‹ Aristophane et les partis à AthènesChapitre 14 sur 18 · LES THESMOPHORIES · texte numérisé non relu

LES THESMOPHORIES

juger eux-mêmes ou être jugés : méritaient-ils d'être comparés à Euboulé, c'est-à-dire d'être qualifiés d'euoouXoi ? C'est la question que pose ironiquement le coryphée. Et s'il prend comme exemple le dernier sénat sorti de charge, la seule raison qu'il en ait, c'est vraisemblablement de donner à sa plaisanterie plus d'à-propos en l'appliquant à un fait tout récent. Il n'y a rien, là non plus, qui dénote chez lui une tendance plutôt qu'une autre.

Ces allusions écartées, il ne reste rien, dans les Thesmophories, qui ait un caractère politique. On en peut conclure, tout au moins, qu'Aristophane n'a pas voulu prendre parti dans les graves et douloureuses questions qui agitaient alors Athènes. Et cela semble impliquer que les tentatives révolutionnaires de l'oligarchie ne lui agréaient guère plus que n'avait fait autrefois la politique de la démocratie radicale (1).

(1) BusoLT (Griech, Gesch., III, 2« partie, p. 1476, note 2) écrit que ■ la lourde atiDosphère qui précède Torage se reflète (spiege.t sich wîeder) dans les Thesmophories m. y avoue qae je ne comprends pas à quoi ce jugement peut bien faire allusion.

vir

Entre 411 et 405, entre les Thesmophories et les Grenouilles, les sentiments politiques d'Aristophane se modifièrent-ils ? Le seul document qui nous permette aujourd'hui d'en juger, c'est la comédie même des Grenouilles, jouée aux Lénéennes de Tarchontat de Callias, c'est-à-dire vers la fin de janvier 405 (1). Mais, pour l'interpréter exactement, il faut rappeler en quelques mots les événements des années précédentes.

Si Aristophane ne semble pas s'être associé aux passions oligarchiques de 411, il est assez probable, en revanche, qu'il dut être pleinement satisfait du gouvernement des Cinq-Mille, qui succéda, dans l'automne de cette année, à celui des Quatre-cents. On sait quel éloge en a fait Thucydide, qui pourtant n*a guère coutume de mêler à son austère et sobre récit ni l'approbation ni le blâme. « Dans les premiers temps, dit-il, ce gouvernement me paraît avoir

(1) Argument I, fin.

été le paeilleur qu'Athènes ait connu de mon vivant. Car c'était un mélange heureux d'oligarchie et de démocratie (1). » Le principe de cette constitution si admirée était de réserver la plénitude des droits civiques à ceux qui pouvaient s'équiper eux-mêmes (ÔTTOffoi xal oTrXa ^xpi^ovcat) et de n'attacher de salaire à l'exercice d'aucune magistrature (2). En somme, le pouvoir appartenait ainsi, à peu près exclusivement, aux propriétaires du sol, non pas aux plus riches, mais à cette démocratie rurale, de tendance conservatrice et modérée, donj Aristophane n'avait cessé, depuis ses débuts, de traduire les sentiments, et quelquefois les illusions ou les préjugés un peu naïfs.

Ce gouvernement dura peu. Dès l'année 410, et probablement à la suite de la destruction de la flotte péloponnésienne à Gyzique par Alcibiade, le peuple, rassuré, rétablissait la démocratie en son ancienne forme (3). L'influence passait de nouveau au parti radical, dont l'orateur le plus marquant était alors le fabricant de lyres Cléophon. Véritable successeur de Cléon, et fort semblable à lui par la violence, il

(1) Thucyd., VIII, 97.

(2; Même passage.

(3) Ed. Meyer, Gesch. des AlterthumSy t. IV, § 712-713; BosoLT, Griech, Gesch, , III, 2® partie, p. 1538. Décret de Dé^ mophantos, dans Andogide, Mystères, 96. Sur la date, voir BusoLT, ouv. cité, III, 2" partie, p. 1541, note 1.

allait reprendre, après douze ans, le même rôle que celui-ci avait joué autrefois, et il devait le continuer jusqu'à la ruine d'Athènes, en 404 (1). On vit alors renaître les passions qui avaient paru éteintes. Ceux qui avaient appartenu, de près ou de loin, à l'oligarchie des Quatre-Cents, ceux qui l'avaient servie, ou qui passaient pour l'avoir favorisée, furent accusés par des dénonciateurs zélés. Condamnés à de lourdes amendes, beaucoup d'entre eux se virent ruinés ou furent privés de leurs droits civiques (2). Ainsi se reconstituait précisément le régime qu'Aristophane avait si hardiment censuré autrefois et qu'il continuait à tenir pour odieux.

Au dehors, tout marchait peu à peu vers la catastrophe finale. Les succès sur mer, quelquefois brillants et inespérés, étaient sans lendemain, parce qu'on n'avait plus ni la fermeté de volonté ni les ressources nécessaires pour les soutenir. Alcibiade, rentré dans sa patrie en triomphateur, en 408, après avoir remis l'Hellespont sous la domination athénienne, avait vu ses forces se dissoudre par la politique habile deLysandre, que soutenait Cyrus; et la délaite de son lieutenant Antiochos à Notion, devant Ephèse, au printemps de 407, avait à la fois

(1) Même ouvrage, t. IV, § 713.

