de la pièce demeure incertaine : c'est pourquoi je ne la mentionne pas dans Ténumération cidessus.

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vraiment l'esprit d'Archiloque qui animait alors la comédie athénienne, do moins en la personne de ceux de ses poètes qui ne préféraient pas se jeter dans la parodie m>~thoIogique ou dans la fantaisie pure. La comédie politique proprement dite, telle qu'on l'avait connue pendant la guerre d'Archidamos, mêlant la philosophie à la satire et visant à donner des leçons générales au peuple, se modifiait sous l'influence des circonstances ; mais elle ne se modifiait pas à son avantage.

Aristophane ne parait pas s'être associé à cette tendance. A vrai dire, nous ignorons ce qu'il fit jouer entçe 421 et 414, et rien ne nous autorise à penser qu'après la période de production active qui avait précédé, il se soit enfermé alors dans le silence. Mais, d'autre part, s'il eût produit en ce temps quelque œuvre importante de satire politique, il est peu vraisemblable que le souvenir en eût disparu entièrement. Nous devons croire plutôt que les pièces qu'il composa durant ces quelques années ne touchaient aux événements du jour qu'incidemment, et qu'elles appartenaient en général soit au genre de la critique littéraire ou de la parodie mythologique, soit à celui de la fantaisie pure. Il préludait ainsi à sa comédie des Oiseaux.

Un peu avant le moment ou celle-ci fut représentée, une loi avait été portée, si l'on en croit les témoignages anciens, qui restreignait les libertés de

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la comédie. L'auteur en était un certain Syracosios, politicien obscur, qui ne nous est d'ailleurs connu que par les allusions moqueuses des contemporains. La plus intéressante provient d'un fragment du Solitaire de Phrynichos, joué en 414. Le poète y souhaitait à Syracosios d'attraper la gale, « car, disait-il, ilm'aôté la faculté démettre en comédie ceux que je désirais y mettre » (àcpetXcxo yàp xwfxqjôeïv oûç èTteG'JiJLoov). Le scoliaste d'Aristophane, qui cite ce fragment, ajoute : « Il semble que Syracosios ait fait passer un décret qui interdisait de mettre qui que ce soit en comédie, en le nommant (1). » On voit que cette affirmation se réduit à une conjecture, qui paraît uniquement fondée sur les vers de Phrynichos. Ceux-ci font visiblement allusion à un fait précis. Mais quel est ce fait ? Nous l'ignorons. Il faudrait savoir quels étaient ceux dont Phrynichos désirait alors se moquer, pour essayer de deviner comment Syracosios avait pu lui ôter le moyen ou l'envie de le faire. Dans tous les cas, le décret supposé est fort invraisemblable en lui-même. Les comédies jouées vers 414 abondent en noms propres et en allusions satiriques aux contemporains : les quelques fragments subsistants du Solitaire de Phrynichos en sont remplis (fr. 20, 21, 22). Le

(1) Oiseaux, 1297 : AoxsT 81 (Supaxojio;) xat ^-/^(di^iix TeOstxivai {it) xwjjtqiOeljOai 6vo{JLacni xiva.

texte du prétendu décret, tel qu'il est énoncé par le scoliaste est donc certainement inexact : il n'est d'ailleurs que la reproduction du décret de 440. Que reste-t-il, dès lors, de son témoignage? Rien ou peu de chose : et le meilleur parti à prendre, pour apprécier les tendances d'Aristophane en ce temps, sera sans doute de n'en pas tenir compte (1).

(i) Le témoignage absurde du scoliaste d'iClius Aristide (éd. Diadorf, III, p. 444), qui ne connaît pas Syracosios, et attribue une loi de ce genre à Gléon, n'ajoute vraiment rien à la valeur de celui que nous rejetons. En général, eependant,Ies modernes admettent Tauthenticité du décret de Syracosios : Curtius [Hist. gr. trad., t. III, p. 345) attribue ce décret à Tinfluence des oligarques ; Ed. Meyer {Gesch, d, Altcrth., t. IV, p. 523) y voit Tœuvre du parti padical, ce qui est aussi l'opinion de Bdsolt (t. III, 2®par^ tie, p. 1349). Autant d*hypothèses hasardeuses, fondées sur une conjecture d'un grammairien embarrassé.

Aucune pièce n'a donné lieu à des opinions plus diverses que les Oiseaux, Non pas en ce qui concerne sa valeur poétique : on s'accorde généralement à y reconnaître une des créations les plus charmantes du génie d'Aristophane. Mais, sur les intentions de l'auteur, il y a conflit entre les critiques, et ce conflit, né dans l'antiquité, ne semble pas près de s'apaiser. Sans entrer ici dans un détail qui serait infini et fastidieux, disons simplement que ces opinions divergentes peuvent se ramener à trois principales, qui comportent d'ailleurs ellesmêmes beaucoup de nuances (1). Les uns consi-

(1) On trouvera le résumé de cette polémique jusqu'à i 874 dans un article de Bursian, Ueber die Tendenz der Vœgel des Aristophanes, Sitzungsberichte der Muenchener Akad.,histor. phil Klasse, 1875, p. 375. Il faut compléter son énuméralion en citant les Histoires de la littérature grecque, principalement celles de Bernhardy, de Sittl, de Bergk, de Christ, l'ouvrage de J. Denis sur la Comédie grecque, les Histoires grecques de Curtius et de Busolt, les Beilràge de

dèrent la pièce comme une fantaisie pure, parsemée seulement çà et là d'allusions moqueuses aux hommes et aux choses du jour, mais sans aucune portée générale. Les autres, au contraire, y voient une allégorie politique et morale, habilement construite autour d'un dessein de satire très réfléchi, qu'ils interprètent d'ailleurs diversement. D'autres enfin cherchent à garder un juste milieu entre ces deux partis pris qui se contredisent. Il est impossible de toucher à cette pièce sans intervenir dans ce conflit. Mais, après tout ce qui en a été dit déjà, il doit être permis de le faire brièvement, en ne s'attachant qu'aux observations vraiment importantes.

Ecartons tout d'abord une idée a priori qui serait de nature à nous tromper.

Quelques critiques ont posé en principe, ou ont admis implicitement, que toute comédie d'Aristophane devait avoir pouf fondement une pensée satirique (1). C'est supprimer la difficulté en la résolvant d'avance. En fait, ce que nous savons de la comédie ancienne n'autorise en aucune façon une affirmation aussi absolue. Il paraît incontestable, au contraire, qu'il y a eu, dans la seconde moitié du v* siècle, à Athènes, nombre de comédies qui étaient

Gilbert, ^^/.s^ de V Antiquité d'£d. MsYia. J'ai, moi-même, touché à ce sujet dans ['Histoire de la Httér. grecque, 2<* éd. i898. t. m, p. o46.

(i) J. De^is^ La comédie grecque, tome, I» p. 4^)7.

des œuvres de fantaisie pure, destinées seulement à amuser le public ; et rien ne prouve que le théâtre d'Aristophane ait fait exception à cet égard. Ce prétendu principe est donc sans valeur par lui-même, et c'est l'examen de la pièce qui peut seul nous éclairer sur sa portée.

