DERNIÈRE PÉRIODE
en droit d'en douter. On y cherche, derrière la fantaisie, l'idée maîtresse du poète, sans être bien assuré de la trouver, tant elle est fuyante et capricieuse, tant il abandonne vite les démonstrations qu'il semblait promettre. Beaucoup de scènes n'y ont évidemment d'autre but que d'amuser le publici On a le sentiment qu'on ferait preuve de quelque naïveté si on les prenait trop au sérieux. Pourtant, d'autres éclairent vivement certains aspects des questions posées ; elles révèlent l'intérêt que le poète y prend; elles manifestent, en partie au moins, ce qu'il en pense. Si donc le nom de comédie sociale paraît trop ambitieux pour ce genre indécis et mélangé, contradictoire même et incomplet, disons tout au moins que nous voyons là une comédie à tendances sociales, plus fantaisiste sans doute que philosophique, mais non dénuée cependant d'une certaine philosophie.
Quelle qu'elle soit d'ailleurs, notre tâche doit être ici d'en déterminer aussi exactement que possible les visées, et de montrer quel rapport elles ont, soit avec les sentiments connus du poète, soit avec les circonstances et le milieu où elles se sont produites.
Il est à peu près certain que Y Assemblée de» femmes fut représentée en 392, aux Lénéennes (1).
La donnée initiale présente quelque analogie avec celle de Lysistrate, Les femmes d'Athènes, s'étant avisées que les hommes conduisaient fort mal les
(\) Nous n'avons plus la didascalie de la pièce. Mais, au vers 193, Aristophane fait allusion à une confédération où Athènes est récemment entrée ; le scoliaste, se référant à Philochore, explique que Tallusion se rapporte à ralliance conclue, deux ans auparavant ^ entre les « Lacédémoniens )> et les Béotiens. Le mot « Lacédémoniens »> doit évidemment être corrigé, car le poète parle d'une alliance contractée non contre Athènes, mais par elle. On a donc substitué avec raison « Athéniens » à « Lacédémoniens ». L'alliance ainsi visée est celle de 393, conclue entre Athènes, Thèbes, Gorinthe et Argos contre l'hégémonie lacédémonienne. Il en résulte que la pièce a été jouée dans l'année 393-2. D'autre part, il est dit à deux reprises (v. 18, 59) que le complot des femmes a été organisé aux Skira ; on en conclut que la pièce fut représentée aux Lénéennes, première fête après les Skira, qui comportât un concours de comédie ; mais ceci est plus incertain.
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affaires publiques, ont comploté aux Skirophories de prendre le pouvoir. Dès le début de la pièce, elles exécutent leur dessein, sous la conduite de Praxagora. Déguisées en hommes, elles se glissent dans l'assemblée, occupent presque toutes les places avant le lever du jour, et, quand elles se sont ainsi rendues maîtresses du vote, elles font passer un décret qui leur attribue le gouvernement. Quel usage vont-elles en faire ? Praxagora, leur chef, établit la communauté des biens et la communauté des femmes ; celles-ci appartiendront à tous, sous réserve d'une réglementation qui assurera entre elles l'égalité. Nous nous attendons à voir se dérouler devant nous les conséquences de cette double décision. En réalité, nous n'en voyons que quelques-unes, très vivement dessinées, mais qui ont plus ou moins le caractère de cas particuliers. Un naïf s'empresse de se dépouiller de tout ce qu'il a, pour obéir à la loi ; un sceptique, mieux avisé, préfère attendre. Les deux personnages sont d'une amusante vérité. Mais quelles seront pour chacun d'eux les suites de leur façon d'agir. Nous l'ignorons. L'autre sorte de communisme est mise en scène de la même manière, sous forme d'incident. Rivalité furieuse entre une vieille femme et une jeune fille. La vieille a pour elle le règlement, la jeune a pour elle la jeunesse. Et il semble bien que le règlement ne sera pas le plus fort, mais cette conséquence même est esquivée aussitôt qu'indiquée.
Quant aux autres conséquences, qui intéresseraient la famille, la cité, la morale, la comédie les laisse entièrement de côté.
Cette brève esquisse laisse apercevoir déjà ce qui manque à la pièce pour être vraiment une comédie sociale. Mais entrons un peu plus dans le détail.
Il est à remarquer tout d'abord qu'il n'est aucunement question du communisme dans toute la première partie. Si nous comparons à cet égard Y Assemblée avec Lysislrale, la différence est frappante. Dans Lysislrate, le but de la conjuration des femmes es^ immédiatement indiqué (v. 30-40, 50) : leur complot a pour objet de mettre fin à la guerre ; toute Faction, dès le début, tend à cette fin, et à celle-là seulement. Dans V Assemblée, ilenest toutautrement. Elles visent à se faire attribuer par ruse un pouvoir discrétionnaire. Mais à quoi leur servira ce pouvoir? Elles semblent l'ignorer elles-mêmes. Ce n'est qu'à partir du vers 590, c'est-à-dire dans la seconde moitié delà pièce, que Praxagora révèle tout à coup son programme, et c'est seulement dans le dernier tiers que nous en voyons l'application. Il en résulte que la discussion de ce programme et surtout la peinture de ses effets sont nécessairement écourtées. Pourquoi cette structure singulière, qui a obligé le poète à sacrifier bien des éléments de son sujet, et peutêtre justement quelques-uns des plus comique^?
On en devine la raison, lorsqu'on étudie de près
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celle première partie. En fait, elle a, pour l'auteur, bien plus d'importance qu'on ne serait d'abord tenté de lui en attribuer, et elle doit celte importance à ce qu'elle est une satire mordante de la rcaliic confcmporaine. Plus tard viendra la fantaisie, la représentation caricaturale de quelques utopies dont nous aurons à déterminer le caractère ; ici, nous sommes en pleine vie athénienne, et ce sont les hommes et les choses du jour qui forment la matière principale de la comédie.