(2) Un des documents les plus instructifs à cet égard est le Discours pour Poly strates, dans la collection des plaidoyers attribués à Lysias.

ruiné sa popularité etdétruit les espérances d'Athènes. A la suite de cette défaite, on avait vu la flotte athénienne, pendant Tannée 407, réduite à se diviser en de légères escadres pour une guerre de courses et de pillages, qui assurait du moins la solde et rentre tien des équipages. En 406, il est vrai, Athènes fit un grand et heureux effort pour secourir Conon, assiégé dans Méthymne ; et la flotte qu'elle organisa en cette circonstance remporta une brillante victoire, en septembre de cette même année, près des îles Arginuses, entre Lesbos et la côte d'Asie. Mais cette victoire même ne fit que retarder la catastrophe. Quelques mois après, Lysandre, chargé de réparer la défaite de Callicratidas, avait reconstitué la flotte péloponèsienne, tandis que les stratèges athéniens, peu sûrs de leurs équipages et sans doute effrayés de leur propre responsabilité, n'osaient prendre aucune initiative. Cependant la démocratie athénienne, sous l'influence de Cléophon, se montrait plus intraitable que jamais. Elle avait rejeté les propositions de paix que Sparte lui avait fait offrir après la bataille des Arginuses ; et, non contente de sacrifier les généraux vainqueurs à une superstition fanatique, que certains politiciens attisaient lâchement, elle se rendait odieuse par les mesures inhumaines qu'elle décrétait à l'égard des prisonniers ennemis (1).

(1) Ed. Meyer, Gesch. des Alterthums, t. IV, § 733.

C'est à ce moment, dans l'automne de 406, qu'Aristophane dut composer ses Grenouilles.

Les trois concurrents qui prirent part, en janvier 405, au concours comique des Lénéennes, étaient : Aristophane, qui obtint le premier rang; Phrynichos, qui fut classé le second avec une pièce intitulée les Muses ; Platon enfin, qui n'eut que le troisième rang, avec son Kléop/ion.Le titre de cette dernière comédie, dont nous ne savons d'ailleurs que fort peu de chose, est digne de remarque. II prouve qu'un poète pouvait alors, comme autrefois, malgré l'exaspération des esprits, s'attaquer directement au véritable chef du gouvernement, à l'inspirateur de la politique du jour ; et les rares fragments du Kléo^ phon attestent sûrement combien l'invention en était injurieuse. C'est un fait dont il importe de tenir compte pour apprécier la modération relative d'Aristophane.

Certes, il y a, dans les Grenouilles^ de vives attaques personnelles contre les démagogues, et la pièce a même, dans son ensemble, une portée satirique qu'il ne faut pas méconnaître. Mais ces attaques personnelles sont dispersées, ce sont des traits lancés en passant, et la satire générale vise l'état moral de la cité tout entière, mais non ses chefs ou ses conseillers.

Notons tout d'abord l'attitude du poète à l'égard de Cléophon. Vingt ans auparavant, à n'en pas

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douter, c'est contre lui que la pièce aurait été dirigée, contre lui personnellement ou contre sa politique. Dans les Grenotdlles, il n'est nommé qu'en passant. Le chœur, au début de la parabase (v. 674- 685), se moque de son bavardage, de son origine étrangère, attestée par son langage, et il lui prédit une condamnation prochaine, qu'il souhaite manifestement de toute son âme. A la fin, Eschyle est chargé de débarrasser de lui la cité (v. 1500 et suiv.). Voilà tout* D'autres démagogues, Archédémos, Archinos, Agyrrhio sont visés incidemment par des allusions satiriques de nature analogue (v. 367-8, 416, 588). Ailleurs, Cléon, mort depuis seize ans, et Hyperboles, mort depuis cinq ans, sont représentés plaisamment, aux Enfers, comme les protecteurs du petit peuple (y. 569-570). Tout cela est, en somme, assez inoffensif. D'autre part, Aristophane lance des traits mordants à Théramène, dont la tendance politique devait pourtant se rapprocher fort de la sienne, mais qui avait lâchement rejeté sur ses chefs la responsabilité qui lui incombait dans l'affaire des Arginuses (v. 540 et 967-970). Ces passages et quelques autres du même genre, plus obscurs pour nous, sont l'indice de sentiments particuliers qui méritent d'être notés. Mais leur peu d'importance relative suggère la pensée qu'Aristophane, alors, était moins disposé qu'autrefois à considérer tel ou tel politicien comme l'auteur principal des malheurs publics, quelque

jugement qu'il portât d'ailleurs sur lui. Derrière Taction individuelle, il entrevoyait des causes plus générales et plus profondes, que sa pièce tendait à mettre en lumière.

Ce n'est même plus aux institutions, ou à leur déformation, qu'il s'en prend, comme il l'avait fait autrefois dans les Cavaliers ou dans les Guêpes, Tout au plus pourrait-on noter un mot piquant sur la « diobélie » , mot qui est plutôt une plaisanterie amusante qu'une critique (v. 141) (1). Simple détail, sans importance. L'intention fondamentale est de tout autre nature.