Le point de départ de l'action est d'abord à considérer. Deux Athéniens, Pisétaïros et Evelpide quittent Athènes sans esprit de retour : ils déclarent qu'ils ne peuvent plu§ y vivre. Pourtant, ils reconnaissent que la ville est glorieuse et prospère (1) ; que lui reprochent-ils donc"? une seule chose: on y fait trop de procès : « Les cigales, dit Tun d'eux, ne chantent qu'un mois ou deux, perchées sur les branches ; les Athéniens, eux, chantent toute leur vie, perchés sur les procès. Voilà pourquoi nous nous en allons (2). »

Si Ton se rappelle que ceci a dû être écrit vers la fin de 415, il est difficile de ne pas rapprocher cette déclaration des témoignages de Thucydide sur l'état d'esprit des Athéniens en ce temps. C'est dans l'été de 41 5 qu'avaient éclaté successivement l'affaire des Hermès et celle des mystères. L'esprit soupçonneux de la démocratie athénienne avait été soulevé par

aùxT^v {jiEv où {JttJoùvT* eîCEtvT^v trjv iroXiv, xô jxT) où {JLÊyàXrjV elvat cpùast xeùoai|Jiova,

ces faits. « On v voyait, nous dit Thistorien, un complot organise pour bouleverser TEtat et pour abolir la démocratie (1). » Bien loin de s'apaiser par Teffet des préoccupations de la guerre de Sicile, ces défiances ne firent que croître pendant plusieurs mois, après le départ de la flotte, qui eut lieu au milieu de Tété . 2 . « Dans leur défiance universelle, dit encore Thucydide, ils accueillaient indistinctement toutes les dépositions ; et, sur la foi de gens sans aveu, ils arrêtaient et incarcéraient les hommes les plus honorables (3). » Et plus loin: « Chaque jour ne faisait qu'accroître l'exaspération de la multitude et le nombre des arrestations (4). » Il est vrai qu'un des détenus finit par se dénoncer lui-même et par faire des révélations, vraies ou fausses, sur l'affaire des Hermès, ce qui calma quelque peu l'inquiétude du peuple à ce sujet. Mais l'affaire des mystères resta plus longtemps ouverte et entretint l'agitation. Le peuple demeurait persuadé qu'elle émanait également d'une conspiration contre la démocratie, ourdie avec l'appui des ennemis du pays. A un certain moment, les citoyens passèrent la nuit en armes dans le temple de Thésée, s'attendant évidemment à un coup de main oligarchique, et, dans leTmême temps,

(1) Thuc, VI, 27, trad. Bétant.

(2) Thuc, VI, c. xxx.

(3) Thuc, VI, c. lui, même traduction.

(4) Thuc. VI, 60.

les Athéniens livraient aux démocrates argiens,pour être massacrés, quelques oligarques d'Argos qu'ils avaient en otages (J). On peut être certain, d'après cela, que les procès politiques durent se prolonger pendant toute la fin de 415, et peut-être au delà, c'est-à-dire justement lorsqu'Aristophane composait sa pièce. Cela étant, l'allusion paraît incontestable. Le mot de 8(y.at, dans les vers cités, n'est pas opposéà Ypa:pat ; il ne désigne pas spécialement les procès privés ; il vise, indirectement au moins, toutes les procédures judiciaires alors en cours, même celles qui n'aboutirent pas à des procès. Aristophane a pu voir plusieurs de ses amis dénoncés, emprisonnés, interrogés. C'est ce régime de soupçons, de délations, d'enquêtes, de rigueurs arbitraires qui lui a inspiré l'idée de l'exode fantaisiste de ses deux Athéniens. La même année, au même concours, un autre poète comique, Phrynichos, mettait en scène son Solitaire (MovorpoTuo;^, dont le titre révèle assez clairementrintention. Le solitaire, lui aussi, devait fuir Athènes pour des raisons analogues. Dans la société que fréquentaient surtout les deux poètes, on estimait sans doute qu'Athènes n'était plus habitable. C'est ce qu'ils traduisaient l'un et l'autre en deux fictions différentes, inspirées d'un même sentiment. Ainsi la politique est bien au point de départ de

(1) Tfluc, VI, 61.

l'action. Mais cela ne veut pas dire que cette action tout entière soit le développement logique et continu de ridée indiquée au début. N'avons-nous pas vu que, dans les Cavaliers, la donnée initiale de la pièce est empruntée à l'affaire de Sphactérie, et que, pourtant, cette affaire n'entre ensuite pour rien dans le développement de l'action? Une comédie d'Aristophane ne doit pas être traitée comme un raisonnement déductif ou comme une démonstration en règle. Que cherchent nos deux exilés volontaires? un endroit où l'on puisse vivre en paix (towov àitpsYfiova, V. 44). Ils vont prier un vieux roi d'Athènes, Téreus, métamorphosé, comme on le sait, en huppe ("Eito^j^) de vouloir bien le leur indiquer. En sa qualité d'oiseau, il a pu voir beaucoup de pays, et, en sa qualité d'homme, il est en état d'avoir une opinion. Les voici devant lui. Térée les interroge. « De quel payç êtes- vous ? — Du pays où sont les belles trières. — Vous êtes donc des héliastes? — Oh ! tout au contraire : nous sommes des antihéliastés (àTCïiXtaorâ), — Mais, n'est-ce pas chez vous qu'on récolte cette graine ? — En tout cas, on n'en trouve guère dans les champs (1). » L'idée entrevue tout à l'heure parait ici un peu plus précise. Les deux amis ont l'âme rurale. La graine de procès n'est cultivée qu'à la ville. Et c'est pourquoi ils détestent la ville.

(1) Oiseaux, 108-111.

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Mais comment vont-ils définir la cité idéale quHs chercJient ? Evidemment, si le poète a une intention fondamentale qui soit vraiment politique, c'est ici qu'elle doit se montrer. Or, notons leur première déclaration : ils ne veulent à aucnu prix d'un Etat aristocratique (1). Est-ce là une simple parole en l'air, destinée à rassurer le public ? Nous n'aurions le droit de l'entendre ainsi que si la suite suggérait d'autres idées. Il n'en est rien. La vie que rêve Pisétaïros est une vie de bien-être, de plaisirs, de relations faciles, idéal passablement grossier, si l'on veut, mais nullement révolutionnaire (2). Il est vrai qu'il tient à ce que sa nouvelle patrie ne soit pas au bord de la mer, de peur de voir apparaître un beau jour la trière dite « la Salaminienne » , apportant une citation en règle (3). Mettcois que cette allusion au nppel d'Alcibiade implique un blâme ou un regret. Ce n'est, en tout cas, qu'un mot jeté en passant, qui n'a point d'influence sur l'action.

Le moment décisif de celle-ci, cest la proposition de Pisétaïros et la série de discours par lesquels il la iâii accepter des oiseaux. En d*autres termes, c'est la construction de Néphélococcygie. Ceux qui ont prêté au poète des intentions révolutionnaires.

comme par exemple Kœchly (1), ont été frappés de cette invention qui leur a paru significative. Bâtir en imagination une cité neuve, n'est-ce pas faire entendre clairement que la cité existante doit être abolie et réorganisée de fond en comble ? Cela serait en effet vraisemblable, si Néphélococcygie avait une constitution. Mais on a beau scruter et disséquer la fantaisie d'Aristophane, on n'en peut rien tirer de ce genre. Néphélococcygie n'a point de constitution. Pas un mot de l'organisation future des pouvoirs, des élections, du tirage au sort des magistrats, de la solde des juges ou de la limitation des droits civiques, c'est-à-dire de tout ce qui divisait alors les partis athéniens. Aucune de ces têtes légères ne manifeste la moindre ambition personnelle, la moindre tendance à l'oligarchie. Si môme nous voulons à tout prix mettre des noms de choses réelles sur ces fantaisies, le peuple ailé nous apparaîtra comme une démocratie, on serait tenté de dire comme une démocratie d'étourneaux (2). Et celui qui les mène, Pisétaïros, n'a pas d'autres moyens d'action que ses discours, comme les simples démagogues athéniens. C'est un patron du peuple, rpojxàxT); tou ^fjiou, nulle-

(1) Ueber die Vœgel der Amtophanes^ Zurich, i857.

(2) Vous voyons au v. i581 que, chez les Oiseaux, on met à la broche ceux qu'on soupçonne d'intentions mauvaises contre la démocratie. Que demander de plus ?

ment un réformateur violent ni un aspirant à la tyrannie.