Athènes, si cruellement éprouvée en 404, était alors engagée de nouveau dans une guerre pénible avec Sparte. Alliée de Thèbes, de Corinthe, d'Argos, elle luttait, depuis plus de deux ans, pour s'alTranchir de la dure hégémonie de sa rivale. Les chances de la guerre avaient été diverses. Victorieux de Lysandre à Haliarte, les coalisés avaient été vaincus à Némée età Coronée, en 394. Depuis lors, les hostilités (rainaient, sans avantage marqué, autour de Corinthe. Il est vrai que l'alliance de la Perse et du roi de Chypre Evagoras, ainsi que la victoire navale de Conon à Cnide, avaient semblé marquer pour Athènes un retour inespéré de fortune. Gr!\ce aux subsides du Roi, elle avait pu relever les murs du Pirée et les longs murs ; elle avait même construit do nouveau quelques vaisseaux et elle recommençait à faire figure dans la mer Egée. Malgré cela, sa situation demeurait fort précaire. La guerre du Pélopo-
nèse l'avait épuisée. Beaucoup de riches étaient devenus pauvres, presque tout le monde souffrait de la gène ; et, pourtant, il fallait faire face aux frais écrasants de la guerre : les dépenses pesaient lourdement sur les propriétaires et les producteurs ; en revanche, sous forme de salaires ou de solde, elles constituaient à peu près Tunique moyen de vivre des masses populaires, qui, par suite, ne désiraient aucunement la paix. Pour entretenir la guerre, celles-ci multipliaient contributions et confiscations. De là, un état de trouble profond, malaise à la fois matériel et moral (1). Telle est justement la cité qu'Aristophane
, nous met sous les yeux.
Elle est gouvernée d'une façon déplorable : voilà
- le point fondamental. « Les décisions de T Assemblée, dit une des femmes, ressemblent, si Ton y réfléchit, à celles de gens ivres ; ce sont des idées incohérentes (2). » Les conjurées vont donc essayer de prendre en main la conduite des affaires, « pour que la ville ait un peu de prospérité. Car, pour le moment, dit Praxagora, nous ne marchons ni à la voile, ni à la rame (3) ». On fait la répétition du rôle
(i) La situalioD d'Athènes, en ce temps, a été partica- Jièrement bien exposée par Ed. Mkyer [Gesch. des Alter^ thums, t. V, 847-866) d'après Xénophon, Diodore, Plutarque, et surtont Andocide et Lysias.
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qu'il faudra jouer dans l'Assemblée. Après divers incidents, voici que Praxagora, pour donner l'exemple, improvise un discours modèle. C'est le morceau capital de la première partie.
Tout ce discours n'est qu'une série d'allusions, souvent peu intelligibles pour nous, à la politique intérieure et extérieure d'Athènes. Les premières sont générales : « Je vois, dit l'orateur, que notre ville a de fort mauvais chefs. Si, par hasard, l'un d'entre eux est bon pendant un jour, il redevient détestable pendant dix autres jours. Veut-on se confier à un autre ? Celui-là fera plus de mal encore. II est vrai qu'il est malaisé de donner de bons conseils à des gens qui n'en acceptent aucun, à un peuple tel que vous, toujours défiant envers qui veut vous faire du bien, et toujours prêt à solliciter ceux qui ne s'en soucient pas (1). » Ce qu'Aristophane paraît critiquer par ces paroles mordantes, bien qu'obscures, ce sont sans doute les hommes d'État de la démocratie restaurée, mais c'est surtout l'incohérence populaire, le défaut d'esprit de suite, les brusques changements d'humeur, qui empêchaient, selon lui, toute continuité de vues et d'action. Il s'amuse du zèle qu'ont les citoyens pour venir à l'Assemblée, depuis que le démagogue Agyrrhîos a fait attribuer à tous ceux qui y sont présents un salaire de trois oboles. « Il fut un
temps où nous ne tenions guère d'assemblées, et nous considérions alors Agyrrhios comme un mauvais drôle. Aujourd'hui, nous tenons des assemblées ; et celui qui touche son salaire, n'a pas assez d'éloges pour lui ; tandis que celui qui ne le touche pas, affirme que la peine de mort ne serait pas trop rigoureuse pour des gens qui font de la présence à l'assemblée un service mercenaire (1). » Aristophane, évidemment, est plutôt de cœur avec ces derniers. Ces assemblées de pauvres diables et de gens sans travail, qu'attiraient les trois oboles, ne lui plaisaient guère. Et l'on sent qu'il a été bien aise d'en dire sa pensée en passant sous une forme gaie, atténuation spirituelle d'une satire qui gardait néanmoins sa portée.