Elle apparaît surtout dans la comparaison entre Eschyle et Euripide, qui forme le sujet de la pièce. On sait que cette comparaison, tout au désavantage d'Euripide, est à la fois littéraire et morale. Mais la partie morale semble bien l'emporter pour le poète sur la partie littéraire, et là est précisément la nouveauté de son point de yue. Depuis bien longtemps, il s'était monté l'adversaire décidé d'Euripide ; il se moquait déjà de lui dans les Acharniens, la plus

(1) Le scoliaste y voit à tort une allusion au salaire des juges, qui n'a rien à faire ici. Le poète se borne d'ailleurs à noter combien cette petite somme a de puissance, chez les morts, comme cbez les vivants. Sur la diobélie, voir RusoLT, Griech, Gesch,, III, 2« partie, p. 1544 : c'était un secours quotidien de deux oboles accordé par TEtataux citoyens pauvres; ce secours fut institué en 410, sur la proposition de Gléophon.

ancienne de ses comédies que nous ayons conservée ; et il avait continué à s*en moquer dans les Nuées, dans la Paix, dans les Thesmophories, sans parler des pièces perdues. Dans toutes ces moqueries, c'était surtout l'art d'Euripide, ses effets dramatiques, qui étaient tournés en dérision. Son influence morale n'était notée qu'incidemment. Ici, tout au contraire. Au point de vue de l'art, on pourrait, d'après la comédie, hésiter entre les deux poètes. Bien qu'Aristophane semble préférer Eschyle, il n'est pas sans faire rire son public de son archaïsme et de sa grandiloquence obscure. Et, d'autre part, tout en se moquant de certains procédés d'Euripide, il re- <X)nnaît, par les déclarations de Dionysos, la séduction qu'il exerçait sur les esprits. Au contraire, pour ce qui est de l'influence morale, le contraste est aussi décidément que possible à l'avantage d'Eschyle. U semblerait presque, à écouter le poète comique, que les victoires des guerres médiques eussent été son œuvre, tandis que le triste état des affaires d'Athènes, en 405, devrait être imputé à Euripide.

« Vois, dit Eschyle à Dionysos, quel peuple je lui ai transmis, lorsqu'il débutait; des hommes de cœur, hauts de quatre coudées, des citoyens qui ne se dérobaient pas au devoir (fXT| oiaSpaancoXiTa;), non pas, comme aujourd'hui, des esprits mercantiles, dissimulés et retors. » Et il rappelle quel souffle guerrier animait sa tragédie des Sept : « Quiconque la voyait

devenait amoureuv de la guerre. » Il enseignait ainsi aux Athéniens à vaincre toujours leurs ennemis, en leur mettant au cœur le désir des belles actions (1026-7;. Il leur offrait en exemple des héros, avec lesquels chacun des spectateurs songeait à rivaliser, au premier appel de la trompette (1041-2). Voilà ce que les Athéniens aimaient alors et ce qu'ils auraient dû continuer à pratiquer (v. 1025). Au lieu de cela, ils ont prêté T oreille aux fictions séduisantes et corruptrices d'Euripide. Et celui-ci, en leur montrant une humanité moralement amoindrie, a aussi amoindri et diminué leurs âmes (v. 1062 et suivants) : les riches ne veulent plus sacrifier leur richesse pour la patrie (v. 1065-6) ; les jeunes gens ne songent désormais qu'à apprendre l'art de discourir, ils ont abandonné la palestre pour faire la débauche, et les gens de mer eux-mêmes, autrefois rudes et disciplinés, deviennent des bavards subtils qui entendent discuter avec leurs chefs (v. 1069-1073). Il en résulte que la cité s'est remplie de scribes subalternes et de bouffons qui trompent le peuple par leurs singeries :v. 1083-1086).

Cette démonstration brutale du vieil Eschyle forme le centre de la pièce. On ne peut guère douter qu'elle n'exprime, en tenant compte de l'hyperbole comique, la pensée même du poète. Or, la rudesse et la gravité de ces reproches sont de nature à causer quelque surprise. Entre 413 et 404, Athènes semble

avoir fait preuve d'une énergie désespérée. On pouvait la croire abattue après le désastre de Sicile : elle n'avait plus ni flotte ni armée. Et pourtant, pendant neuf ans encore, elle lient tête à ses ennemis. Ni les défaites ni les défections ne peuvent ia décider à capituler. A deux reprises, en 408 et en 4ûii, elle paraît presque sur le point de reprendre l'avantage. Et cette résistance indomptable, elle la poursuit jusqu'à épuisement complet, au prix des plus pénibles sacrifices. Jamais peut-être, à aucun moment de son histoire, elle n'a montré une volonté plus forte ni une vaillance plus obstinée.

Est-ce donc à dire qu'Aristophane se soit trompé, qu'il ait signalé, sous l'influence d'un préjugé, des vices tout imaginaires? Cela est peu croyable, de la part d'un esprit qui s'était révélé souvent comme singulièrement perspicace. Il faut prendre garde ici de se laisser abuser par certaines apparences.