La ville une fois bâtie, il en écarte, il est vrai, bon nombre de gens dont l'espèce pullulait à. Athènes : un poète lyrique, un marchand d'oracles, un géomètre faiseur de projets, puis un inspecteur en mission indéterminée et un fabricant de décrets. Ces deux derniers seulement ont un semblant de caractère politique. Vient, un peu plus tard, une seconde série : un (ils prodigue et besogneux, qui songe à étrangler son père ; le poète Kinésias ; enfin un sycophante. S'il faut tirer de là quelques indications sur les réformes que méditait alors Aristophane, elles auraient consisté, comme on le voit, à éliminer les fâcheux et les coquins, au nombre desquels il comptait seulement trois produits spéciaux de la démocratie athénienne, l'Inspecteur, dont le rôle propre est de rançonner ses inspectés, le fabricant de décrets, auxiliaire discret des politiciens embarrassés, et enfin le sycophante, qui vit de dénonciations. De tels, projets de réformes pouvaient paraître chimériques, mais ils n'étaient de nature à inquiéter aucun parti.

Faut-U attacher plus d'importance au mariage de Pisétaïros avec Royauté qui forme le dénouement de la pièce ? Et serait-on tenté par hasard de supposer, qu'à l'aide de cette fiction, Aristophane ait voulu suggérer aux Athéniens l'idée des avantages de la

monarchie ? Il faudrait donc qu'il eût constitué, à lui tout seul, le parti monarchique dans Athènes, car, de ce parti, nous ne trouvons d'ailleurs aucune trace dans l'histoire du temps. Cette absurdité devrait suffire à condamner toute supposition de ce genre, si d'ailleurs la pièce elle-même n'indiquait assez la vraie pensée du poète. La Royauté qu'épouse Pisétaïros n'est autre chose cfue le gouvernement de l'univers. Elle est fille de Zeus. Celui-ci, en abandonnant son sceptre aux oiseaux devenus les maîtres du monde, prend pour gendre leur représentant, afin de sanctionner cet abandon (1). Ce mariage se

(f) V. 1534, Prométhée dit à Pisétaïros :

To ffXTÎTrxpov ô ZtU xoïciv opvifftv îrdXiv xat xr^v BaaiXsiav toi ^^vaix' e^eiv 8i8tf).

Il est clair qu*ici le sceptre et la Royauté sont deux symboles équivalents. Ce qai a pu tromper quelques lecteurs, c*est la défînition que Prométhée donne ensuite de Royauté. « Qui est-elle? » demande Pisétaïros. « C'est» répond Prométhée, une très belle jeune fille, qui fabriqne la foudre de Zeus, et tout le reste, en même temps, les bons conseils, les bonnes lois, la sagesse, les arsenaux, les injures, le Colacrète, les trois oboles. — Elle est donc, dit Pisétaïros, son intendante en toute chose. — C'est précisément ce que je veux dire. » La pensée du poète, un peu subtile peut-être, semble être ici de définir, par des exemples amusants et facilement compris du peuple, le pouvoir absolu de Zeus. Voilà pourquoi, après avoir prêté d'abord à la Royauté des attributs abstraits et philosophiques, il la représente inopinément, dans le vers 1539»

rattache donc à la fiction toute fantaisiste de la revendication exercée par les oiseanx contre les dieux ; elle n'a pas d'autre signification.

Des observations qui précèdent, il résulte que la pièce d'Aristophane ne vise certainement aucune réforme importante dans la constitution d'Athènes et qu'elle n'a même pas la prétention d'en suggérer aucune. Mais ne conlient-elle pas néanmoins certains éléments satiriques d'une portée générale ? C'est ce qu'il faut encore examiner.

comme disposant à son gré de tout ce qui dépendait à Athènes des chefs popnl&ires.

Beaucoup de critiques y ont vu une allusion plus ou moins directe à l'expédition de Sicile et à l'état d'esprit qui lui avait donné naissance (1). Pour eux, le peuple des oiseaux est une image du peuple d'Athènes, il en a la légèreté, la promptitude à s'exalter, la crédulité enthousiaste, il forme des projets démesurés et il les exécute. Seulement, quelques-uns de ces critiques pensent que cette image est satirique, tanais que d'autres supposent que le poète, en la traçant, s'associait aux espérances de ses concitoyens.

Cette diversité même de sentiments montre assez combien il faut se défier de ces interprétations som-

(1) Bbrnhardy, Griech. Littéral, y II® partie, t. Il, p. 657 ; Denis, Com, grecque, p. 457 : « Il raille donc avec une grâce légère et charmante les vastes espérances et les ambitions infinies d'Athènes, sans proportion avec sa puissance réelle. » D'autre part, K. Kock {Die Vœgel des Avistophanes, Jahrb. f. klass. Philol., i86o, 1"^ Supplementband, p. 373-402) considère au contraire le poète comme converti à la politique guerrière et aventureuse.

maires et générales. Il est de fait que, si Aristophane a voulu se moquer des ambitions d'Athènes, son intention est demeurée bien obscure : car les oiseaux de sa comédie réussissent complètement dans leur entreprise. Et J'on ne saurait dire que leur succès seul est fantaisiste ; il y a autant de fantaisie dans la donnée première de leur projet que dans le développement qu'il prend ensuite. D'ailleurs l'intention qu'on lui prête est-elle vraisemblable? A vrai dire, nous ignorons absolument ce qu'Aristophane a pu penser de l'expédition de Sicile. Mais, en admettant qu'il la tînt pour une folie, ce qui, après tout, n'a rien d'improbable, s'y serait-il pris de cette façon pour la critiquer ? La grande imprudence des Athéniens, ôe qu'on pourrait appeler le signe caractéristique de leur politique en 415, ce fut d'oublier les ennemis qui étaient à leurs portes pour aller au loin en chercher d'autres (1). Or, les oiseaux ne font rien de semblable. Et, tout au contraire, si l'on accepte la donnée de la pièce, leur entreprise est fort bien conçue et parfaitement adaptée à sa lin. Allons même plus loin. Comment le peuple athénien se serait-il reconnu, au printemps de 414, dans ce peuple joyeux et léger, où Ton veut voir son image ? A coup sûr, l'expédition de Sicije avait excité et excitait encore de grandes espérances. Thucydide l'atteste expressé-

(1) TCHUD., VI, C. X.

u.LJ

ment (1). Mais Tannée 415 avait été triste et troublée. Les premières opérations à l'automne et durant rhiver, sans être malheureuses, avaient révélé de sérieuses difficultés. Alcibiade était à Sparte, et les Lacédémoniens, au printemps de 414, se préparaient à secourir Syracuse et à reprendre la guerre. On le savait à Athènes, car les messages de Nicias ne dissimulaient rien (2), et, si le courage y demeurait entier, du moins les chimères avaient dû faire place à une résolution réfléchie. La satire qu'on prête à Aristophane aurait donc été en retard d'un an. On ne fait pas de la comédie d'actualité avec des moqueries déjà démodées.

Restent les deux rôles de Pisétaïros et d'Evelpide. Y a-t-il une intention politique, ou tout au moins morale, dans cette association du Persuasif et du Confiant? On l'a pensé généralement, mais ici encore, lorsqu'on a voulu préciser l'interprétation, on s'est divisé.

Pour les uns, Pisétaïros est le faiseur de projets, hâbleur, audacieux, qui dominait alors dans les hétairies oligarchiques, c'est l'organisateur de complots et de révolution ; Evelpide représente ceux qui l'approuvaient, l'admiraient et le suivaient. Conune les membres de quelques-uns de ces cercles, Pisétaïros est hardi, même contre les dieux, qu'il finit par met-

(1) Thucyd., VI, c. XXIV.