Incohérence au dedans et pareille incohérence au dehors. Athènes, depuis un peu plus de deux ans, est alliée de trois cités puissantes. Mais de cette alliance même, elle ne sait pas profiter. Elle va d'un sentiment à l'autre, divisée contre elle-même : « L'alliance actuelle, dit Praxagora, lorsque nous en délibérions, on déclarait que, si elle ne se réalisait pas, la ville était perdue. Elle se réalisa, et l'on se fâcha ; l'orateur qui l'avait fait décider prit soudain la fuite et disparut. Quant à mettre des vaisseaux à la mer, c'est l'avis du pauvre ; mais ce n'est pas celui
-If-^T'
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des riches ni des gens de la campagne. Vous en voulez aux Corinthiens : or, les voici qui deviennent charmants pour vous ; il faut donc que toi aussi, mon ami, tu deviennes charmant pour eux (1). » Les quelques vers qui suivent sont malheureusement altérés, et, dans ceux qui précèdent, bien des détails embarrassent aujourd'hui le commentateur. Du moins, Fintention générale ressort assez nettement. Les critiques de Praxagora aboutissent en effet à leur conclusion logique. Tout le mal vient de ce que trop de citoyens ne songent plus qu'à gagner de l'argent aux dépens de l'Etat, soit en multipliant les assemblées, soit au moyen de la solde. L'âpreté de l'intérêt privé fait oublier à tous ces affamés l'intérêt public. Le remède, ce sera de confier aux femmes la direction, car elles ont par nature le génie de l'administration et de l'économie ; et, tandis que l'Athénien n*est satisfait qu'à la condition d'innover chaque jour, l'Athénienne, au contraire, demeure attachée en tout à la coutume et à la tradition. En outre, leurs sentiments et leurs instincts sont la meilleure garantie de ce qu'elles feront : « Mères, elles auront à cœur de ne pas laisser périr nos soldats. Qui s'occuperait mieux de les approvisionner que celles qui les ont mis au monde ? D'ailleurs, trouver de l'argent, c'est l'affaire des femmes. Et, lorsqu'elles exerce-
ront le pouvoir, ne craignez pas qu'on les trompe : elles sont elles-mêmes trop habituées à tromper. Enfin, je passe sous silence quantité d'autres raisons. Croyez-moi, et vous vivrez désormais parfaitement heureux (1). »
On voit maintenant pourquoi Aristophane s'est étendu sur cette première partie. C'est qu'elle lui a paru appropriée à ce qu'il voulait mettre de satire politique dans sa pièce. Seulement le sort même qpi'il fait à cette satire, en la reléguant dans une sorte de prologue et en la confiant à des femmes, montre assez qu'elle se réduisait désormais pour lui à peu de chose. 11 usait d'un droit traditionnel et il satisfaisait son mécontentement en disant son mot sur ce qui se passait autour de lui. Mais il ne songeait plus à pousser vigoureusement l'offensive contre tel homme d'Etat ou tel abus. Satisfait de se rendre, sous forme légère et mordante, l'interprète monaentané des meilleurs citoyens, il ne comprenait sans doute que trop combien la comédie était impuissante désormais à lutter contre la force des choses.
Cette introdaction a toutefois une autre utilité. Elle marque le véritable caractère du programme réformateur dePraxagora. Le mérite propre de cette réforme chimérique, c'est en effet de produire un contraste brusque et complet avec la réalité contemporaine. Dans cette cité inquiète, parmi ces hommes aigris, défiants, qui se dispatent âprement le pain quotidien, voici que le poète fait surgir le rêve d'un communisme qui supprimerait toutes les compétitions, d'une vie large, facile, insouciante, l'utopie d'une bienveillance universelle.
Athènes a toujours aimé ces songes d'or, distractions inoffensives et calmantes. Mainte fois, dans les misères de la guerre du Péloponèse, ses poètes lui avaient représenté des pays de cocagne (1). N'était<;e pas le rôle propre de ces serviteurs de Dionysos que d'emporter à leur suite les imaginations loin des
(1) Voir PoBHLHANN, ouvrage cité, t. If, p. Il et suiv., €t Aug. CouAT, onv. cité, p. iS8-200.
souffrances et des peines ou encore de verser un peu de joie dans la coupe amère de la vie ? Ce rôle, Aristophane l'avait rempli bien souvent dans sa jeunesse : il continuait aie remplir, tout en vieillissant; car enfin, puisque la vie ne devenait pas meilleure, il fallait bien que la poésie continuât son œuvre bienfaisante de divertissement. Lui-même, au reste, ne la présente pas autrement. Rappelons les paroles que prononce le chœur des femmes, lorsque Praxagora va commencer son exposé :
« Voici le moment de stimuler ton esprit avisé, d'éveiller en toi l'idée amie de la sagesse, pour secourir adroitement tes compagnes. C'est au profit du bonheur commun que va surgir la pensée inventive, celle qui, pour ce peuple de citoyens, embellira la vie en mille manières. L'occasion est bonne de montrer de quoi tu es capable ; notre ville a bien besoin d'une idée heureuse. Va donc et expose-nous des choses qui n'aient été ni dites ni réalisées jusqu'ici. Car nos gens, tu le sais, n'aiment pas à voir souvent ce qu'ils ont déjà vu (1). »
Est-il possible de dire plus agréablement, et plus clairement à la fois, qu'on va prendre son essor vers une région de chimères, à seule fin de procurer au bon peuple quelques moments de joie ? Faut-il croire maintenant que ces chimères seront en même temps
-ail-
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des satires, et que le malin poète, tout en délassant son public, songe à se moquer des systèmes de tel ou tel philosophe contemporain ? Faut-il admettre en particulier qu'il va s'égayer aux dépens de Platon ? La question vaut un instant d'examen (1). En 392, non seulement Platon n'avait pas encore publié sa République, mais l'Académie n'existait pas. Aristophane, de toute façon, n'aurait donc pu viser que des théories en formation, ébauchées dans des entretiens privés, puis répétées et répandues au dehors. A moins que Platon lui-même se soit approprié plus tard des idées qui auraient été déjà produites par d'autres, soit dans des conférences publiques, soit dans des écrits aujourd'hui perdus (2 . Evidemment, c'est là une hypothèse possible, (jue nous n'avons plus le moyen de contrôler rigoureusement ; tout ce qu'on peut dire, c'est que les discours de Praxagora ne semblent pas la confirmer.