Rien n'est plus frappant, dans la conduite des Athéniens en ce temps, que le caractère brusque, et pour ainsi dire soudain, de leurs décisions. Toutes les fois que le danger les presse, une sorte d'exaltation désespérée s'empare d'eux ; ils font alors un effort extraordinaire, qui les tire d'affaires pour quelque temps ; mais cet effort n'est jamais soutenu. Au fond, on croit voir qu'ils ne se sont jamais rendu compte nettement des conditions du succès. Ce succès étaitil possible? On peut en douter. En tout cas, on

n'avait quelques chances de l'atteindre, qu'à une condition ; il fallait d'abord en apprécier les immenses difficultés, et, si on voulait décidément tenter de les surmonter, il fallait ensuite mettre au service de cette politique une continuité d'efforts et de sacrifices qui supposait un dévouement absolu et constant de tous les citoyens à la chose publique. Ce dévouement était justement ce qui manquait. Dans l'assemblée, aux jours de péril exceptionnel, les plus énergiques ou les plus violents entraînaient les autres, moitié par l'exaltation, moitié par l'intimidation. Ainsi étaient votées les résolutions désespérées, qui devaient bien ensuite s'exécuter, malgré les regrets et les fauxfuyants. C'étaient en quelque sorte les convulsions du patriotisme. Beaucoup d'intérêts privés y trouvaient d'ailleurs leur compte. Car le dénuement dans lequel on vivait alors faisait qu'un grand nombre de pauvres, enragés de misère, saisissaient l'occasion de toucher une solde, aux dépens des alliés qu'on rançonnait et des ennemis qu'on pillait. Mais tout cela n'empêchait pas que le véritable sentiment civique ne fût en décadence.

Il faudrait rejeter absolument les témoignages de Thucydide, de Xénophon, de Platon, pour méconnaître combien l'individualisme s'était développé en Grèce, et surtout à Athènes, depuis le commencement de la guerre du Péloponèse. Il avait envahi d'abord les classes supérieures sous l'influence de la

sophistique. Beaucoup d'esprits hardis, en cherchant les fondements de la loi et de la morale, avaient cru découvrir qu'elles reposaient sur l'intérêt personnel. Et, mettant leurs principes d'accord avec leurs découvertes, ils avaient fait de l'intérêt personnel, souvent compris d'ailleurs assez grossièrement, la règle même de leur vie. De telles idées, une fois énoncées, descendent vite de classe en classe. La morale un peu molle du siècle suivant, celle que Démosthène laisse deviner, celle qu'a représentée la comédie nouvelle et qui a trouvé sa formule dans l'épicurisme, ne s'expliquerait pas, historiquement, sans cette révolution latente qui s'est opérée au temps d'Aristophane. Il en a été le témoin et il en a senti, au moins vaguement, la gravité et les causes. Eschyle et Euripide représentent pour lui, dans les Grenouilles, deux états d'esprit par lesquels Athènes avait passé successivement. Euripide, dans ce contraste condensé et nécessairement outré, c'est l'intellectualisme inquiet, épris d'analyse, incapable au fond de se satisfaire lui-même, mais affaiblissant la discipline morale, faute de pouvoir lui assigner une raison d'être incontestable ; et, par suite, donnant l'essor aux instincts égoïstes que gênent les exigences sociales.

Faisait-il d'ailleurs en cela œuvre d'opposition à la démocratie ? Il paraît impossible de le soutenir. La tendance qu'il censurait avait été plutôt aristocra-

tique dans ses origines. Peu à peu, elle était devenue universelle. Aristophane la signalait librement, sans faire acception de classes ; mais, en fait, Taristocratie athénienne aurait pu prendre sa part de ses censures, autant pour le moins que le peuple. D'autre part, considérée dans ses conséquences, elle était évidemment tout aussi contraire, ou plus contraire même, à la démocratie qu'à raristocratie, si le gouvernement du grand nombre est celui qui peut le moins se passer du dévouement de tous à l'intérêt commun. En réalité, l'inspiration profonde des Grenouilles, en ce qu'elle a d'essentiel, est bien plutôt morale et sociale que proprement politique.

Il est vrai que, dans la même pièce, à côté de cette thèse générale, il y a des conseils plus précis, plus immédiatement pratiques, qui ont un caractère un peu différent. Nous avons maintenant à les examiner en terminant.

Voici d'abord la célèbre parabase, si admirée des contemporains, selon le témoignage de Fauteur anonyme de l'argument : il nous apprend qu'elle valut à la pièce l'honneur exceptionnel d'une seconde représentation, attestée par Dicéarque (1). C'est le groupe des initiés, formant le chœur, qui s'y adresse au public par la bouche du coryphée, et leur caractère même prête à leurs conseils quelque chose de grave et de religieux que le poète s'est plu à faire ressortir. Evidemment, il n'a pas voulu que ces pensées eussent l'air d'être le programme d'un parti. Il les présente comme une sorte d'enseîgne-

(1) Argument : ôuxai oe lOaufxàaOT) 8ià xr.v èv auxq) iiapà-

ment sacre, inspiré par lamour désintéressé du pays à des hommes qui en conservent pieusement les plus augustes traditions, enseignement qui est même comme associé à la célébration des mystères. « Il est juste, disent-ils, que le chœur sacré (tôv Upov /opov) donne à la ville de bons conseils et de bonnes leçons. En premier lieu, nous sommes d'avis de rétablir l'égalité entre les citoyens et de faire

cesser la terreur (i; iffâxTai tooç itoXiTaç xacpsXeW xà oet {XTca) .