(2) Thucyd., VU, c. viii.

tre de côté en leur donnant pour successeurs les oiseaux (1). Pour d'autres, le même personnage représente à la fois Alcibiade exilé et Gorgias. De même qu Alcibiade conseillait alors aux Spartiates d'occuper et de fortifier Décélie contre les Athéniens, de même Pisétaïros conseille aux oiseaux de construire Néphélococcygie contre les dieux. Ou bien encore, ses promesses sont censées rappeler celles que le même Alcibiade faisait aux Athéniens pour les entraîner en Sicile (2). Quant à Gorgias, on croit retrouver le souvenir de son éloquence dans la faconde adroite et subtile de ce beau parleur, et l'on cite, à l'appui de cette conjecture, le chant tout épisodique du chœur sur la race malfaisante des Englottogastores, peuple barbare, qui s'appelle aussi, nous dit le poète, les Gorgias et les Philippe (3). Toutes ces hypothèses reposent sur l'idée que Pisétaïros possède une faculté de persuasion caractéristique. Cette idée est-elle exacte ? En réalité, beaucoup de personnages d'Aristophane lui ressemblent à cet égard d'une manière frappante. Dikéopolis, Agoracrite, Bdélycléon, Trygée, Lysistrate, Praxagora ont tous

(1) BuRSiÂN, Ueber die Tendenz der Voegel des Aristo^ phanes, Sitzuugsberichte d. Mûiicbener Akad., hlstor. philos. Klasse, 1875, p. 375.

(2) SuEVERN, Ueber Aristoph.Voegelf Abhandl. d. Berliner Akad, 1827, histor. philosoph. Klasse, p. 1-109 ; Blaydes, Aves, éd. major, 1882. p. xnj.

(3) Oiseaux, 1693-1703.

le même caractère entreprenant, la même volonté droite et décidée, et, à peu de chose près, la môme subtilité inventive dans l'argumentation, la même adresse dans l'exécution . Les différences tiennent à l'action ; elles sont insignifiantes en comparaison des traits communs, sous lesquels nous croyons deviner la personnalité du poète lui-même. Et, dans la pièce que nous étudions, on ne voit pas trop comment, une fois la donnée acceptée, le personnage aurait pu être autre qu'il n'est.

Quant à l'irréligion, s'il y en a dans cette comédie, elle n'est pas spécialement dans le rôle de Pisétaïros, elle est bien plutôt dans l'action elle-même et dans la façon de représenter les dieux. L'action repose sur l'idée que la prétendue puissance des dieux est à la merci d'une révolte audacieuse ; les dieux euxmêmes sont travestis en personnages ridicules- Asservis à leurs besoins, ils ne peuvent se passer des hommes, ni des femmes ; et, lorsqu'ils négocient avec les révoltés, ils choisissent pour ambassadeurs, d'abord un barbare stupide, qui ne comprend pas et qu'on ne comprend pas, puis Héraclès, sorte d'athlète lourdaud et gourmand, et enfin Poséidon, qui, étant leur chef, est obligé de les suivre. Tout cela nous paraît fort irrespectueux.lBais ësf^ce bien une satire des audaces de la pensée contemporaine ? Pour en décider, comparons Aristophane avec luimême.

Dans les Nuées, nous le voyons signaler à son public la témérité impie des philosophes du temps et les conséquences qu'il en prévoit. Là, nul doute sur son intention, qui est manifestement satirique. Les théories qu'il attribue à Socrate sont réellement celles de quelques philosophes contemporains, plus ou moins altérées, mélangées, caricaturées, mais en somme reconnaissables. Quant aux conséquences, elles éclatent comme des réalités du jour, dans les actes de Phidippide autant que dans le plaidoyer de rinjuste, et elles sont formellement imputées à Socrate. Dans les Oiseaux, rien de tel. Point de théorie ni de théologie philosophique. La cosmogonie de la parabase n'est qu'une amusante fantaisie, où se mêlent des réminiscences de l'orphisme, mais qui ne peut passer pour la satire d'un système quelconque. Ce qui constitue l'étoffe des plaisanteries du poète, c'est la mythologie elle-même, et non les théories de ceux qui passaient alors pour athées. De telle sorte que l'impiété qu'on serait tenté de voir dans la pièce, bien loin de pouvoir être considérée comme l'objet de ses critiques, lui serait au contraire imputable à lui-même. En fait, cette impiété n'existe pas. Elle se ramène à une façon de traiter les dieux qui était admise du public athénien, tout dévot qu'il fût d'ailleurs, Mais ce^i'est pas ici le lieu d'insister sur ce point. La seule chose qui nous intéresse, c'est ce fait évident, que la manière dont Aristophane se

comporte à l'égard des choses religieuses dans les Oiseaux ne peut absolument pas être rapportée à une intention satirique, ni par conséquent à une arrièrepensée politique. Et il semble, au contraire, que jamais son esprit ne s'était montré aussi libre, aussi indépendant de toute préoccupation pratique, en cette matière délicate.

La conclusion de ces observations ressort d'ellemême. A coup sûr, la pièce des Oiseaux est pleine d'allusions éparses. A chaque instant, le poète sème, en passant, les traits de moquerie contre les personnes et contre les choses. On ne peut même pas méconnaître que certaines de ces moqueries n'aient un caractère général. Que les oiseaux, légers, étourdis, crédules, ressemblent souvent aux Athéniens, personne n'en disconviendra. Pisétaïros, de son côté, a quelques traits des politiciens du temps. Enfin, comme nous l'avons vu, le motif initiai de l'action est une critique de l'état moral de la cité, de sa disposition aux soupçons et aux procès. Voilà la part qu'il convient de faire à la satire. Mais celle-ci ne pénètre pas la fiction elle-même en ce qu'elle a d'essentiel, elle ne s'incorpore pas à l'action. NuUe intention directrice, qui conduise la fantaisie. C'est la fantaisie, au contraire, qui est maîtresse et qui conduit l'invention.

Et ces allusions éparses, elles-mêmes, ne se ramènent pas à une tendance unique, à un parti pris

dominant. Aristophane a des épigrammes contre certains démagogues et contre certains travers démocratiques ; il en a contre Gorgias et Philippe et contre leurs adeptes ; mais il en a aussi contre Taristocratie, contre les laconisants, contre les temporisations de Nicias(l) ; d'autre part, il encourage la jeunesse au devoir, et même au devoir militaire (2). Tout cela semble dénoter une liberté d'esprit remarquable, liberté que n'expliquerait aucunement une loi prohibitive, si l'on en admet l'existence. A coup sûr, la démocratie n'avait rien fait, depuis 421, pour désarmer la critique. Mais l'oligarchie, de son côté, ne semble pas avoir réussi, dans cette période, à exercer aucune influence durable ni même à produire au grand jour un programme politique qui pût être discuté. Les plus ardents de ses adeptes songeaient bien plutôt alors à s'organiser secrètement et à se tenir prêts pour les occasions. Les autres, surtout les jeunes, s'amusaient à scandaliser le peuple par des fanfaronnades d'impiété. Ni ces enfantillages dangereux ni cette politique de conspirations ne devaient plaire à l'esprit judicieux d'Aristophane. A mesure qu'il avançait en âge, il était moins en contact avec les cercles bruyants. Sa pensée comme son humeur inclinaient à la modération. Il jugeait les hommes et les

(1) Oiseaux, 637-8, 765, 813-815.

(2) Oiseaux, 1366.

choses de plus haut, et il obéissait à des idées plus générales. C'est ce que laisse deviner, si je ne me trompe, la comédie des Oiseaux, et ce qui est plus visible encore dans Lysistrate, jouée deux ans plus tard.