(\) Voir, à ce sujet, Zeller, Phil. d. Griechen, 11' p. 466, note 1. Je n'ai pas eu à ma disposition le travail plus récent de DiETZEL, Zeitschrift fur Literatur und Geschichte der StaatswîssenschafL, I, 382, qui conclut dans le même sens négatif.
(3) Aristote, PoUtiqite, II, 5 et 6, mentionne deux utopistes, Phaléas de Chalcédoine et Hippodamos de Milet, qui avaient tracé, l'un et l'autre, des projets de cités communistes. Gela prouve que ces idées étaient agitées, sinon dans le peuple, du moins parmi les c intellectuels i» du temps.
Tout d'abord, les idées qu'elle expose sont présentées par le poète lui-même comme absolument neuves (I). Pas la moindre allusion à un philosophe dont il aurait l'intention de se moquer. Discrétion bien surprenante de la part d'un homme qui ne reculait pas devant les noms propres. Ensuite, ces idées elles-mêmes n'ont aucune couleur philosophique. Lorsque Platon proposera, dans sa Repuhliqiie, d'établir le communisme entre les citoyens de la classe supérieure, la raison qu'il en donnera sera la nécessité de détruire l'individualisme au profit de l'unité sociale : voilà la marque du penseur. Praxagora n'a rien de ces hautes préoccupations. Ce qu'elle veut, c'est d'assurer à tous le bien-être matériel. Si elle met en commun la terre et l'argent, et en général tous les biens, c'est afin de constituer une masse, qui sera administrée par les femmes, et sur laquelle tout le monde vivra dans des conditions d'égalité (2). Ses vues ne vont guère au delà du boire et du manger. Conception aussi simple que réaliste. Le poète s'adresse manifestement à un public où les pauvres sont en grand nombre, et il caresse ironiquement leurs secrets désirs par le rêve insensé d'un état de choses où la pauvreté cesserait de se faire sentir.
(1) V. 578-580 et 583-585.
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Ce caractère de rêve s'accuse encore par l'insouciance même dont il fait preuve à Tégard des impossibilités pratiques qui surgissent d'elles-mêmes. Qui alimentera cette masse destinée à la subsistance publique? Qui la renouvellera ? Les esclaves (v.651). Il faudra donc des esclaves pour que cette république puisse vivre. Passons sur l'étrange contradiction morale de cette conception : elle pouvait échapper à des Grecs. Mais il faudrait au moins nous dire comment on se procurera ces esclaves, une fois le commerce supprimé, et qui les fera travailler, lorsque personne ne voudra plus s'imposer de peine. La question n'est pas même examinée. L'industrie paraît se réduire pour Praxagora à la confection des vêtements. Qui en aura le soin ? Elle déclare que ce seront les femmes (v. 654). Ainsi, toute la constitution sociale repose en somme sur la bonne volonté des esclaves .et sur l'abnégation supposée des femmes. Elles continueront à travailler comme par le passé, elles auront nécessairement toute la surveillance et la direction des serviteurs, et de plus elles administreront le trésor commun. Tout cela, elles le feront spontanément et en perfection. Voilà le fondement du système. Il suffit de le découvrir quelque peu pour faire sentir combien Aristophane a été loin de vouloir représenter ici une théorie réellement étudiée et conséquente. Le programme qu'il prête à sa Praxagora est un de ces pa-
radoxes amusants qui comptaient parmi les moyens ordinaires de l'ancienne comédie. Tout ce qu'il a de réalité, c'est sa ressemblance avec certains désirs vagues qui s'ébauchaient, alors comme en tout temps, dans l'imagination des pauvres gens, lorsque la vie leur était particulièrement dure. Le poète s'amuse à leur donner consistance, il a l'air de les prendre au sérieux, il les réalise dans la pleine liberté d'une fantaisie qui se moque des vraisemblances. Et, pour mieux jouer son jeu, il donne à ce paradoxe l'apparence d'une argumentation, il prête à celle qui le soutient toutes les ressources d'esprit et de langue dont il dispose. Les Athéniens en ont ri sans doute. C'est à nous de n'être pas plus naïfs qu'ils ne l'ont été. La seconde partie du programme n'est pas moins dénuée de philosophie. Si la théorie de Platon sur la communauté des femmes nous paraît étrange et profondément antisociale, elle résulte du moins d'une conception logique. Persuadé que le citoyen, pour appartenir tout entier à l'Etat, ne doit avoir ni affection ni intérêts particuliers, le philosophe a détruit la famille en vue de fortifier la société. Pour Praxagora, cette destruction n'est qu'une conséquence accessoire de la communauté des biens. Faute d'argent, il ne resterait plus aux hommes que l'amour désintéressé. Blépyros paraît craindre que ce ne soit pas assez (1). C'est pour le rassurer que
(I) V. 611 et suiv.
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Praxagora révèle la seconde partie de son programme, c'est-à-dire la communauté des femmes. Ici encore, il ne s'agit que de satisfaire des appétits. En réalité, Praxagora les bride bien plus qu'elle ne les satisfait. On sait quelle est la rigueur de sa réglementation. Notons que cette réglementation est tout à fait étrangère à Platon (1). Pour Aristophane, au contraire, elle devient la chose principale. L'unique raison qu'on en puisse donner, c'est qu'elle est éminemment féconde en effets comiques, pour peu que la comédie ne s'assujettisse à aucune loi de convenance. Bouffonnerie joyeuse et grivoise, tel est le caractère de toute cette partie du développement, et ce caractère en est aussi la seule raison d'être. Ne cherchons pas de satire sous ces plaisanteries légères ; elles n'ont jamais eu d autre objet que d'exciter le rire d'un public qu'aucune indécence n'offensait.