Et si quelqu'un a commis une faute, trompé par les intrigues de Phrynichos, je dis qu'il doit être permis à ceux qui ont alors failli de se décharger des accusations et d'abolir leurs fautes antérieures

(alxixv âxôsTcrt Xujat xàç TcpoTepov âi^apziaL(-) (Ij. » Premier

avis, dont la portée est claire. Aristophane réclame ici au nom d'une classe nombreuse de citoyens qui étaient alors traités en suspects (2). II s'agit de tous

(i) 686-690. AtTtav IxBsîvat est obscur pour nous. Ce verbe s'appliquait proprement à an navire qui débarqaait ses passagers ou ses marchandises (Soph. Philoct, v. 5). Aristophane compare, je crois> les suspects, chargés d'ane accusation vague dont il leur est impossible de se décharger, à des navires qui n'auraient pas Tantorisation dç mettre à terre ce qu'ils porteut.

(2) Voyez les discours 20 et 2o de Lysias, et Gilbert, BeitrœQef p. 353. Je crois d'ailleurs, comme on peut le constater, par la traduction donnée ci dessus, que Gilbert n'a pas saisi très exactement le sens précis des expressions du texte.

ceux qu'on soupçonnait d'avoir été favorables à Toligarchie de 411. On ne leur intentait pas d'accusation formelle sous ce chef, qui n'aurait pu donner lieu à une action légale ; mais on les écartait des fonctions publiques, ou même on les citait en justice sous des prétextes quelconques, et les tribunaux démocratiques les accablaient d'amendes. Ainsi menacés sans cesse de la ruine, de la prison, du déshonneur, sans pouvoir jamais se justifier du grief fondamental, mais inavoué, qui pesait sur eux, ils subissaient un véritable régime de terreur. C'est cet état de choses, odieux et lamentable, propre à perpétuer les haines, à entretenir les divisions dans la cité, que le poète signale courageusement dans ce passage, avec une modération et une franchise qui lui font grand honneur. Qu'il eût des amis dans cette classe persécutée, cela n'est pas douteux, et cela, en somme, importe peu pour apprécier son langage. Car il ne demande ici que la justice et l'égalité : ce qu'il réclame pour eux, c'est le droit de se justifier, et, si leur justification est admise, celui de redevenir des citoyens comme les autres. A moins de prétendre qu'une défiance haineuse doit être la disposition normale d'une démocratie, il est difficile de nier que son conseil ne fût conforme au bien public.

Le coryphée continue : « Je dis, en second lieu, que personne, faisant partie de la cité, ne doit y

être diminué dans ses droits civiques (eVaxifiov ^pr^iil /pf,vai |jir,8ivVy ev ttI izôlv.). Car, n'est-ce pas une chose honteuse? Quelques-uns ici, pour avoir pris part à une seule bataille navale, sont mis au rang des Platéens et deviennent maîtres, d'esclaves qu'ils étaient. Et certes, bien loin de blâmer le moins du monde cette récompense, je l'approuve, au contraire, et c'est même la seule chose sensée que vous ayez faite. Mais, après cela, à ceux qui ont tant de fois combattu sur mer avec vous, comme leurs pères l'avaient fait avant eux, et qui sont de votre race, ne convient-il pas que vous accordiez rémission pour un seul acte malheureux, lorsqu'ils vous le demandent (1). » Ceux dont il est maintenant question, ce sont les citoyens qui avaient servi comme hoplites en4H, sous les Quatre-Cents, et qui étaient alors restés dans Athènes. Nous savons, par un témoignage d'Andocide, que, frappés d'atimie partielle, ils avaient été privés du droit de parler dans l'assemblée et de faire partie du Sénat (2). Ce que de-

(2) Andogide, Mystères^ 75. Le vers 693 me paraît avoir ^té mal compris en général, et notamment par Gilbert, Beitraege, p. 352-4. Aristophane ne peut pas demander qu*il n'y ait plus d'àxifioi dans Athènes ; car 1 atimie •était prononcée souvent pour des causes auxquelles il n'avait aucune raison de s'intéresser. Il demande, ce qui est tort différent, qu'il n'y ait plus d*àxt{Jioi parmi les ci' toyens (iv ttJ iioXst), c'est-à-dire qu'on ne puisse pas être frappé d'atimie partielle tout en restant citoyen.

mande Aristophane, c'est donc l'abolition de cette peine, qui, en effet, après six ans, ne pouvait se justifier en aucune façon et n'était propre qu'à perpétuer douloureusement le souvenir des anciennes divisions. Réconciliation sincère et cordiale en face du danger imminent, voilà l'article essentiel de son programme, celui qu'il énonce en terminant ce développement : « Apaisez donc votre colère, ô vous que la nature a faits très avisés ; cherchons ensemble, de bon cœur, à nous gagner tous nos frères en les reconnaissant comme citoyens sans restriction, s'ils combattent avec nous sur les vaisseaux d'Athènes. Car si nous persistons à les humilier, si nous prétons à notre cité un dédain arrogant, et cela lorsque nous sommes livrés à la fureur des flots, je crains bien que plus tard nous ne paraissions guère raisonnables (I). »