Les témoignages anciens rapportent à l'année 411 deux (les pièces subsistantes d'Aristophane, Lysistrale et les Thesmophories, mais ils ne nous font pas savoir quelle est celle qui fut représentée la première (1). Il est admis, toutefois, que Lysistrate fut jouée aux Lénéennes et les Thesmophories aux Dionysies (2). Cela résulte surtout d'un passage de Lysislrale, où le poète accuse Pisandre de vol {3}, Il parait impossible, en effet, d'admettre que cette injure ait été proférée au théâtre sous le régime oligarchique, lorsque Pisandre était tout-puissant.

Si Lysistrate fut représentée à la fin de janvier 411, elle dut être composée dans la se-

(i) lysistrate, Argum. p. 4, Blaydes : èSicix/Sti k-nl Kailiou apxovxoc Toû (isxà KXeii/.p'.TOï. Thesmophories. schol. 190, 804, 84). Cf. Wilamowili-Moelleudorff, Arisloîeks und Athen.,lï, p. 343.

(■2) SoBVEHN, Comm. de Nubibus, p. 44. CF. Blaydkî, Lysistrata, Argumentum, p. 5.

(3) V. 490-492 : 'iva yàp DtiiavSpoî î^oi rlUtM x"^ «''!

214 CHAPITRE ÏV

conde moitié de Tannée 412. C'est donc dans les événements de cette année-là, ou dans ceux qui ont précédé de peu, qu'il faut chercher TexpUcation prochaine des intentions et des dispositions du poète.

Lors que la nouvelle du désastre de Tarmée de Sicile parvint à Athène s, vers la fin de septembre 413 (1), elle y produisit une explosi o n de colère^ suivie d'une stupeur profonde (2 ). Toutefois, Tânie énergique d'Athènes réagit prftsgup. ^nssitAt II n^ semble j)as que personne ait alors p ropARp. dp. y^»"clure la pah:. D'un conunun accord, on se prépara virilement à la résistance, bien qu'on n'osât plus g^ère compter sur la victoire (3). En outre, le sentiment du danger eut pour effet d'apaiser les dissentiments et d'assagir la multitude. On constitua une magistrature exceptionnelle, celle des Probouloi, chargés de prendre les mesures /ju' exigeraient les circonstances, et on fit choix, pour l'exercer, de dix hommes âgés, que recommandait sans doute leur expérience (4).

Cet état des esprits parsut avoir duré pendant

(1) Thoc, VII, c. Lxxix, 3.

(2) Thuc, VIII, c. I, 1-2.

(3) Tbuc, VIÏI, c. I, 3 et c. xxiv, 5 : xoù; 'ASijvatouc.-.

ou8' aÙToùç àvTiAsYOVtaç ett jJLexà ttjv Six&Xlxtjv ^'jjji'^opxv (î>ç où iràvu ir^vTjpa 7(0(ôv peêaCw^ xà tz^t^^tz^ efij.

(4) Thuc, VIII, c. i, 3-4. Arist., Hep. des Athân.^ 29ja. Bekrer, Anecd.f I, 298. Cf. Ed. Meyer, Gesch d. Altertk.^ t. IV, p. 558.

LYSISTRATE 215

toute Tannée 412. Les anciens partis avaient, pour ainsi dire, disparu. Si le peuple, en masse, restait attaché à ses institutions, il avait du moins pris pn ïïaine se.s chefs ordina ires ; il se défiait des discou^ reurs. des exaités, des f aiseurs de promesses : il s entait, confusément peut-être, mais fortement, le besoin 'une direction plus ferme et "pTus constante ; et, dTnstinct, il se tournait vers ceux" qui lui ôÏÏrâîênt les meilleures garanties de modération, et de sagçsse*. Aussi les plus avisés des politiciens radicaux étaientîls en train de se faire conservateurs. Pisandre, en particulier, se préparait à devenir, quand l'occasion s'en offrirait, un des restaurateurs de l'oligarchie (1). Mais les modérés, qui détenaient pour le moment Fautorité, ne songeaient pas plus que les ci-devant démagogues à traiter avec l'ennemi, probablement parce qu'ils en sentaient l'impossibilité (2). Les événements militaires de 412 ne modifièrent pas cette situation. Athènes put faire face aux dangers immédiats. Elle vit, il est vrai, une alliance menaçante se conclure entre ses ennemis et le roi de Perse, Da-

(1) Ltsias, dise. 26, 9.

(2) Le parti oligarchique lui -môme songeait d'abord à continuer la guerre (Thdc. VIII, 53, 63). Ce fut seulement après l'accomplissement du coup d'Etat, lorsqu'on eut renoncé à toute réconciliation avec Alcibiade et en même temps à l'appui de la Perse, qu'on essaya de traiter. Gilbert, Beitràge, p. 315-316.

riusll; elle vit aussi de graves défections se produire parmi ses alliés et ses sujets, celles de Chios, d'Erythrées, de Clazomène (1), de Milet (2), d'autres encore ; mais ces défections ne furent pas simultanées, et elle réussit à en réprimer ou à en prévenir plusieurs, notamment celle de Lesbos (3). Solidement appuyée sur Samos, elle ne se laissa pas expulser de rionie et elle tint ses adversaires en respect. Lorsque l'hiver arriva, ses affaires étaient, à tout prendre, en meilleur état qu'on ne pouvait s'y attendre. La plus grosse inquiétude venait du côté de la Perse, qui appuyait de ses subsides les Péloponésiens et qui leur promettait le concours d'une flotte. Or, c'était justement cela qui empêchait les politiques réfléchis de croire à la possibilité de traiter. Sparte avait la partie trop belle pour consentir à l'abandonner, sans avoir réduit son adversaire à l'impuissance.

Comment se fait-il donc qu'Aristophane ait conçu, justement alors, l'idée d'écrire une comédie en faveur de la paix ? Un poète comique pouvait, à la rigueur, lutter contre l'opinion prédominante ; mais, évidemment, à la condition de s'appuyer au moins sur une minorité nombreuse et influente. En janvier 4H, nous ne découvrons p as, dans la masse d u

(1) Thucydide, VIII, 14.

(2) Thucydide, Vlll, H.

(3) Thucydide, VIII, 22-23.

pw— liwwpp^w^^ïM ■ .-L.■ ^1g»aBP^Bg= .■ ■ ...LJij-i sis^assaafsssi^^^afm^mmmmmmm

LYSISTRATE 21 7

peuple athénien, une mino rité de ce genre qui fut lisposee à proposer la paix .

Cela est vrai. Seulement une comédie, et même une comédie à thèse, ne saurait être assimilée ni à UD projet de loi, ni à une proposition ferme. C'est bien plutôt, par nature, une suggestion, qui ne tend pas nécessairement à un effet pratique immédiat. Le poète peut s'adresser à des sentiments profonds, qui sont réprimés et contenus pour le moment par des considérations impérieuses, mais qui attendent l'occasion de reprendre le dessus, et qui l'attendent même impatiemment. Et s'il éprouve personnellement ces sentiments, autant ou plus que n'importe qui, il est naturel qu'il désire les entretenir ou les fortifier, ou qu'il essaye même de démontrer à sa manière qu'après tout la réalisation n'en est ni aussi éloignée, ni aussi impossible qu'on le pense communément autour de lui. C'est là justement ce qu'Aristophane me paraît avoir tenté de faire dans sa Lysistrate, Qu'il l'ait fait d'ailleurs en dehors de toute influence du parti, c'est ce qui ressort de la conception de la pièce et de son développement, et ce qu'il faut essayer de mettre en lumière.