(1) La seule rencontre vraiment frappante est celle des vers 635-637 avec Républ.^ V, p. 461. « Comment, demande Blépyros, chacun de nous, avec ce genre de vie, pourra-t-il distinguer ses enfants? — Pourquoi pas? répond Praxagora : les enfants considéreront comme leurs pères tous les hommes plus âgés, en calculant le temps.» C'est aussi ce que dit Platon. Mais cela n'implique aucune source commune : il est clair que la théorie appelle Pobjection, et que l'objection appelle la réponse.
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Si ce double programme de Praxagora n'est qu'une fantaisie, la série de scènes qui terminent la pièce ne doivent pas être prises pour une réfutation à proprement parler. Ce sont, elles aussi, des inventions fantaisistes, qui \isent surtout à faire rire. Ce qu'elles contiennent de réfutation provient moins d'un dessein du poète, que de la justesse naturelle de son esprit. Ainsi comprises, elles se justifient d'ailleurs bien mieux. Comme réfutation, elles seraient étrangement incomplètes. Comme scènes comiques, elles répondent pleinement aux intentions de leur auteur.
La meilleure, pour nous, est incontestablement celle des deux citoyens invités à porter leurs biens à la masse commune. Rien de plus plaisant ni de plus juste que le contraste de leurs caractères. L'un, plein de candeur, est persuadé qu'on va partager en effet, et il ne croit pas pouvoir se hâter assez de réunir son petit avoir, ses quelques meubles, ses pauvres bardes, de peur d'arriver en retard. L'autre
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sait ce que valent les décrets, surtout quand ils commencent par exiger un sacrifice quelconque. Il ne croit donc pas au partage. Au surplus, il estime que, s'il doit avoir lieu, rien ne sert de devancer les autres : il est bien décidé à n'y venir que le dernier. En revanche, dès que le héraut invite les citoyens à dîner, nul n'a les pieds plus rapides.
Certes, ces scènes laissent bien vivement apercevoir la plus profonde impossibilité du communisme ; à savoir, la résistance de l'intérêt personnel. Et elles suggèrent très joliment la pensée qu'en toute forme imaginable de société, tant qu'il y aura des hommes, il y aura des dupes. Toutefois, si elle devait servir de réfutation, elle serait manifestement trop courte et trop peu poussée aux conséquences. Elle nous laisse en suspens, elle ne décide rien. C'est sur la place publique, c'est au milieu même du partage que le poète, en pareil cas, aurait dû nous transporter. Et il fallait qu'il nous montrât là le conflit des intérêts, naissant de la mesure qui se proposait de les accommoder. Mais qu'avait-il besoin de réfutation, puisqu'il n'avait présenté aucune théorie sérieuse ? Le paradoxe fou de Praxagora se réfutait de lui-même, à mesure qu'il se développait, ou plutôt il se présentait comme un jeu d'esprit et rien de plus. Et c'est une fantaisie encore, un simple sujet d'amusement, que cette jolie scène, mais une fantaisie d'autant
meilleure qu'elle est faite de fine réalité psychologique.
Notre goût moderne est moins charmé par les dernières scènes, où nous voyons des femmes se disputer Tamour d'un jeune homme. Ce que ces scènes ont de grossier, ou même de répugnant, nous empêche d'y goûter complètement, ni l'esprit qui y abonde d'ailleurs, ni la vérité avec laquelle le poète y fait parler la nature. Mais ce qu'il faut noter ici, c'est qu'elles ne constituent pas une réfutation d'une théorie de l'union libre. Car ce que le poète nous représente, c'est tout le contraire de la liberté. Supprimez la réglementation amusante, mais absurde, de Praxagora, et l'invention fondamentale s'écroule. C'est donc en vue de cette invention drolatique que le poète a imaginé sa réglementation, qui n'était, en aucune façon, une pièce nécessaire de la constitution de Praxagora. Par là même, il est visible qu'en l'imaginant il s'est proposé seulement de donner carrière à sa verve bouffonne et de satisfaire le goût de son public pour les plaisanteries les plus libres.
De tout cela ressort très nettement le caractère véritable de la pièce, considérée dans son ensemble. Satire politique au début, mais satire discursive et capricieuse, sans dessein bien arrêté, elle se jette ensuite volontairement dans de folles inventions, où elle se complaît et s'attarde, pour l'amusement du public ; elle ne cherche ni à élever ni à renverser
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des théories ; s'abandonnant au caprice de Timagination poétique, elle crée librement des paradoxes, qu'elle soutient à grand renfort de sophismes ingénieux et plaisants, et sur lesquels elle fonde une société imaginaire ; enfin, elle choisit, entre les conséquences de cette révolution, quelques-unes des plus risibles, pour en composer une série de bouffonneries, selon la formule du genre. En somme, construction poétique passablement incohérente, qu'il faut bien se garder de prendre pour l'œuvre d'un philosophe dissimulé.
L'étude qui vient d'être faite de ï Assemblée des femmes s'applique en grande partie au Plouios, représenté quatre ans plus tard, en 388 (1) ; cela nous permettra d'en parler plus brièvement.
Les deux pièces en effet se ressemblent par l'invention et par le dessein qui l'a suggérée. La seconde n'est pas plus une thèse que la première ; mais, comme la première, elle est bien plutôt une sorte de rêve poétique, de fantaisie amusante, qui contraste plaisamment avec la réalité et qui fournit occasion à mainte satire de détail.
(1) Didascalie de l'argument n° IV. Un des scoliastes, à propos du vers 173, mentionne un premier Plouios, joué vingt ans auparavant, soit, par conséquent, en 409-8 ; et le scoliaste des Grenouilles, au vers 1093, cite trois vers de co premier Ploutos. On y rapporte aussi huit fragments insignifiants, cités dans les Anecdota de Becker et dans Poilux comme provenant du Ploutos, et qui ne se retrouvent pas dans la pièce conservée (Comic, graec, fragm, Kock, I, p. 505-507). Nous ne savons d'ailleurs rien de cette comédie, qui était peut-être fort différente de celle que nous lisons sous le même titre.