La seconde partie de la môme parabase va plus loin : elle peut paraître constituer une véritable revendication en faveur d'un parti. La voici en entier : « Souvent nous nous sommes dit que la ville traitait ses citoyens les mieux élevés (xoù; xaXoj; ts xàY'ôojç) comme elle traite sa vieille monnaie relativement à ses nouvelles pièces d'or. Nos vieilles pièces, qui n'étaient certes pas de mauvais aloi, mais qui étaient bien les plus belles de toutes, les seules loyalement

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frappées, reconnues comme evcellenles partout chez les Grecs et chez les barbares, nous ne les employons plus, et nous leur pix'férons ce mauvais cuivre monnayé tout rt-cemment et si mal frappé. De même, ceu\ de nos concitoyens que nous savons (Mre de bonne race et de bonne conduite, hommes justes et bien élevés, dont l'éducation s'est faite dans les palestres, dans les chœurs et dans la discipline des muses, nous les traitons avec mépris. Et, au contraire, les gens de mauvais aloi, étrangers, race d'esclaves, misérables nés de misérables, nous les employons à tout, Athéniens d'hier, dont la ville autrefois n'aurait pas voulu même comme de victimes expiatoires. Croyez-moi, insensés, changez de conduite et employez de nouveau les honnêtes gens. Si vous réussissez, ils vous feront honneur. Dans le cas contraire, les bons juges diront du moins de vous qu'en naufragcant, s'il faut faire naufrage, vous ne vous (3tcs pas raccrochés à un mauvais bois (i) ».

Pour apprécier tout à fait sûrement la portée de ces paroles, il faudrait connaître les détails rie l'histoire intérieure d'Alhènes, en ce temps, bien mieux que nous «e les connaissons. Mais, à défaut de faits précis, il y a du moins des vraisemblances dont nous avons à tenir compte.

Ce qu'.^^ristophane reproche ici au peuple, c'est

d'exclure systématiquement des affaires publiques toute une classe de citoyens, et cela en raison de leurs qualités mêmes. A tort ou à raison, il attribue à la démocratie de 405 ua parti pris de défiance à regard des gens bien élevés, et une sorte de propension instinctive vers les politiciens du type contraire. Quant au conseil qu'il donne, il ne vise pas les insti, tutions, mais simplement la façon de les mettre en pratique. Il voudrait que le peuple prêtât plus volontiers l'oreille, dans les assemblées, aux hommes que de solides intérêts de famille, de vieilles traditions domestiques et des affections innées attachent au sol de la patrie, et qu'il les choisît comme stratèges ou comme négociateurs. Si ses intentions eussent été révolutionnaires, s'il eût conçu le secret dessein de substituer l'oligarchie à la démocratie, il est difficile d'admettre qu'il en eut fait ainsi la proposition dans un discours en vers, tenu en plein théâtre. Ses conseils ne pouvaient avoir d'effet pratique qu'à deux conditions : il fallait d'abord qu'ils répondissent à un sentiment latent, répandu dans une grande partie du public ; et il fallait ensuite qu'ils parussent de nature à être appliqués sans trop de difficultés. Cela nous donne lieu de croire, d'une part, que les faits visés par lui étaient reconnus, au moins tacitement, comme exacts, par une bonne partie de ses auditeurs, et, d'autre part, que ses suggestions n'avaient rien qui leur parut offensant pour eux ou

qui pût les révolter. Pour toutes ces raisons, le morceau qui vient d'être cité me paraît devoir être interprété en toute simplicité, comme il est écrit. Il n y faut rien voir de plus que ce que le poète y a mis. Librement et d'un ton enjoué, il donne au peuple un bon conseil, il fait son office de modéré, d'ami de la concorde, il prémunit la démocratie contre une tendance exclusive et intolérante. En parlant ainsi, il l'engageait, en somme, à éviter la catastrophe où elle allait sombrer.

La pièce, comme on le sait, se termine par une sorte de consultation politique. Lorsque les deux poètes rivaux, Eschyle et Euripide, ont plaidé chacun leur cause et dénigré tour à tour leur adversaire, Dionysos, fort embarrassé de se décider, leur demande leur avis sur la situation politique d'Athènes.