Un premier fait à noter, c'est qu'il n'y a mis en scène aucun parti, aucun groupe politique. Nous ne trouvons là ni chœur aristocratique comme dans les Cavaliers, ni représentant de la démocratie rurale, comme Dikéopolis ou Trygée, ni ennemi décidé des politiciens influents, comme Bdélykléon. Quels sont les porte-parole du poète ? Ce sont des femmes ; c'est avant tout Lysîstrate, le chef du complot, l'oiv ganisatrice de l'entreprise, qui en règle le moave» ment avec une fermeté si adroite, et, autour d'elles, ce sont des Athéniennes, des Béotiennes, des Lacédémoniennes. Elles sont rapprochées par un intérêt commun, qui n'est celui d'aucun parti, d'aucune cité spécialement, mais qui est, à proprement parler, un intérêt féminin. Elles détestent la guerre, parce que la guerre détruit la vie de famille, éloigne d'elles leurs maris et leurs fils, empêche les jeunes filles de se marier, inflige à toutes des alarmes, des angoisses, des deuils, et enfin parce qu'elle ruine leur ceuvre propre, qui est de faire prospérer la maison.

LTSISTRATE 219

et, par la maison, la cité, et, par la dté, la Grèce matière. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce sentiment hellénique si intéressant. Constatons seulement ici qu'elles le ressentent en tant que femmes, par l'effet du trouble douloureux apporté dans leur vie intime. Quant au moyen qu'elles emploient pour faire prévaloir leurs desseins, on sait, sans qu'il soit besoin d'insister, qu'il est le plus féminin qui se puisse imaginer. Car la prise de l'Acropole n'est qu'une fiction amusante, nécessaire pour engager l'action, mais que le poète abandonne à peu près, au cours de son développement. C'est dans leur volonté qu'elles sont retranchées bien plus que dans la citadelle. Et cette volonté n'a vraiment rien à faire ni avec l'oligarchie ni avec la démocratie.

Ainsi, par le ch oix de ses représentant s, ou mieux de ses re présentantes, le poète se plaçeJ.9jjtL d abord en dehors des partis, et il semble donner à ente ndre qu'il s'attache à un intérêt plus général et vraiment humain. Les allusions semées çà et là, de scèn e en scènje, sont-e lles erTHcéâdcord . âvfic ..cette p remière indication ? Nullement. Car elles frappent indistinctement sur tous ceux qùî troublent la cité au profit de leur ambition ou de leur cupidité.

Lorsque les vieillards s'apprêtent à ébranler la porte de l'Acropole à coups de bélier, ils réclament l'assistance des stratèges qui sont à Samos : « Quel est celui des stratèges de Samos qui veut nous don-

ner un coup de main (1)? » L'allusion est fort obscure. Les meilleurs commentateurs anciens, Didyme notamment, la rapportaient à Phrynichos, mais sans l'expliquer, ou bien, s'ils l'expliquaient, leur explication est perdue. Il nous manque ici une chronique détaillée, par mois et par jour. Le plus probable, je crois, c'est qu'on avait eu vent déjà, dans Athènes, des intrigues qui s'agitaient dans l'armée de Samos, des négociations avec Alcibiade, des divisions entre stratèges, et que le poète voulait faire dire à ses vieillards : « Quel est celui des stratèges sur lequel on peut compter pour défendre tout simplement l'intérêt public ? » Il serait difficile, en tout cas, de tirer de là un semblant quelconque de profession de foi politique (2).

La scène de discussion entre Lysistrate et le Proboulos est, au point de vue des idées, la plus impor-

(1) V. 313 et scholie : Ttc ÇuXXiSotx' av toû ÇuXod xwv ev

(2) Gilbert. Beitrfege^ p. 299, suppose que les stratèges appartenaient tous au « parti de la guerre, k et que, par conséquent^ les vieillards qui viennent chercher dans Tacropole de l'argent pour faire la guerre, devaient les considérer comme des alliés. Le public aurait-il pu deviner une telle énigme ? D'ailleurs, nous ignorons absolument si tous les stratèges étaient connus pour leurs dispositions particulièrement belliqueuses, et il faut recoanaitre qu'a priori cela est peu vraisemblable. Ils apparte-"^ naient en général au parti modéré ou même à Toligarchie (Voir BcsoLT, Griech, Gesch,, III, 2« partie, p. 1412).

LYSISTRATE 221

tante de la pièce. Lysistrate y déclare, dès le début, que si elle s'est emparée de l'Acropole, c'est pour mettre l'argent en sûreté, « afin, dit-elle au magistrat, qu'il ne soit plus pour vous une cause de guerre ». — « Quoi, s'écrie le Proboulos interloqué, l'argent est cause que nous guerroyons? » — « Oui, reprend Lysistrate, et c'est à cause de l'argent aussi que tout s'est brouillé. Car il fallait à Pisandre une occasion de voler, à lui et à ceux qui ont l'esprit tendu vers les honneurs. Qu'ils fassent désormais tout ce qu'ils voudront ; l'argent, dans tous les cas, ils ne l'auront plus (1) ».

On sait qui était Pisandre. Démagogue ambitieux, qui, à ce moment même, sentant tourner le vent, de- A^enait, comme nous l'avons dit, un des fauteurs de la révolution oligarchique (2). Est-ce le démocrate, est-ce l'oligarque que le poète attaque ici? Il semble bien qu'au moment où la pièce fut représentée, l'assemblée où Pisandre, délégué par les oligarques de Samos, vint prêcher au peuple un changement de constitution, avait eu lieu déjà (3). Mais Pisandre ne se

(i) Lysistrate, 488-492.

(2) Lysias, dise. 25, 9.

(3) Thucydide, VIII, 53. L'historien ne donne pas de date précise. Il parait même résulter de son récit qu'il y eut plusieurs délibérations dans l'assemblée. Mais Busolt {Griech,Geschichtey III, 2« partie, p. 1468, n. 2 et 1471, n. i) a démontré, d'une manière probante, que ces délibérations eurent lieu dans le courant de janvier.

donnait pas pour un oligarque. En public, il affectait sans doute de rester attaché à la démocratie radicale, et il ne proposait son plan de réformes que comme une concession passagère à une nécessité impérieuse. Aristophane pouvait donc, à la rigueur, s'obstiner à ne voir encore en lui que le démagogue (1). Seulement il est associé, qu'on le remarque bien, à un groupe d'ambitieux, « qui ont l'esprit tendu vers les honneurs » (ol xaï; àpyi%u ÎTzkxpy/tEz), De qui s'agit-il ? Un autre passage est de nature à nous éclairer sur ce point. Plus loin (v. 574 et suivants), Lysistrate expose sa politique. Les hommes, pour bien faire, n'ont qu'à traiter la politique comme les femmes traitent la laine qu'elles veulent filer. « Tout d'abord, comme on lave la laine brute pour éliminer le suint, il faudrait chasser de la cité les coquins, vivement et à coups de verges, et se débarrasser des graines épineuses ; puis, carder énergiquement ces gens qui s'attachent les uns aux autres, qui se pressent et font masse autour des honneurs, et tirer, une à une, les têtes qui forment touffes... » Ces métaphores, que notre langue traduit mal, sont cependent claires, lorsqu'on y regarde de près, et elles Tétaient surtout pour les Athéniens. Ce que vise le poète, ce sont les associations politiques, constituées en vue d'agir sur les élections et sur les jugements,

{i) BusoLT, Griech, Gesch., III, 2^ partie, p. 4461, note 1.

LYSISTRATE 223

celles que Thucydide a caractérisées en termes plus explicites (1), et qu'on appelle communément les hétairies. Or, ces hétairies étaient presque toutes des groupes oligarchiques. C'est à elles que s'adressa surtout Pisandre pour opérer la révolution qu'il avait préparée. II est donc bien vraisemblable que, dans le premier des deux passages cités, ceux que visait le poète, en parlant des ambitieux « qui ont l'esprit tendu vers les honneurs » , c'étaient ces politiciens de l'oligarchie. En tout cas, c'est bien d'eux qu'il est question dans le second passage. Et, par conséquent, comme on le voit, c'est à tous les ambitieux, sans distinction de parti, qu'il s'attaque par la bouche de Lysistrate. S'il eût été partisan et complice de la révolution qui se préparait alors, un tel langage ne se comprendrait pas.