Ce qui semble en avoir donné l'idée au poète, c'est l'appauvrissement dont souffrait alors cette classe des petits propriétaires rustiques, à laquelle nous l'avons vu si attaché dès ses débuts. La guerre du Péloponèse, surtout dans ses dernières années, avait laissé la ruine derrière elle. Il avait fallu reconstituer peu à peii, et péniblement, à force de privations et de labeur, le capital d'exploitation et le matériel agricole. Les quinze ou seize années qui s'étaient écoulées depuis lors avaient été des années de dur travail et de souflFrance. En outre, la guerre avait recommencé en 395 ; et, bien que l'Attique, cette fois, n'eût pas été envahie, les charges qui en résultaient étaient terriblement lourdes. Elles écrasaient ces pauvres gens, dont les produits d'ailleurs se vendaient médiocrement. De plus en plus, Athènes tirait sa subsistance des pays étrangers. L'industrie et le commerce y prenaient décidément le pas sur l'agriculture. La richesse passait au mains des fabricants, des banquiers, des armateurs. Elle se trouvait aussi chez les gens d'affaires et d'intrigues, chez les logographes, chez les politiciens sans scrupule, qui prélevaient une dîme sans cesse renouvelée sur toutes les fortunes. C'était là, peut-être, ce qui semblait le plus intolérable à ces habitants de
la campagne, toujours à la peine et toujours incertains du lendemain. Us ne pouvaient que s'irriter en comparant leur travail honnête et stérile aux tours
d'adresse, aux roueries équivoques et lucratives de ces hommes audacieux, qu'on n'estimait guère, mais qu'on craignait, ou dont on ne pouvait se passer. Voilà le sentiment d'où est née la comédie que nous étudions.
Chrémyle est précisément un de ces Athéniens de la campagne, à qui la vie est dure. Voyant arriver la vieillesse, il s'en va consulter l'oracle d'Apollon pour savoir ce qu'il doit faire de son fils. Doit-il le condamner à l'existence honnête et misérable qu'il a menée lui-même ? ou bien faut-il se décidei* à en faire un coquin comme tant d'autres, afin qu'au moins il devienne riche ? Le dieu, sans répondre à sa question, lui ordonne de suivre le premier qu'il rencontrera et de l'emmener chez lui. C'est ce que nous voyons dans la première scène. Chrémyle et son esclave Carion suivent obstinément un personnage mystérieux, qui refuse de se nommer, et qui est d'ailleurs aveugle. Enfin, pressé de questions, menacé même, il finit par avouer qu'il est Ploutos, le dieu de la richesse ; Zeus l'a privé de la vue, parce qu'il allait instinctivement vers les hommes justes et droits, de qui ce dieu est jaloux; s'il redevenait clairvoyant, il agirait comme autrefois. Là-dessus, Chrémyle lui promet de lui rendre la vue, s'il veut rester avec lui. Ploutos a peur; peur de Zeus, peur de tout le monde. Mais Chrémyle et Carion le rassurent ; ils ont des alliés : ce sont tous les gens de leur
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dème, cultivateurs, honnêtes et pauvres comme Chrémyle lui-même ; nous les voyons accourir à l'appel de Carion : ils forment le chœur, tout pareil au personnage principal. Après eux, voici un voisin, Blepsidème, attiré par la rumeur publique, d'abord soupçonneux, puis, quand il est mieux renseigné, tout disposé à participer à l'entreprise comme au bénéfice. Ensemble, ils vont emmener Ploutos dans le temple d'Asklépios, pour que le dieu lui rende la vue.
Tout à coup surgit un personnage inattendu, Pénia (Pauvreté), furieuse et effrayante. A-t-on l'intention de la chasser ? Elle crie, elle menace ; puis elle entreprend de démontrer qu'elle n'est pas ce qu'on croit. En réalité, c'est elle qui fait du bien aux hommes, tandis que la richesse leur fait du mal. Mais elle a beau argumenter : ni Chrémyle ni Blepsidème ne se laissent persuader. Et Pauvreté finit par se retirer, en déclarant qu'on ne tardera pas à la rappeler. Si l'on supprime de son discours tout ce qui est paradoxe saugrenu ou argument pour rire, la démonstration se réduit à un seul point, à savoir, que la gêne est souvent un stimulant d'énergie, tandis que la richesse peut devenir une cause d'amollissement.
Quoi qu'il en soit, Pauvreté est expulsée; elle l'est du moins de chez les braves gens. Nous apprenons par Carion que Ploutos a été guéri de sa cécité, et
le voici qui vient habiter chez Chrémyle, prêt à le combler de ses faveurs, lui et ses voisins. Le peuple honnête des campagnes est soudainement enrichi. Si la pièce était une thèse en faveur de la médiocrité, le poète aurait à nous montrer maintenant ce qu'il y perd. Tout au contraire, il paraît accepter avec satisfaction ce résultat, et il ne cherche plus qu'à nous amuser du spectacle de quelques transformations inattendues qui se produisent dans la société.
Devant nous, défilent des personnages bien divers. D'abord, un juste, devenu riche, qui vient remercier le dieu, et qui explique à Chrémyle comment il s'était ruiné jadis en obligeant des ingrats. Puis, un sycophante, dont les aflFaires ne vont plus, et qui exhale sa rage en imprécations. La cause de son malheur n'est pas bien claire : on peut supposer que les honnêtes gens, enrichis, ne veulent plus de procès; mais il resterait les malhonnêtes gens, appauvris, et ceux-là devraient lui suffire. Le poète n'a-t-il pas un peu oublié sa donnée? On serait porté à le croire : la scène du sycophante ne se comprend bien que si tous les Athéniens indistinctement sont devenus riches. En tout cas, le drôle est bafoué par Chrémyle, rossé par Carion, et finalement s'enfuit, en criant que Ploutos veut renverser la démocratie.
