‹ Aristophane et les partis à AthènesChapitre 13 sur 18 · LES THESMOPHORIES · texte numérisé non relu

LES THESMOPHORIES

Euripide, il ne le traite pas de calomnie, tant s'en faut : il semble bien plutôt le prendre à son compte. De telle sorte qu'en définitive, toute la moquerie contre Euripide se réduit à lui faire jouer un rôle ridicule et à nous amuser des eflforts qu'il fait pour arracher à la vengeance féminine son beau-père, Mnésiloque, qui s'est dévoué pour lui. Quant à la satire elle-même, qui semble au début être tournée contre lui, elle l'est en réalité contre les femmes. Satire de peu de portée d'ailleurs, qui s'en tient à des griefs convenus, sans viser à une réforme quelconque.

Nous pourrions donc passer ici complètement cette pièce sous silence, si l'on n'y rencontrait quelques allusions dont il est à propos de parler très brièvement, ne fut-ce que pour redresser certaines interprétations, qui en ont été données.

La réunion tenue par les femmes est représentée par le poète comme une assemblée du peuple. Elle commence donc, ainsi que commençaient les assemblées, par une prière solennelle, que prononce le héraut. Cette prière, nous dit le scoliaste, contient certaines formules empruntées aux malédictions contre les Pisistratides et aux décrets autrefois rendus contre Hippias (1). Il paraît bien difficile de croire, là-dessus, que le public athénien fût assez au cou-

(l)ScHOL. Thesmoph,, 339.

rant de sa propre histoire pour saisir au passage la parodie de choses aussi anciennes. Nous devons plutôt admettre que ces formules étaient encore usitées, du temps d'Aristophane, dans certaines circonstances du moins, et que sa parodie se rapporte à des usages contemporains. Mais on est surpris d'y trouver une malédiction contre quiconque voudrait traiter avec le Mède (1). On sait, en effet, qu'au printemps de Ail, la politique athénienne visait à détacher les Satrapes d'Asie-Mineure, et par conséquent le roi de Perse, de l'alliance péloponésienne, pour obtenir d'eux des subsides, c'est-à-dire en somme à s'allier avec eux. L'argument dont se servit Pisandre pour préparer le peuple à la révolution oligarchique fut précisément la nécessité où l'on se trouvait de recourir a la Perse et la défiance que le gouvernement démocratique inspirait à la grande monarchie d'Asie (2). Cet argument fit impression et décida les premières réformes (3). Il résulte de là qu'au moment où fut jouée la pièce d'Aristophane, on ne songeait guère à Athènes à maudire ceux qui « voulaient traiter avec les Mèdes » . Quelle fut donc la pensée du poète ?

M. de Wilamowitz, dans une très intéressante

(1) V. 336 (st'Tic)... 'iî irtxr^puxeusxat E'jpnzior^ MrjSoiç x' èitt pXâêT[j Ttvi TTÎ x(uv Yuvaixcov.

(2) Thucyd., V[II, 53.

13) Thucyd., VIII, oi.

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étude sur la date des Thesmophories (i), a émis l'opinion qu'en effet la majorité des citoyens, ceux qui faisaient la politique du jour, inclinaient vers la Perse, mais qu'il y avait encore des indécis, gens d'opinion moyenne, patriotes sincères et naïfs, qui restaient fidèles aux sentiments d'autrefois ; et c'est dans ce groupe qu'il range Aristophane (2).

L'explication serait bonne, si elle était nécessaire. Mais elle a le tort de prendre au sérieux ce qui est manifestement une plaisanterie. Le héraut maudit " quiconque traitera avec les Jièdes pour nuire au peuple des femmes » . Cette addition marque le ton de la phrase. Au moment où l'on songeait précisément à traiter avec le Mède, il a paru drôle au poète de ressusciter, sous forme bouffonne, une formule, peut-être abandonnée depuis peu, mais non oubliée encore, et qui contrastait d'une manière amusante avec les sentiments du jour. S'il eût voulu la faire regretter, il s'y serait, à coup sur, pris autrement. Renonçons donc à chercher dans cette phrase un indice quelconque de ses sentiments politiques.

Plus loin, une seconde allusion, qu'on a prise également au sérieux, me paraît de même nature. Dans la parabase, les femmes, parla bouche du coryphée, soutiennent qu'elles sont bien supérieures aux

(t) WiLiuowiTz-MŒLLENDOHFF.Arisfofe/esuiid jKften, t. Il, p. 343, Die Zeit der Thesmophoriazuscn.

[2] Même ouvrage, p. 351.

hommes. — « En voulez-vous la preuve? » disentelles ; « comparez quelques-uns de nos noms à quelques-uns des vôtres. » — Suit une série de rapprochements saugrenus, fondés sur des jeux de mots, qui atteignent le stratège Charminos, le démagogue Cléophon, d'autres encore. Puis, cette question : « QuantàEuboulé, quel est, parmi les sénateurs de Tannée passée, celui qui se croit supérieur à elle, en transmettant sa chargea un autre (1)? » Le même savant a vu dans ces paroles une allusion au sénat de Tannée 413-412, qui, en fait, s'était laissé dépouiller de son autorité au profit des « Probouloi » , dont il a été question plus haut (2). Dans ce cas, Aristophane adresserait un blâme rétrospectif à la naïveté ou à la mollesse des démocrates. Mais le texte se prète-t-il à cette interprétation ingénieuse? Il y est question d'une transmission de pouvoir (Trapaoou;), nullement d'un abandon, et cette transmission s'est faite, non d'un corps constitué à un autre, mais bien d'un individu à un autre indi\idu (Trapaooùc ktipqi). L'allusiou so rapporte donc tout simplement à la transmission de pouvoir annuelle, par laquelle chaque sénateur sortant cédait la place à son successeur. A ce moment, ceux qui s'en allaient, ayant accompli leur charge en entier, pouvaient se

(1) Thesmophories^y. 808.

(2) WiLAMOwiTz-McELLENDORFr, ArUtot. wid Athetit t. Il, p. 344.

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