Une première question concerne Alcibiade, alors éloigné volontairement d'Athènes. « Tout d'abord, dit le dieu, quel est le sentiment de chacun de vous sur Alcibiade? car la ville a grand'peine à enfanter une résolution à son égard. — Mais que pense-t-elle de lui? demande Euripide. — Ce qu'elle en pense? reprend Dionysos. Elle le regrette, mais elle le hait, et pourtant elle voudrait bien le posséder. Mais vous, dites-nous ce que vous proposez. » Là-dessus, Euripide répond par une sentence rigoureuse : « Je hais le citoyen, qui se montre lent à servir sa patrie, mais prompt à lui nuire, plein de ressources pour lui-même, mais impuissant à servir la ville. » Quant

à Eschyle, il énonce, en forme d'oracle, une pensée proverbiale : « Le plus sage est de ne pas laisser grandir un lion dans une ville ; mais si on l'a laissé grandir, il faut se prêter à ses mœurs {-zoU xpô-otç

Tout d'abord, en quelle mesure convient-il d'attribuer au poète lui-même l'une ou l'autre de ces deux opinions? Euripide, dit-on, est son adversaire et le représentant de la perversion des idées contemporaines ; il s'efforce de le rendre ridicule ; l'opinion sévère qu'il lui prête ici sur Alcibiade doit être justement le contraire de la sienne propre. C'est simplifier beaucoup trop les choses. En réalité, Euripide, dans la pièce, est fort loin de ne dire que des sottises ; beaucoup de ses critiques à propos d'Eschyle contiennent incontestablement une part de vérité. Il en est de même du jugement qu'il énonce ici. Si Aristophane avait voulu se faire le patron d' Alcibiade, il se serait bien gardé de le faire critiquer, même par un adversaire, en des termes si justes et d'une telle portée. Il a noté vigoureusement son égoïsme absolu, son manque de patriotisme, ses vaines et chimériques promesses ; et il les a notés sans qu'aucune réponse apologétique vienne détruire ou atténuer l'effet du reproche- Celui-ci demeure donc tout entier. Maintenant,

(1) GrenoidlleSy 4422-1433.

Eschyle, que nous considérerons volontiers comme l'interprète d'Aristophane, conseille néanmoins, en termes métaphoriques, mais suffisamment clairs, de s'accommoder avec ce mauvais citoyen. Il est probable que c'était bien là l'opinion du poète. Il estimait sans doute, comme beaucoup d'autres, que, dans le péril suprême où l'on était alors, Alcibiade seul, par son talent de général et de diplomate, par son audace tempérée de prudence, par son génie en un mot, pouvait encore sauver Athènes. En cela, il avait probablement raison (1) ; et l'on sait que la bataille décisive d'^Egos Potamos fut perdue parce que les stratèges athéniens refusèrent d'écouter les avertissements du clairvoyant adversaire de Lysandre. Si Alcibiade avait eu alors le commandemant, Athènes avait chance de sauver sa flotte, peut-être même de détruire, une fois de plus, celle de ses ennemis, et elle aurait été ainsi en situation de traiter à des conditions honorables, en suppo. sant qu'elle eût trouvé en elle-même la sagesse de le faire. Notons bien d'ailleurs qu'Aristophane, par la bouche d'Eschyle, ne conseillait aucunement au peuple de se mettre aux pieds d' Alcibiade et d'en faire son maître. Alcibiade n'était alors ni exilé ni

(1) BusoLT, Griech. Gesch.j 111, 2® partie, p. 1579 : « La déposition d'Alcibiade fut une faute qui contribua essentiellement à conduire en peu de temps Athènes à sa ruine. » Cf. Thucydide, VI, 15, 4.

hors la loi : il était suspect; et, comme il le sentait, il se tenait en sûreté dans ses châteaux de Thrace (1). Le poète se bornait à suggérer l'idée de lui confier un commandement militaire, dans les conditions légales, sans le soumettre à un examen moral trop rigoureux (2).

La consultation n'est pas achevée. Dionysos pose encore aux deux rivaux une seconde question : « Quel moyen de salut connaissez-vous pour la ville ? » Réponse d'Euripide : « Le salut, ce serait de nous fier à ce qui nous inspire aujourd'hui de la défiance, et de nous défier de ce qui nous inspire confiance. » Sous sa forme d'énigme, l'idée en elle-même n'est guère obscure, et, d'ailleurs, sur les instances du dieu, Euripide l'a rend plus claire encore : « Si nous nous défiions, dit-il, des citoyens auxquels nous nous fions maintenant, et si nous employions ceux que nous n'employons pas, peut-être serions-nous sauvés (3). » Que fait ici Aristophane sinon de répéter ce qu'il a dit plus haut ? Refuser crédit aux démagogues attitrés, à Cléophon et à quelques autres, écouter en revanche ceux qu'on tenait alors

(i) I.YsiAs, Contre Alcibiade, I, 38. Ed. Mbyeb, Gesch. des Alterth., t. IV, §723.

(2) L'Assemblée du peuple, en 408, lui avait conféré une sorte de dictature (Xén., HelL, I, 4, 20). Aristophane, en tout cas, n*en demandait pas tant.