Après le sycophante, vient une femme d'âge très mûr ; riche, elle était aimée d'un jeune homme
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pauvre ; mais celui-ci, favorisé maintenant par Ploutos, a brusquement changé d'humeur ; c'est, àpeu de chose près, la situation que nous avons déjà vue dans V Assemblée des femmes. Seulement, on se demande pourquoi Ploutos a enrichi le jeune homme, et si c'est pour sa vertu. Au fond, la donnée reste toujours obscure et incertaine. Quatrième entrée : Hermès, affamé et mendiant. Lesjustes, n'ayant plus rien àdésirer, ne font plus de sacrifices ; l'Olympe souffre de la famine. Hermès menace au nom de Zeus ; puis, yoyant que ses menaces ne font plus peur à personne, il change de ton et se fait solliciteur. Mais quel service peut-il bien rendre ? il énumère piteusement tous ses titres, sans succès; enfin, il se souvient heureusement qu'il est le dieu des jeux et des concours ; les honnêtes gens enrichis ne sauraient se donner trop de fêtes, il les y aidera ; en attendant, Carion l'accepte comme auxiliaire, et, pour ses débuts, l'envoie laver les tripes à la fontaine. Le défilé se termine par la venue du prêtre de Zeus Sauveur, en grand danger, lui aussi, de mourir de faim. Mais quoi ? Ploutos n'est-il pas maintenant le véritable Zeus Sauveur? Le prêtre deviendra donc son ministre. Aussitôt, tout le monde sort en procession pour conduire solennellement Ploutos à l'Acropole, dans rOpisthodome du temple d'Athéna, qu'il avait cessé d'habiter depuis bien longtemps.
On voit assez, par ce simple sommaire, à quel
point la pièce est loin de tendre à nine démonstration, et de combien il s'en faut qu'elle ne contienne et n'expose une doctrine sociale.
Si nous cherchons à dégager les intentions du poète, sans nous jeter dans des hypothèses aventureuses, voici sans doute celles qui paraissent les moins contestables. Aristophane proteste, en fait, par la bouche de Chrémyle d'abord, puis par celle de Ploutos lui-même, contre l'injuste distribution de la richesse, telle qu'il la voyait se produire autour de lui. Il s'irrite de ce qu'elle va de préférence aux sycophantes, aux orateurs de métier, aux intrigants ; il déplore la dure condition de cette population rurale qui avait fait autrefois la force de l'Attique et qui lui semblait la vraie gardienne du salut public. Mais, pour remédier à ce mal, ils se sent impuissant désormais à rien suggérer. Tout ce qu'il peut offrir à ses concitoyens, c'est un rêve, comme il l'avait déjà fait quatre ans plus tôt, un rêve vengeur en quelque sorte, qui procure aux honnêtes gens la satisfaction de voir, en imagination et pendant la durée du spectacle, les coquins bafoués, les intrigants réduits à crier famine.
Tel est le dessin principal. Quant à l'argumenta-^ tion de Pauvreté, qui a fait illusion à beaucoup de commentateurs d'Aristophane, nous avons indiqué déjà ce qu'il fallait en penser. Dans l'ensemble, c'est purement et simplement un paradoxe amusant, où
le poète se plaît à déployer les ressources d'un esprit ingénieux; paradoxe imite peut-être de tel ou tel Eloge de la Pauvreté, composé par quelque sophiste du temps, et, en tout cas, conforme à la tradition de la comédie ancienne. II est vrai que, dans presque toutes les pièces que nous connaissons, le paradoxe traditionnel confient une part de vérité, ou, ce qui revient au même, une part des idées que le poète tient pour vraies. U en est justement ainsi dans le cas présent. La pauvreté d'Aristophane se définit elle-même : elle n'est pas la misère, elieestplutôtl'économie forcée(v. 550-555). Cette distinction faite, le poète a beau jeu à montrer quel stimulant énergique les hommes trouvent dans le besoin de gagner leur vie, et comment toute activité cesserait s'ils n'étaient plus obliges de pourvoir à leurs besoins. Mais, à vrai dire, malgré tout l'esprit qu'il y met, ce n'est là en somme qu'un lieu commun et une démonstration d'école, sans portée pratique. Cari) est trop clair que la conception de ce bien-être universel et de cette pleine satisfaction des désirs est absolument en dehors de la réalité humaine. Tout au plus, peut-on penser qu'Aristophane a voulu, par quelques-unes de ces réflexions, rendre plus acceptable à ses concitoyens laborieux et pauvres, la dureté de leur condition, en leur en faisant sentir à la fois la nécessité et le rôle social. S'il a eu cette pensée, il a bien senti lui-même que
tous ses arguments seraient de peu d'effet et que rinstinct résisterait toujours, en pareille matière, à la reflexion. Le plus joli côté de la scène, en effet, c'est justement le parti pris si humain de ses deux campagnards, résumé dans la déclaration célèbre de Chrémyle à son adversaire : « Non, non, tu ne me persuaderas pas, quand même tu me persuaderais. »
Il résulte de tout cela que l'enseignement social du Ploutos se réduit à fort peu de chose. Comme satire politique, la pièce n'a guère plus de portée. On pourrait y relever une série d'épigrammes ou de moqueries contre divers personnages plus ou moins obscurs, tels que les démagogues Pamphilos et Agyrrhios, contre celui qu'il appelle « le marchand de broches», et dont nous ignorons jusqu'au nom, ou encore toute une scène, signalée plus haut, où il exerce sa verve sur l'industrie des sycophantes. Mais il n'y a vraiment rien dans tout cela qui dénote une intention politique digne d'être notée.