Le rôle même attribué au Proboulos montre bien à quel point Aristophane, en ce temps, était peu sous l'influence du parti oligarchique. On a vu plus haut dans quelles circonstances et avec quelle intention les Probouloi avaient été institués. Ce n'était rien moins qu'une magistrature démocratique. Et, en fait, lorsque la révolution oligarchique s'accomplit, Aristote nous apprend qu'on y associa les dix Probouloi en charge, par l'adjonction de vingt nou-

(1) Thucyd., VIII, 54 : xà^ Çuvwfjiofftaç, aticsp èxuYX.*^®^

veaux élus qui complétèrent le collège (1). Les anciens étaient donc, mépne avant la révolution, les hommes de confiance de ceux qui la firent. Si Aristophane eût été de cœur et d'esprit avec eux, il devait ménager la considération de ces modérateurs, qui représentaient la sagesse. Est-ce ainsi que nous le voyons agir? Son Proboulos est une sorte de fantoche pompeux et risible, dont on se moque effrontément, que l'on berne, et que Lysistrate affuble même de sa cape, avant de lui démontrer qu'il n'entend rien aux affaires publiques. Gamineries de poète en joyeuse humeur, si Ton veut, mais, bien propres pourtant à nous montrer que ce poète n'était pas un dévot de la religion oligarchique.

L'argument décisif des révolutionnaires de 411 fut, comme on le sait, que le régime de la démocratie radicale écartait d'Athènes toute possibilité de secours étranger, qu'il effrayait le grand roi et décourageait la bonne volonté d'Alcibiade. C'est le fond même du discours que Thucydide prête à Pisandre (2). Cet argument, peut-être un poète comique eût-il hésité encore à le mettre ouvertement sur la scène, en janvier 411, quand même il aurait soutenu les vues du parti. Mais, à coup sûr, il n'étah pas impossible de l'insinuer, de lui faire un sort en quelque

(1) Aristote, Rép, des Athén., c. xxix, 2.

(2) Thugyd., Vlir, 58.

LYSISTRATE 225

scène ingénieuse, à condition de prendre les précautions convenables. Rien de tel dans la pièce d'Aristophane ; pas même la plus légère suggestion en ce sens.

Tout concourt donc à caractériser sa tendance politique comme absolument indépendante. Et, si elle vise quelque réforme intérieure, c'est uniquement l'apaisement des haines, la renonciation aux partis pris, Taction commune des citoyens dans une bonne volonté mutuelle. Lorsque Lysistr^te a dit comment elle entend carder la laine, elle ajoute : « Et alors, il faudra faire tomber dans la corbeille la bienveillance commune, et y mélanger les métèques, les étrangers même, s'ils nous sont amis, tous, jusqu'à ceux qui doivent au Trésor public, car, ceux-là aussi, il faudra les mêler aux autres ; et encore, par Zeus, les villes qui tirent leur origine de cette terre, il faudra s'arranger pour les reconnaître, car ce sont des flocons épars, tombés çà et là ; ramassons tout cela, apportons ici tout cela et mettons tout ensemble : nous en ferons alors une grosse masse, avec laquelle nous tisserons un manteau pour le Peuple (1) ». Voilà, au fond, toute la politique d'Aristophane dans Lysislrale, Elle laisse deviner un homme de paix et de concor3ê,Talîgû(Tïe's aui-. mosité s réciproque s, nullement désireux de révolu-

(1) Lysistrate, V. 570-586.

tion, mais plutôt épris de tr anquillité, et très s incèrement dcvoue cl ia gran deur de son pays .

La question des réformes, en 411, était du reste subordonnée à celle de la guerre ou de la paix. Celle-ci dominait tout. Comment est-elle conçue et traitée dans Lysistrate ? Toute la pièce est animée et pénétrée d'un esprit de fraternité hellénique, qu'il est nécessaire de caractériser.

Sans remonter aux origines historiques de ce sentiment, il suffit de rappeler que, dans le cours du V* siècle, il s'était montré fort, malgré des dissidences sourdes ou violentes, au temps des guerres médiques et dans les vingt ou trente années qui suivirent. La confédération maritime de Délos, dans sa première période d'existence tout au moins, constitua vraiment une coalition nationale d'un grand nombre de cités grecques contre le barbare. Les rivalités qui surgirent ensuite refoulèrent ce sentiment, sans l'étouffer complètement. Privé d'influence dans le domaine de la politique, il se maintint dans celai de la littérature et des arts, parce que la poésie, l'éloquence, la philosophie, la haute culture en général se rattachaient par leur histoire à diverses parties de la Grèce et s'adressaient à tous les Grecs. Pendant la guerre du Péloponèse même, nous voyons Athènes visitée par des penseurs, des artistes, des novateurs en tout genre, qui devaient naturellement faire sentir, dans les cercles qu'ils

LYSISTRATE 227

fréquentaient, la communauté profonde de Tidéal intellectuel et moral des Grecs et, par conséquent, Favantage qu'ils auraient à vivre en bon accord. Ajoutons qu'en développant la douceur, l'humanité, ils contribuaient aussi à faire détester une guerre qui semait partout la ruine et la désolation. Aristophane, poète admiré et ami décidé de la paix, ne pouvait rester étranger à ces influences. Nous avons vu, plus haut, qu'en 421 déjà, dans sa comédie de la Paix, un sentiment hellénique incontestable se mêlait au sentiment dominant de sa pièce, qui était la joie de voir le paysan athénien rendu à ses travaux et rentrant ainsi dans son naturel. Mais si nous com[)arons, à cet égard, Lysisiraie à la Paix, nous apercevons immédiatement combien, entre 421 et 411, ce même sentiment hellénique s'était développé dans l'âme du poète.

Dès le début, nous voyons que l'unité nationale est réalisée entre les femmes. La conjuration ne s'est pas recrutée dans Athènes seulement. Elle comprend des Béotiennes, des Péloponésiennes, puis la robuste lacédémonienne Lampito, qui n'est pas la moins décidée. Leur but déclaré, c'est de « sauver la Grèce tout entière », 6Xr^; x-^; *EXXà8o; ^ aui-cT,pla (1). Cette formule revient à plusieurs reprises, car elle exprime vraiment le fond de leur pensée ; il s'agit

(1) V. 29-30, 41 : xo'.vtÏ (j(icjO|X£v xf^v 'EXXàSa. Cf. 525.

d'arracher les hommes à une foUe meurtrière, qui finirait par détruire le nom hellénique (1). Le chœur des femmes, il est vrai, est formé d'Athéniennes ; et ces Athéniennes s'adressent à la divinité de la cité (2), et elles proclament leur patriotisme (3). Leur plus vif désir est de servir par de bons conseils leur ville natale, à qui elles doivent tant, et aux fêtes de laquelle elles ont été mêlées dès leur enfance (4). Mais l'intérêt d'Athènes, pour elles, n'est pas séparable de l'intérêt commun des Grecs. C'est dans la paix, dans la concorde, non dans la guerre, qu'il doit trouver satisfaction.

Tels sont les principes : reste à les appliquer. Or, en pratique, le désir de la paix se traduit par des arrangements diplomatiques, c'est-à-dire par des concessions. Quelles- sont les concessions qu'Aristophane conseille aux cités rivales pour acheter la paix?

Il faut reconnaître que, sur ce point, le poète est loin d'être précis. La scène qui forme le dénouement de l'action représente une sorte de congrès idéal, où les sentiments ont plus de part que les négociations proprement dites. Lysistrate, choisie pour

(1) V. 342, iroX£[xo'j xal [laviwv pujajxÉvaç ^EXXdlSa xat TtoXfxa;. Cf. 523-526.

(2) V. 341 et suiv.