(3) Grenouilles, 1443-8.

pour suspects, les modérés, les anciens adhérents de la démocratie restreinte des Cinq-Mille, voilà quelle était pour lui, sinon la garantie, du moins la meilleure chance de salut. On remarquera que cet excellent avis est mis dans la bouche d'Euripide, ce qui vient à Tappui des observations énoncées cidessus. Eschyle, lui, continue à s'exprimer en oracle. « (La ville sera sauvée), lorsque les citoyens considéreront le territoire des ennemis comme le leur, e,t le leur comme celui des ennemis ; les vaisseaux comme un revenu, et les revenus comme rien du tout (1). » Ainsi que le scoliaste Ta noté, ces paroles, volontairement obscures, semblent bien n'être que la répétition de la Formule qui résumait la politique de Périclès : abandonner le territoire de l'Attique à l'envahisseur, mais en revanche dévaster le sien par des incursions incessantes ; tirer de la flotte tous les moyens de subsistance, en s'en servant soit pour exiger 'le tribut des confédérés, soit pour assurer l'arrivage des denrées. Quant au dernier trait, « considérer les revenus comme rien du tout » (à-optav Tôv Tiôpov), s'il a un sens, il doit signifier qu'Athènes aurait tort de compter sur ses propres ressources, si elle laisse décliner sa puissance maritime ; mais je serais plutôt porté à croire, pour ma part, que c'est là simplement une anti-

(l) Grenouilles, v. 1463-65.

thèse vide, destinée à contrefaire les formules oraculaires.

Ces conseils d'Eschyle sont-ils ceux d'Aristophane ? En tout cas, ils n'avaient rien de neuf ni de personnel ; la principale critique qu'on pourrait en faire, c'est qu'ils étaient bien difficiles à pratiquer, lorsqu'Athènes voyait se dissoudre la confédération par les défections de ses alliés et n'était plus assez puissante pour porter la guerre chez ses ennemis. Pourquoi ne pas admettre plutôt qu'Aristophane s'est amusé ici à prêter au vieux poète une sentence magnifique, mais sans application aux choses pré* sentes ? Il le fait parler, à la veille d'iEgos Potamos, comme Thémistocle, au lendemain de Salamine ; et il marque, si je ne me trompe, sa vraie pensée par la réflexion de Dionysos : « Parfait ; mais ce sont là de ces choses que le juge seul peut avaler. » C'està-dire : « Voilà qui est fort beau, mais je serai seul à goûter ce conseil, et je doute que le peuple athénien ait le désir ou le moyen d'en faire son profit (1). » S'il en est ainsi, la seule partie sérieuse de

(1) GrenouilleSy 1465. Le sens que j'adopte est, je crois, celai du second scoliaste ('Eyco jjiovoc ô St-^tâÇwv ûjxTv y.axà vofûv xaôta Xajiêàvtu xal ànoSg^^ojjLa'.). Mais il admet, comme le premier scoliaste, un autre sens icap' ÔTcovof^v ; ce vers serait alors une critique à l'égard des tribunaux athéniens, qui absorbaient toutes les ressources de la ville.

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cette consultation, c'est la réponse d'Euripide, Nous avons vu qu'elle se réduisait à une protestation contre les exaltés, tout à fait conforme aux sentiments ordinaires d'Aristophane.

Gela ne serait admissible que si le mot XP'^I'-^'^^ se trouvait dans la phrase précédente.

Voilà donc la politique d'Aristophane, telle qu'elle se manifeste en 405 dans les Grenouilles, après s'être déjà laissé entrevoir en 414 dans les Oiseaux, en 41 1 dans Lysistrate, et, jusqu'à un certain point» dans les Thesmophories, Au fond, elle est en conformité essentielle avec celle qu'il avait professée au temps de la guerre d'Archidamos. Son idéal ne semble pas avoir varié : c'est toujours celui d'une cité franchement démocratique, mais dans laquelle la prépondérance aurait appartenu à l'élément modéré, à la classe des hoplites en état de s'équiper eux-mêmes ou des petits propriétaires, c'est-à-dire en somme à la démocratie rurale. Seulement, cet idéal, toujours identique à lui-môme, ne se manifeste plus tout à fait dans cette période comme dans la précédente. Le poète, tout en continuant à combattre les démagogues influents, n'attribue à aucun d'eux l'importance néfaste qu'il attribuait autrefois à Cléon. 11 ne vise, non plus, aucune réforme particulière dans la cité. Ce qui le préoccupe douloureusement,

c'est l'état général des esprits, Texaltation aveugle qui domine le peuple dans l'assemblée, la violence des haines entre citoyens, la division profonde qui menace de devenir irrémédiable. L'idée d'accord, de réconciliation sincère, d'union intime en vue du bien commun, est celle qui l'inspire constamment et qui lui suggère quelques-uns des meilleurs morceaux qu'il ait écrits. Cette politique, on le sait, prévalut un instant, mais après le désastre d'iEgos Potamos, lorsque la flotte de Lysandre bloquait le Pirée et que l'armée d'Agis, s'avançant de Décélie, fermait toutes les routes de terre. A ce moment, le peuple se décida enfin à révoquer les mesures de rigueur et de ressentiment qu'il avait maintenues jusque-là (1). C'était comprendre trop tard le tort qu'il s'était fait à luimême. En tout cas, ce jour-là, le poète de Lysistrate et des Grenouilles fut justifié. Il n'avait pas eu assez d'influence pour exercer, en temps opportun, une action utile sur ses concitoyens, passionnés et irréfléchis ; mais il avait eu le mérite de deviner ce qui était bon et de le dire avec franchise, en un beau langage.

(i) Décret de Patroclides (Andocide, Mystères, 73-79; XÉNOPH., HelL, I!, 2, § II) ; Gilbert. Beitrœge, p. 396.

UERMERE PERIODE

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