Ces deux dernières pièces d'Aristophane sont donc bien loin de manifester ni un renouvellement de son art ni un nouvel aspect de son rôle politique. Ce qu'elles laissent deviner, c'est bien plutôt une sorte d'acceptation tacite d'un état de choses qu'il n'aimait pas, mais qu'il lui paraissait désormais impossible de changer.
La politique proprement dite se réduit pour lui, dans cette dernière période de sa vie, à des épigrammes. Il garde son franc parler, il décoche, aussi librement que jamais, des traits acérés contre ceux qui lui déplaisent; et ceux qui lui déplaisent sont surtout, alors comme autrefois, les favoris du peuple, les conseillers ordinaires de la démocratie. Mais il lui suffit d'accoler à leur nom quelque allusion injurieuse ou de leur lancer, à un détour du dialogue, une moquerie imprévue. Il ne songe plus à organiser une pièce ni contre tel ou tel d'entre eux, ni contre les moyens ou les effets de leur influence.
D'autre part, il n'est pas exact de dire non plus
qu'il s'attaque alors à des théories sociales, formulées autour de lui. Ni Y Assemblée des femmes ni le Ploutos ne nous ont paru pouvoir être considérés comme des réfutations, directes ou indirectes, de doctrines qui auraient alors pris corps, soit dans les écolesj soit dans une partie de la société athénienne. L'une et l'autre de ces pièces sont bien plutôt des inventions de fantaisie, accommodées d'ailleurs à la la situation d'Athènes en ce temps et remplies des sentiments ordinaires du poète. Ces sehtiments sont à peu de chose près ceux qui semblent l'avoir animé pendant toute sa vie. Ils sont faits d'une sympathie instinctive pour le peuple rustique et honnête, qui préférait la vie laborieuse aux débats de l'Assemblée ou à l'oisiveté lucrative et malsaine des tribunaux. Ce peuple, gardien de la pure tradition athénienne, Aristophane semble l'avoir aimé très sincèrement, et cela jusqu'à la fin de sa vie, à travers les épreuves diverses et les révolutions. Seulement, dans sa jeunesse, il l'aimait, non seulement pour .ses fortes qualités, mais aussi pour sa joyeuse humeur, pour son laisser-aller, pour son goût des fêtes et du plaisir, pour sa bonhomie malicieuse, et il en voulait à tous ceux qui lui paraissaient tendre à altérer sa bonne nature. Plus tard, quand il le vit ruiné, humilié, aigri, il y eut moins de joie dans son amour. Dans Lysistrate et les Grenouilles, ce qui le préoccupe surtout, c'est d'apaiser les haines qu'il sent
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grandir, et, sous les inventions joyeuses, cette préoccupation semble mettre en lui comme une ombre de tristesse. L'Assemblée des femmes et le Ploutos révèlent encore une autre nuance du même sentiment : c'est le secret désir d'échapper à une réalité pénible, ou dV mêler, autant que possible, à défaut d'espérances bien précises, du moins un peu de rêve, sauf à en rire aussitôt.
Aristophane a eu la mauvaise chance que les événements ont contrarié sa tendance naturelle. Si Athènes avait grandi et prospéré à mesure que son génie se développait, il est probable que son art aurait pris un essor qui fut entravé. Le type de comédie qu41 avait réalisé dans ses Cavaliers et ses Guêpes se prêtait à de nouveaux développements. Qu'on imagine Périclès ayant assez vécu pour assurer à sa patrie la victoire et pour se préparer un successeur. La comédie politique n'aurait-elle pas eu un rôle éclatant dans cette grande cité, devenue la première en Grèce, et obligée d'accommoder ses institutions à son nouveau rôle ?
Aristophane, qui n'était aucunement hostile à la démocratie, mais qui avait le sentiment si vif de ses dangers naturels et qui voyait si bien ses fautes, aurait pu employer son génie à l'avertir et, dans une certaine mesure, à la redresser. Sa tendance eût été, sans aucun doute, de signaler, avec sa clairvoyance aiguë et sa franche hardiesse, les éléments d'anar-
chie qui se manifestaient en elle et qui détruisaient sa force. Il aurait recommandé, directement ou indirectement, ce qu'on pourrait appeler les « idées de gouvernement ». Et peut-être, dans cette polémique, n aurait-il pas su se dégager tout à fait de certains préjugés, défavorables à la vie urbaine et à son développement nécessaire. Bien peu d'hommes savent se dépouiller en vieillissant des partis pris profonds de leur jeunesse. Mais il y avait assez de justesse dans l'ensemble de ses vues pour qu'une part môme d'erreur ne leur fit pas trop grand tort. On doit regretter, en somme, que l'évolution naturelle de la comédie politique ait été ainsi rompue prématurément entre les mains du plus grand poète qui Tait jamais représentée.
Réserve faite de ce regret, quelle idée dernière convient-il de nous faire du rôle politique d'Aristophane ?
Le point essentiel est de ne pas le considérer comme l'homme d'un parti. Le fond de sa politique a été un sentiment, en partie instinctif, plutôt qu'une idée. Ce sentiment a eu pour objet, principalement, une conception du caractère athénien et de la société athénienne, qui aurait pu se formuler à peu près ainsi : douceur des mœurs, liberté joyeuse, facilité des relations, attachement aux vieilles coutumes ; estime du travail agricole, conservation de l'esprit de famille ; affection très vive pour la cam-