(3) V. 347, Evt 8s cptXoTcoXi; àpexT) opdvi^jio;.

LÏSI STRATE ^3!l

arbitre, fait approcher les députes de Sparte et ceux d'Athènes; c'est Diallagé, la RécoriLilialion. personnifiée sous les traits d'une femme, qui les prend par la main. Elle y met une douceur féminine, que le poète signale comme une grande nouveauté 1). Et Lysistrate elle-même a, pour les amener à ses fins, des paroles douces et louchantes : i l'uis(]ue je vous tiens ici, je veux vous faire aux uns et aux autres de justes reproches. Vous qui arrosez les autels d'une libation commune, comme des frères que vous ôtes, à Olympie, aux Thermopyles, à Pytho (et combien d'autres lieux sacrés pourraisje cnumérer, si je ne voulais abréger!^ : vous, aujourd'hui, en présence des barbares, nos vrais ennemis, vous, avec vos armées, vous tuez des Grecs, vous détruisez des cités grecques (à;. " Communauté de race et communauté d'intérôt, religion nationale, union contre le barbare, autant de thèmes dont l'éloquence allait s'emparer et qu'on devait retrouver, trois ans plus tard, dans le célèbre discours prononcé par Gorgias à Olympie, probablement en ■108 (3). Rapprochement instructif, car il permet de soupçonner, dans quel milieu ils se sont formés. Lysistrate rappelle, en outre, les servicesque Sparte

(1) V. m6, (ifj ^aXiitfi TÎ, xnpî, [lit' aiSioixfi, (»i]6' &aictp iifiibv ovSpef àj^taOù; tout' ^Spuiv.

(3) Ed. Hetbb, Geack. des AUert., i. V, p. 333.

et Athènes se sont rendus mutuellement. Sparte a chassé les Pisistratides ; Athènes a prêté secours à Sparte, mise en danger par la révolte des Messéniens. Ces souvenirs, ces pensées doivent préparer les esprits, les incliner à la conciliation.

Vient alors Tarrangement proprement dit, qui est traité en plaisanterie. Athènes renoncera à Pylos ; cela seul semble sérieux (1). Quant aux concessions demandées à Sparte, elles se rapportent au golfe Maliaque, à Echinonte, à Mégare, mais elles sont travesties en équivoques obscènes et bouflfonnes, sous lesquelles il est difficile de dire s'il y a quelcpie chose à retenir. C'est qu'évidemment le poète comique ne se croit pas qualifié pour déterminer les conditions de la paix. Il lui suffit de quelques noms, à titre d'exemples ou de suggestions ; il eût été ridicule de sa part d'aller plus loin et de vouloir se substituer aux négociateurs futurs, lorsque, ni d'un côté ni de l'autre, on n'avait encore fait de prc^positions.

Ce qui lui importe, ce qu'il considère comme sa tâche, c'est la préparation morale de la paix, c'est l'appel aux sentiments qui la rendront possible. Cet appel, nous venons de voir qu'il ne le fait au nom

(1) Auparavant, les vers 698-705 peuvent passer pour un conseil de renoncer aux décrets prohibitifs contre les importations des peuples voisins. Mais le conseil est tourné en bouffonnerie.

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d'aucun parti. 11 Ta conçu sous l'influence d'un sentiment plus hellénique qu'Athénien, et peut-être plus humain encore que purement hellénique. 11 semble, à ce moment de sa vie, avoir eu douloureusement conscience du tort que la Grèce se faisait à elle-même en se déchirant de ses propres mains, et on croit deviner aussi qu'à sa répugnance ancienne et instinctive pour la guerre se mêlait alors un sentiment plus profond et plus noble, excité par ce qu'il considérait comme un crime de lèse-humanité.

Mais, ici, un doute surgit naturellement sur la valeur pratique, et même sur la moralité, de son dessein, cloute qu'il est impossible d'éluder. Etait-ce bien à Athènes que ses suggestions devaient s'adresser ? Et le moment était-il opportun pour incliner les esprits à la paix, lorsqu'un eflfort désespéré paraissait commandé par la situation ?

Les questions de ce genre sont bien délicates à résoudre, lorsqu'on ne dispose que d'une information nécessairement insuffisante. Autant que nous pouvons en juger, ce n'était pas Athènes qui était alors la plus ardente à continuer la guerre. La confiance ne lui revint réellement qu'un peu plus tard, après les succès d'Alcibiade. En 4H, elle aurait probablement accepté de traiter, si ses ennemis lui eussent offert des conditions compatibles avec son honneur. Mais ceux-ci, sentant leur supériorité, et d'ailleurs appuyés par la Perse, voulaient l'accabler,

en détruisant son empire maritime. C'était là une exigence à laquelle Athènes ne pouvait consentir, tant qu'il lui restait quelque espoir de reprendre le dessus. Aristophane sans doute n'aurait pas été d'un autre avis ; car Lysistrate, dans sa pièce, paraît bien vouloir maintenir la confédération maritime. N'est-ce pas le sens du passage, cité plus haut, où elle comparait les villes « issues d'Athènes » (tàç ys ttoXeic, ôrojai T^; yf;? xrJdS* tltsh airotxoi) à dcs flocons de laine dispersés, qu'il s'agissait de ramasser et de réunir, pour en tisser un manteau au Peuple ? Mais ces villes, précisément, cherchaient alors à se détacher de la confédération : Chios, Milet, Lesbos avaient fait défection en 412. Le poète ne paraît pas s'ôtre rendu compte de la gravité de ces faits. C'est par la douceur qu'il conseillait de les ramener et de les grouper. Il pouvait avoir raison de penser que l'arrogance et la dureté du peuple athénien avaient contribué à leur rendre sa domination odieuse. Seulement, le mal était fait, et c'était à coup sûr une grande illusion de croire qu'on pouvait le réparer, en pleine guerre, par une politique plus douce. En réalité, nous ne saurions guère décider aujourd'hui si la constitution d'une confédération d'Etats, égaux en droits, sous l'hégémonie nominale d'Athènes, fut jamais réalisable. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'une fois séparées de la métropole, les cités en question ne se seraient jamais rattachées

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volontairement à elle. L'instinct d'autonomie était bien trop fort dans ces petites républiques, quelle qu'en fût d'ailleurs la forme, démocratie ou oligarchie (1).

Voilà, si je ne me trompe, ce qu'Aristophane ne comprit pas assez. L'inspiration de Lysistrate est généreuse et haute, mais elle est d'un poète quelque peu chimérique, qui, sans en avoir conscience, façonnait la dure réalité au gré de ses désirs et de ses rêves.

(I) C'est aussi Topinion de Bosolt, Griesh. Gesch., Ill, 2« partie, p. 1414 : il note très justement qu'après la guerre de Sicile, les alliés ne songeaient qu'à recouvrer leur liberté, en s 'affranchissant de la domination athénienne, et qu'une politique > de douceur aurait été alors considérée comme un signe de faiblesse.

En la même année 411, aux Dionysies urbaines, par conséquent vers la fin de mars, fut jouée, comme nous Tavons dit plus haut, une autre pièce d'Aristophane, les Thesmophories. C'était le moment où Athènes, à la veille de la révolution oligarchique qui allait s'accomplir en mai, était sous le coup de la terreur que nous a décrite Thucydide (1). Trouve-t-on dans la comédie en question l'indice d'une sympathie du poète pour le parti qui préparait cette révolution ?

Dirigée principalement contre Euripide, et accessoirement contre Agathon, elle est étrangère à la politique. On ne peut même pas dire qu'elle y touche par le côté moral. Car Aristophane n'y censure pas Euripide comme exerçant une influence fâcheuse sur la société contemporaine. Il le représente simplement comme détesté des femmes, à cause du mal qu'il a dit d'elles. D'ailleurs, ce qu'a dit

(1) Thucydide, VIIï, 66.

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